Courtoisie à l’égard des hommes – 인간에 대한 예의

Par Kong Chiyông

Kong Chiyông, née en 1963 à Séoul, débute comme poète en 1985, puis obtient un succès considérable avec Va-t-en seul comme la corne d’un rhinocéros, 1993, en particulier grâce à sa façon directe de témoigner des renoncements d’une génération. Le poème cité dans le texte est de Yang Songgyu.

Traduction : Pierre Pionsat


 

Yi Minja était sans aucun doute une femme suffisamment attirante pour me faire comprendre les caprices du rédacteur en chef. Lorsque j’arrivai à l’endroit au sud de la province du Kyônggi où elle réside quand elle est en Corée, elle rentrait tout juste de sa promenade matinale. Elle faisait environ un mètre cinquante, ses cheveux étaient rassemblés en queue de cheval, et elle portait un pantalon de coton ivoire amidonné et un large sweater de laine aubergine. Elle était dans le jardin, parmi les fleurs sauvages. C’était cette période de printemps où personne ne peut prédire le temps. Une vague de chaleur était arrivée depuis quelques jours, comme au début de l’été, j’avais laissé ma veste au bureau sans réfléchir pour sortir travailler en chemisette, et lorsque je sortis de la voiture, un vent froid me saisit et ne me lâcha plus, on aurait dit que les lèvres des lilas violets à côté de la clôture pâlissaient. Même la lumière printanière dans le vallon juste derrière la maison, la lumière claire des saules pleureurs près de la clôture en bois, la blancheur éclatante des magnolias, les simples fleurs roses des cerisiers, tout semblait frissonner sans fin dans le vent froid. Mais, Yi Minja, malgré son corps minuscule, plus petit que les arbres devant lesquels elle nous accueillait, semblait robuste et pure, comme une fleur sauvage poussant seule dans le vent. L’impression qu’elle me donna, comment dire, fut unique et mystérieuse, comme si elle possédait un charme la protégeant du vent et du capricieux froid printanier, et la faisait paraître plus jeune que quarante-huit ans. Cette impression était peut-être due à la maison en tronc d’arbres dans laquelle elle nous reçut – le photographe et moi-même – une maison qui paraissait très originale et tout droit sortie d’un livre d’enfant. Son large plancher avait les teintes cuivrées que procurent des années de traitement à l’huile de sésame, un de ses tableaux était suspendu au-dessus de la cheminée. Il représentait une fillette de trois-quatre ans assise les jambes croisées sur un globe bleu. J’examinais ce tableau faute de mieux lorsque Yi Minja parut avec un thé au parfum extraordinaire. Un thé avec un goût légèrement amer comme s’il avait été fait avec des feuilles sauvages.


Pendant un mois, je n’ai bu que ce thé. Quand j’étais en Inde … Mon maître de méditation, Magahota Meeruhonjee le faisait lui-même. Cela aide à purifier l’esprit.
Elle nous fit asseoir sur des coussins de coton rêche et elle s’assit pieds nus à même le plancher en parlant. Je sortis alors mon carnet de notes. Il était resté dans mon sac tandis que j’assimilais l’ambiance particulière qu’elle faisait régner.
Excusez-moi. Son nom était…
Dis-je, mais je m’interrompis. Elle me dévisageait. Ses yeux semblaient se demander si j’avais eu la courtoisie du journaliste de lire son livre avant de venir, et j’ajoutai précipitamment :
Je, j’ai lu votre livre, mais le nom de votre maître ne me revient pas. Ce n’est pas un nom familier… Excusez-moi.
Ma, ga, ho, ta… Mee, rû, hon, jee.
En répétant le nom de son maître pour moi qui hésitait, elle eut le sourire engageant et subtil du Bouddha de pierre de Sôkkur’am. En entendant ce nom, je me penchai sur mon carnet pour l’écrire, en me disant « ce n’est pas mon maître, pourquoi mémoriser un nom si étrange ? ». Une réflexion dépourvue d’intérêt. Je relevai les yeux de mon carnet. Elle me regardait toujours avec ce sourire dont la force semblait me percer. Je me sentis confuse.
Je crois que je vous impose un nom sans signification, je… suis-je capable de le décrire avec des mots.
Elle parlait comme si elle devinait ma confusion. Pourtant sa voix était chaude, et son expression amicale. Son expression, si je puis utiliser ce mot, répandait un parfum végétal. Une expression comme un vent sur des feuilles de bananier et qui ferait pleuvoir dessus, elle avait cet air de satisfaction même lorsqu’elle était seule dans son grand jardin. Je regrettai de lui avoir reproché de vivre à l’étranger. Des yeux étroits et petits, un nez ni haut ni plat et des lèvres fines. Elle était coréenne comme moi. Je bus rapidement le thé au parfum amer. Cette femme était revenue dans son pays natal, que son maître ait été indien ou américain.
Je levai la tête, pour poser ma question suivante et esquissai un sourire quand nos regards se rencontrèrent. Elle remplit à nouveau ma tasse vide. En la regardant verser le thé et me l’offrir respectueusement, je m’imaginai soudain blottie dans son sein maigre, pour lui demander pourquoi je vivais, je la vis me caresser les cheveux, et je disais Oui, je veux vivre.
C’était cela. Il était évident qu’elle avait un pouvoir. Le pouvoir de, quoi donc, un pouvoir qui provenait du seul fait qu’elle existait… Il avait suffi que mon rédacteur en chef la rencontre à son exposition pour que notre bureau se transforme en centre de méditation indienne. Dans les bistrots, il semble un homme de lettres romantique vieillissant, et au bureau sa longue expérience charismatique arrachait des larmes à n’importe qui sauf à un rédacteur expérimenté, mais, comme envoûté, il avait commencé à parler de ses tableaux et de sa méditation et nous, les rédacteurs, épuisés par les recherches, les dates limites, le maigre salaire et l’écriture, nous qui fumions des cigarettes, appelions les auteurs pour leur réclamer leurs articles ou nous griffions nos propres articles, commençâmes discrètement à écouter ce que le rédacteur en chef disait du style de vie de Yi Minja.
A vingt-deux ans, elle obtient le grand prix de l’exposition nationale de Corée, après l’université, émigration aux États-Unis, succès à New York, puis en France, succès continu pour ses expositions, seule artiste coréenne représentée par Sotheby… Et pourtant un jour elle comprend la vacuité de ses succès et de ses réalisations, part en Inde… Étudie avec le maître Magahota Meeruhonjee… erre trois ans pieds nus… Voyage en Afrique pour dessiner, un jour pendant un safari, tandis qu’elle contemplait le sommet enneigé du Kilimandjaro, a une nouvelle révélation et revient s’installer en Corée.
Une vie de rêve !
Laissa tomber un rédacteur sarcastique à grande gueule en écoutant la vie de cette femme, ce n’est pas que je n’approuvais pas cette moquerie, mais je me demandai si ce récit n’était peut-être pas vrai. Car, quand je rentrai à la maison après une réunion, avec les autres, quand je m’immobilisai en réalisant qu’il n’y avait que l’obscurité à chaque coin de rue, quand je me demandai nom d’un chien quelle vie je menais, je ressentis le désir libre et affranchi de la peur, je sentis naître certaines choses en moi, parmi elles une curiosité pour la liberté, le vagabondage, la transcendance, la réalisation d’un rêve.
Une de mes responsabilités consistait à choisir un livre, interviewer l’auteur et écrire un article de six pages, mais quand cette fois-ci le rédacteur en chef changea d’avis et me demanda d’abandonner mon texte sur Kwôn Ogyu et de travailler à la place sur Yi Minja, je dois avouer que j’hésitai. Il est vrai que j’avais déjà commencé l’article sur l’homme qui s’appelait Kwôn Ogyu, et le fait que Yi ait vécu à l’étranger me faisait réagir négativement. Mais je ne dis rien de ce que je pensais, ce qui ne m’aurait d’ailleurs rien rapporté, peut-être parce que l’espoir que cette femme avait communiqué à mon rédacteur en chef m’atteignait aussi. L’espoir que les longues années de vie solitaire, les années passées à travailler pour ce magazine féminin, toutes ces heures solitaires qui semblaient si longues, pourraient enfin prendre une autre couleur. Je mis donc à part les négatifs de Kwôn fournis par le photographe, ainsi que son livre Courtoisie à l’égard des hommes et les notes que j’avais sur lui, j’écrivis Juin au marqueur sur l’enveloppe jaune et je partis interviewer Yi Minja.
Je quittai sa maison et remontai dans notre voiture. Au moment où je jetais un regard sur cette demeure, originale, construite en troncs d’arbre, debout face à la ligne de crête des collines distantes, balayées par le vent et couvertes de fleurs de ton pastel, et à l’instant même où je me disais que j’aurais moi aussi aimé vivre une fois dans ce genre de maison, un chagrin endormi depuis longtemps germa en moi comme une jeune pousse de radis jaillissant d’une terre encombrée de divers objets. Pourquoi… pourquoi un chagrin comme une pousse de radis… voilà tout ce que je puis dire : il y a un petit terrain dans la cour, derrière la maison où je venais d’emménager. Un dimanche où je n’avais rien d’autre à faire, je retournais le sol avec une petite pelle pour voir si je pouvais planter quelque chose. Plus exactement, ce fut creuser dans une décharge plutôt que retourner le sol. Il y avait des sacs en plastique, des emballages de gâteaux, même des morceaux de ciment, sans parler des cailloux. Les pierres et les sacs en plastique allaient encore, mais ma petite pelle ne put rien contre le ciment. Je pensai d’abord à abandonner. Je retournai mes talons, la petite pelle dans la main, mais je ne pus supporter l’idée de perdre sans résistance dans la bataille avec cette terre en piteux état. Bien, me dis-je, du moment que j’ai commencé, je ferais aussi bien d’aller jusqu’au bout. J’achetai une grande pelle qui montait jusqu’à ma poitrine. J’extirpai d’abord le ciment, puis je mis du fertilisant, mais le terrain était toujours si sablonneux et pierreux que je me demandai comment des graines pourraient y pousser. Je plantai quelques graines de radis, vraiment pour m’amuser, me disant que j’y perdais de toute façon. Mais le temps passa au froid dès le Jour de l’Arbre. Je ne cessai d’aller voir si une pousse apparaissait. Je scrutai le sol, assombri par le fertilisant, mais il n’y avait rien. J’allai me blâmer d’avoir planté trop tôt, lorsque quelques jours auparavant ces graines que j’avais laissées pour mortes parmi les cailloux et les sacs en plastiques firent des germes de la taille d’une graine de lentille verte.
Dorénavant, en partant au travail, je jetai un coup d’œil pour voir où en étaient les pousses. Voilà pourquoi la métaphore des pousses de radis me vient si facilement pour décrire quelque chose qui surgit brusquement en moi.
Si on me demandait pourtant pourquoi le chagrin germait en moi, je dirais que c’était… Je secourais la tête, disant que c’était peut-être autre chose que le chagrin.
Je grimpai dans la voiture et j’agitai la main en voyant son visage allongé comme un brin d’herbe, après une heure à peine, il m’était déjà familier. Je me souvint de la chambre louée à côté d’une maison traditionnelle délabrée au bout d’une allée sinueuse de Samyangdong où Kwôn Ogyu vivait depuis qu’il avait été libéré de prison, deux ans auparavant. Je l’avais interviewé précédemment, mais le portrait avait été repoussé au mois suivant, au bénéfice de Yi Minja et de son livre qui se vendait bien. Je pensai à sa chambre de trois ou quatre p’yôngs derrière une courette recouverte d’une fine couche de ciment, avec d’un côté des azalées rustiques et des rhododendrons poussant sans fleur dans un pot de plastique bleu, une canalisation d’eau étroite et une cuvette couleur brique en caoutchouc recyclé et de l’autre, une chambre qui répand une ombre claire comme une peinture à l’encre trop diluée, c’est-à-dire la pièce unique. Mais si on m’avait demandé pourquoi j’associais cette scène avec le chagrin, je n’aurais pu répondre.

La liberté est mon vêtement, la méditation ma nourriture… L’univers ne peut me limiter.

Tel était le titre que j’avais déjà en rentrant au bureau. Un titre pas mal me semblait-il. Et c’était un bon signe que ça me soit venu si facilement. En vérité, je n’avais pas pu trouvé de titre en sortant de l’allée sinueuse après avoir interviewé Kwôn Ogyu. Comment trouver un titre alors que je ne savais même pas comment commencer mon article sur son livre de lettres écrites pendant qu’il purgeait sa peine de prison à vie qui lui avait été infligée lorsqu’il avait vingt-huit ans. Le titre bien sûr, l’introduction et l’article m’échappaient complètement. Ce fut pourquoi je me sentis si bien après avoir interviewé Yi Minja. Sans elle, ce mois encore j’aurais à nouveau été baptisée « Jjongsun’i », « la dernière » à rendre l’article.

Alors. Est-ce qu’on va faire quelque chose sur Yi Minja ce mois-ci ?
Quand le photographe m’interrogea, je pensais justement à cela et j’acquiesçai légèrement de la tête.
Il semble que le rédacteur en chef l’ait convaincu de ne pas donner d’autre interview à un magazine féminin ce mois-ci… De nos jours, ça fait l’exclusivité. Qui s’intéresse à un type en prison pour la vie, maintenant que nous avons un gouvernement civil ?… N’est-ce pas ?
Où veux-tu en venir ?
Ai-je demandé. Quoi, c’est ça, les doutes germaient dans mon esprit comme des pousses de navet, une appréhension comme une pousse de navet, non… Mais l’appréhension n’est pas comme le vert frais d’une pousse de navet. Les chagrins, peut-être, mais pas les doutes. Restons-en donc simplement aux faits. Ses paroles m’avaient semblé sarcastiques, et je l’avais interrogé, puis je l’observai. Il s’était enfoncé dans son siège et il étendit ses deux jambes, puis il dit après un silence.
Je me disais simplement que je devrais quitter cet endroit… c’est simplement ce que je disais.
Pour aller où ?
Ma foi… où j’irai. En Inde ? En Afrique ? A New York ? Sinon Paris… Je pourrais faire de la méditation… Peut-être que ça m’arrivera aussi. Pfuit…
Il n’y a rien de mal à ça, alors pourquoi tu dis ça ?
Ça me semblait la chose à dire dans ces circonstances, pfuit…
Pourquoi regarder le monde de travers ? Il n’y a pas qu’une seule voie vers notre salut, tu sais ?
Il sembla sur le point d’ajouter quelque chose, mais au lieu de cela déposa sa lourde caméra sur le siège arrière et ferma les yeux, je me tus aussi et me concentrai sur l’autoroute. En vérité, je me vis en train d’hésiter s’il m’avait interrogé sur la voie vers le salut, et je lui fus reconnaissante pour son silence. De ce point de vue, nous nous correspondions parfaitement.
Mais contrairement au photographe, je ne souhaitais pas résumer notre rencontre avec Yi Minja par le mot de méditation, par aucun mot simple en fait. Parce que lorsque j’avais aperçu cette femme dans son jardin, avec son sourire serein comme une fleur sauvage, j’avais ressenti une sorte de courage s’emparer de moi. Un courage qui me permettrait d’accepter le fait d’être seule aujourd’hui et pour une part de l’avenir. Parce que, désormais, quand je rentrais chez moi le soir, au lieu de boire le vin bon marché de mon frigidaire, au lieu de traîner au téléphone tard dans la nuit, jusqu’à ce que les stations de radio cessent d’émettre et je n’entende plus les camions derrière ma fenêtre, me demandant si quelqu’un allait me réveiller pour une conversation à voix basse, au lieu de faire le 700 pour écouter distraitement mon horoscope, j’essayais de méditer comme elle m’y avait poussée. Assise jambes croisée – nue, comme elle l’avait dit – laissant tout ce qui perturbe le corps se dissoudre. Commencer les techniques de respiration. Se souvenir d’utiliser les muscles abdominaux. Commencer par le nez, faire descendre par mes voix respiratoires, et rassembler dans l’estomac toute l’énergie de l’univers, puis expulser avec l’abdomen à travers les voix respiratoires et la bouche toute la mauvaise énergie collectée dans l’estomac. Elle avait dit que l’important était de se sentir respirer, simplement respirer. Je ne savais pas si je pourrais réellement respirer nue, quand je suis seule, cette respiration que j’avais essayée avec un sourire gêné devant elle… C’était ce que je pensais, ce que j’avais entendu.
De retour au bureau, le photographe et moi nous retrouvâmes seuls, car tout le monde était sorti déjeuner. Je l’invitai à déjeuner et il accepta. En posant mon sac sur une chaise pour chercher mon portefeuille, l’enveloppe jaune contenant mon article sur Kwôn Ogyu tomba sur le sol. Je pensai d’abord à le ramasser, mais je me dis que ça n’avait pas d’importance, je trouvais mon portefeuille dans mon sac, le plaçai sous mon aisselle et nous prîmes ensemble l’ascenseur. Après avoir appuyé sur le bouton du premier, le photographe dit :
A vrai dire, tu m’as demandé pourquoi j’avais dit ça, à ce moment-là, je pensai à ces photos dans le cadre de la maison de Samyangdong, je veux dire les photos en noir et blanc… N’a-t-il pas dit qu’un de ces hommes avait été exécuté et que l’autre était mort en prison… J’aurais dû les prendre en photo. Si l’article sortait ce mois-ci, j’irais là-bas pour ça, peut-être aujourd’hui…
Le photographe parlait avec nonchalance, mais semblait préoccupé. Je me demandai s’il avait remarqué que je n’avais pas ramasser l’enveloppe de Kwôn Ogyu. Dans le cas contraire, pourquoi avoir mentionné tout à coup ces photos ? Non. Je me demandai pourquoi tous les gens qui me parlaient avaient ce ton critique avec moi. Je fourrai mes mains dans les poches de ma veste et regardai les numéros d’étage changer dans l’ascenseur.
Ces photos. C’était une journée parfaitement sereine. Le photographe m’avait fait poser devant quelques fleurs de cerisiers pendant d’un mur d’une rue résidentielle de Samyangdong. C’était un jour très serein. Mais la rue se rétrécissait en ruelle un peu plus haut, et il n’y avait plus d’arbres en fleurs. L’allée devenait une ruelle de ciment désolée avec rien d’autre qu’un cactus pince de crabe devant une agence immobilière. Nous avions parcouru cette allée de Samyangdong pour atteindre la maison de Kwôn Ogyu, tellement en sueur que j’avais oublié le printemps. Le photographe ne cessait d’essuyer son visage avec un mouchoir. Le jeune frère qui s’occupait de lui après ses presque vingt années de prison vint ouvrir dès que nous eûmes sonné, il nous fit pénétrer dans la pièce planchéiée. La mémoire est une chose étrange. Sur le moment, je ne fis pas attention aux rhododendrons sans fleurs et aux azalées dans des pots en vinyle vert dans la cour en ciment. Je remarquai seulement la fraîcheur procurée par cette fine couche d’ombre noire. Mais pourquoi, en faisant au revoir de la main à l’artiste Yi Minja, ne pensais-je pas au photographe en sueur ou au frère de Kwôn Ogyu qui perdait ses cheveux, ou à sa belle-sœur apportant du café et des pommes de la cuisine, mais au contraire au baquet usé de caoutchouc reconstitué et à la canalisation d’eau dans le jardin. Quoi qu’il en soit, nous étions là, assis sur le sol en bois. Le frère cadet expliquait que Kwôn Ogyu avait été à l’hôpital à cause d’un rhume et qu’il n’allait pas tarder à rentrer. Il nous passa alors sa carte de visite. On lisait “ Kwôn Owôn, administrateur délégué, Société de Porcelaine coréenne ”.
Qu’est-ce que la Société de Porcelaine coréenne ?
Demandai-je inconsidérément.
C’est une petite boutique de poterie à Namdaemun… Avec un nom comme « Owôn, « Cinq wôns » , vous n’êtes pas président d’une grande société.
Kwôn Owôn répondit avec un certain agacement, se demandant peut-être si nous avions cru qu’il pouvait être le président d’une société.
Oh les cartes…
Il rougit. Il était peut-être gêné par la majesté du nom Société de Porcelaine coréenne ou par le fait que ce n’était qu’une petite boutique, parce que son nom signifiait Cinq Wôns et non cinq cent millions ou de nous voir examiner sa carte, et il repoussa ses cheveux. Et nous rentrâmes nos cartes dans nos poches. Je pensais qu’il était dommage qu’il se soucie de ce que pensent les autres. Je détournai mon regard de la carte, et ce fut ainsi que je découvris les photos. Suspendu au mur, il y avait un de ces cadres qu’on trouve toujours dans les pièces planchéiées des vieilles maisons, et mon regard fut attiré par deux vieilles photos jaunies. Elle faisaient à peine la moitié d’une carte de visite et étaient glissées à côté d’une grande photo de deux personnes assises côté à côté, qui semblaient être les parents des Kwôn.
… Cet homme est Yi Munsu, il a été condamné en même temps que mon frère et exécuté, l’autre est Hwang Munch’ôl. Il a été torturé à mort. Mon frère a gardé ces photos, puis m’a demandé de les mettre ici… Leurs familles ont été dispersées, alors nous avons décidé de célébrer les offrandes aux morts dans notre maison.
Je regardai les photos dont il parlait. Yi Munsu portait un costume noir. Son visage carré avait des yeux perçants, Hwang semblait un peu plus âgé. Il portait un manteau traditionnel sombre. Son visage était aimable, ses yeux étroits. L’un exécuté, l’autre mort d’une rupture intestinale lors d’un interrogatoire… Sans ces explications, j’aurais pu les prendre pour des oncles, des frères. J’inscrivis les deux noms dans mon carnet en écoutant Kwôn Owôn.
C’est une autre histoire… mais je n’ai pas l’habitude de regarder les photos des morts. Peut-être parce que ma famille n’utilise pas de photos encadrées lors des offrandes aux morts. Mais certains de mes amis n’existent plus qu’en photos. De temps en temps, j’ouvre mon album photo et je compte ces amis, qui m’aident à me souvenir d’une partie de ma vie en figurant sur les clichés, mais ne sont plus de ce monde. L’amie à qui je faisais le catéchisme, qui avait sauvé un camarade de la noyade lors de notre première année d’université au cours de membership training, mais qui avait elle-même fini noyée, le camarade mort d’une mort douteuse à l’armée, l’aînée morte d’une crise cardiaque tard un soir dans l’obscurité d’un cinéma… Une amie qui s’était pendue dans la chambre de sa pension et la cadette tuée par une grenade lacrymogène. Une autre amie qui avait été torturée et qui avait eu besoin d’un traitement psychiatrique une fois libérée, et qui avait fini par se jeter du dixième étage d’un immeuble d’appartement et un aîné qui avait bu jusqu’à l’aurore avec un cadet et qui avait été renversé par un taxi en rentrant. Et puis aussi il y avait un étudiant. Il avait des cheveux frisés et une fossette quand il souriait. Il avait une voix qui se cassait, lorsque nous réussissions à le faire chanter, ce qui nous faisait souvent chasser des bistrots…
Que feraient-ils…s’ils étaient encore en vie.
Et bien, ils porteraient une cravate et rencontreraient leurs cadets dans des cafés au sous-sol des bâtiments de leur société, ou se montraient au volant de sa petite Pride lors des rassemblements d’anciens élèves, peut-être les aurais-je perdus de vue depuis longtemps, comme avec beaucoup d’autres amis, sans trop me soucier d’eux, et peut-être aurais-je fait mon chemin dans la vie en pensant à eux à des moments imprévus. C’est pourquoi… Je ne cessais de penser que nous étions tous âgés d’une vingtaine d’années vers 1980, et bien que j’ai dit que je souhaitais être morte, je ne l’étais pas. Tandis que ceux qui couraient avec nous dans les années 80 étaient tombés, pour ne pas se relever. Et comme je sentais que j’étais la seule à être sortie de ce long tunnel et que tous les autres étaient morts, ce qui signifiait que la simple vision d’un endroit sombre me faisait craindre d’y trouver leurs corps bleus, sans vie.
C’est difficile pour monsieur Kwôn ?
Il a été bien pendant un temps, mais il a du mal maintenant, même avec un petit rhume… Il doit y avoir des virus moins rudes dans les prisons.
Il lança cette plaisanterie, pas très drôle, mais rit comme si elle était hilarante. C’était une tentative maladroite pour s’excuser de faire attendre trop longtemps deux jeunes journalistes, et nous nous forçâmes à rire avec lui. En vérité, la situation était quelque peu insipide, ennuyeuse. Un petit moment après, sa femme apparut avec des pommes en tranches et du café. En ce jour de printemps qui n’était plus serein mais vraiment chaud, nous bûmes dans la pièce planchéiée du café chaud.
Ça, c’est la chambre de mon frère.
Le cadet commença à parler avec une expression mortifiée, tandis que nous restions silencieux en l’absence de l’objet de notre interview à manger des tranches de pommes. Il indiquait la chambre de Kwôn Ogyu à côté de l’entrée. Une porte coulissante en joli papier mince éclairant faiblement.
Autrefois, elle avait une porte à battants… Peu après la libération de mon frère, nous avons fait partir les locataires, acheté des meubles et logé mon frère. Nous l’avons fait se coucher tôt ce soir-là, car il était fatigué, puis fermé la porte avant d’aller nous coucher. Le lendemain, il n’y avait aucun signe montrant qu’il était levé. Nous avons pensé qu’il était épuisé et décidé de le laisser dormir. Nous sommes partis à la boutique et nous avons laissé le déjeuner dans la véranda avant de sortir. Nous faisions refaire la boutique et n’avions pas beaucoup de temps. Ma femme a laissé un mot disant que le repas était sur la table de la collation et qu’il devrait commander des pâtes dans un restaurant chinois, puis elle ajouta le numéro de téléphone pour les contacter et le plan du quartier… Mais à quatre heures, j’ai appelé plusieurs fois sans succès. Cela semblait étrange, alors je suis rentré rapidement… Le repas n’avait pas été touché et il n’y avait aucun signe de lui… Vous ne pouvez pas savoir tout ce qui m’est passé par la tête… C’est alors que j’ai entendu frapper dans sa chambre… J’ai ouvert la porte… et il était couvert de sueur à me dévisager… Frère, pourquoi tu frappes à la porte ? Pourquoi n’es-tu pas sorti… Il était tellement gêné qu’il ne pouvait rien dire. J’ai su plus tard que cela arrivait avec les prisonniers… Réfléchissez… Il avait été enfermé pendant vingt ans et avait oublié qu’on ouvrait tout seul une porte de l’intérieur… Il avait alors manqué le petit déjeuner et le déjeuner… et avait continuellement frappé à la porte… Il nous avait probablement entendu partir… et s’était demandé pourquoi… et s’était mis à frapper… Mon Dieu…
Le cadet leva rapidement ses yeux rougis et prit une cigarette. Le photographe toussa nerveusement et se préoccupa de ses objectifs.
J’imagine que ce sont des choses qui arrivent quand vous enfermez un être humain, c’est effrayant. Mon frère jouait au rugby… Et en prison, il s’est entretenu et a fait des exercices respiratoires, mais il est tellement faible maintenant… Il marche un peu et il prend peur. En cellule, il ne pouvait faire que sept ou huit pas avant de devoir faire demi-tour pour faire encore sept ou huit pas, et il continue à faire ça… La première fois que nous l’avons vu dans la rue, nous avons pensé qu’il ne sentait pas bien. Il a dit qu’il voulait se reposer quelques instants. Nous étions en train de lui faire faire un tour dans le centre… Mais je comprends que c’était une habitude. Il pensait qu’il allait se cogner dans le mur qui lui a fait face pendant vingt ans… C’est comme si ce mur était devenu une part de lui-même et il va lui falloir beaucoup de temps pour s’en débarrasser.
Le photographe fixait le baquet recyclé dans un coin du jardin. Je mangeai lentement mon morceau de pomme.
Kwôn Ogyu apparut environ une heure après notre arrivée. Sa belle-sœur ouvrit la porte et il se précipita d’un bond jusqu’à la pièce planchéiée. Il grimpa sur le plancher.
Je suis désolé, jeunes gens… vous inviter et… Il sortit un mouchoir et essuya sa sueur.
J’étais en route pour l’hôpital, et je me suis mis à penser à un type nommé Yi Sang’u qui était partisan et qui est sorti de prison il y a peu de temps et je me suis rendu compte qu’il ne vivrait plus très longtemps, alors je l’ai appelé comme ça, et c’était comme je pensais… je viens de le conduire à l’hôpital. Je suis vraiment désolé.
Sa belle-sœur entra pour lui servir une tasse de thé au ginseng.
Beau-frère… vous n’êtes pas très bien vous-même, si ça continue comme ça, qu’allez-vous devenir… pourquoi ne pas laisser les jeunes s’en occuper… votre rhume… êtes-vous allé à l’hôpital ?
Non, je vais bien. Je prendrai quelque chose à la pharmacie. Ce n’est qu’un rhume… Mais monsieur Yi Sang’u n’a aucune famille ici au sud… En fait, des jeunes gens d’un groupe d’aide aux prisonniers de longue durée étaient chez lui.
Il sourit d’un air gêné, comme pour s’excuser de nous faire attendre encore pendant qu’il parlait avec sa belle-sœur. Le sourire provoqua un afflux de pattes d’oie autour de ses yeux. C’était étrange. Une personne enfermée pendant vingt ans en prison a-t-elle tant d’occasion de rire que cela provoque de si profondes rides ? Je quittai ses yeux et portai mon regard sur les deux frères. Le visage du plus jeune semblait plus vieux, mais plutôt rond et il perdait ses cheveux, tandis que celui de l’aîné était ovale et étroit. Vus séparément, ils ne se ressemblaient pas, mais ensemble ils avaient une similitude. Comment dire, ils avaient la même expression enfantine qui n’apparaissait pas lorsqu’ils étaient simplement assis, mais qui sautait aux yeux dès qu’ils riaient… L’expression qu’on peut remarquer en stoppant à un passage clouté quand une nuée d’écoliers se répand à la sortie des classes. Ah, encore mon étrange imagination ! Dans l’expression de ces deux frères qui avaient la cinquantaine, je voyais deux écoliers courir côte à côte, le sac à chaussures ballottant, l’aîné tenant la main de son petit frère d’un an de moins… Je sortis lentement de ma rêverie, me souvenant de mon travail et tendis ma carte de visite à Kwôn Ogyu. Il sortit des petites lunettes de la poche de sa chemise bleue, regarda la carte et opina. Mais à ce moment-là, tandis qu’il regardait la carte qui m’identifiait comme journaliste d’un mensuel féminin, ce sentiment étrange me reprit.
Que pouvait bien représenter un “ mensuel féminin ” pour un homme qui avait passé vingt ans en prison, un homme qui avait oublié comment ouvrir une porte de l’intérieur ? L’avait-il déjà lu ou le lirait-il un jour ? Lorsque prit fin l’entretien avec ces deux hommes qui semblaient plus vieux que leur âge, je m’en allai.
Les seules notes que j’emportais de Samyangdong furent les noms de Yi Munsu et Hwang Munch’ôl, accompagnés des mentions exécutés et morts en prison. En général, lorsque je sors d’une interview, toutes sortes de phrases me viennent facilement, mais cette fois, je n’avais même pas de titre. Comment cet homme dans la cinquantaine pourrait-il trouver une femme, comment allait-il gagner sa vie alors que même son livre s’était mal vendu… Comment pourrait-il continuer à s’occuper des prisonniers libérés, alors que lui-même était en mauvaise santé… Tout ce qui me venait à l’esprit était difficile à faire entrer dans un article.

L’ascenseur arriva au premier. Le photographe et moi sortîmes l’un devant l’autre. En me demandant ce que nous allions manger, nous atteignîmes la porte de l’immeuble, lorsque le vent amassé depuis un moment nous assaillit.

Mais qu’est-ce qu’il a ce temps… Il y a des typhons au printemps ?
Nous levâmes tous deux les yeux. Les nuages gris qui couvraient le ciel semblaient trop lourds et le vent provoqua en moi un sentiment étrange.
On dirait que le ciel va s’écrouler…
Le photographe qui regardait le ciel avec moi enfonça ses mains dans ses poches. Sans son sac lourd qui contenait appareils photo, objectifs et films, on aurait dit qu’il titubait.
C’est aujourd’hui le deuxième anniversaire de la mort de Kang Kyôngdae.
Il avait parlé rapidement, se pliant pour éviter le vent.
Aujourd’hui… ?
On dirait que ça fait vingt ans…
Nous mangeâmes de la viande et bûmes du soju dans un restaurant spécialisé dans le sôllôngt’ang. Nous vidâmes la bouteille de soju sans beaucoup parler, ni le photographe ni moi. Dehors, le photographe sourit en faisant grimacer ses yeux rouges.
Et si je te disais que j’entends maintenant des pleurs dans ce vent, de lugubres protestations d’innocences, tu dirais que je suis fou ?
Il avait dû avaler de la poussière, car il cracha. Je mis mon bras autour de ses épaules, malgré ses vingt centimètres de plus que moi.
Non je dirais plutôt ça : tu ne tiendras pas longtemps en pensant des choses comme ça.
Oui, c’est probable.
Répondit-il. Deux ans plus tôt, en avril 1991, Kang Kyôngdae avait été tué par la barre en acier d’un policier devant la porte de notre fac, et nous étions là, grisés par une bouteille de soju, avec un sourire stupide dans une rue venteuse.

Je ramassai l’enveloppe contenant les choses sur Kwôn Ogyu qui était tombée à mes pieds et mes yeux s’arrêtèrent sur une liasse de papiers à l’intérieur. C’était une photocopie de son acte d’accusation vingt ans auparavant faite à la bibliothèque. J’y voyais souligné en rouge les passages que je voulais citer dans mon article. Selon l’acte d’accusation, la “ bande ” de Kwôn Ogyu avait organisé des manifestations d’étudiants par le truchement de la “ Lettre aux intellectuels, à la Presse et au Clergé ” et d’un polycopié inutile “ Le Chemin de la Démocratie ”, il avait utilisé les slogans critiques des communistes nord-coréens contre le Sud, comme “ Népotisme Compradore ” ou “ Exploitation Capitaliste ”, il avait affirmé que l’administration Yushin était une dictature militaire, il avait comploté une révolution violente, définissant les ouvriers et les paysans comme les forces principales qui renverseraient le gouvernement Pak Chônghûi et déclencher une révolution communiste, il avait été un élément de soutien à la révolution en préparant des manifestations à l’aide de cocktails Molotov et de barre de fer.
Ces crimes lui avait valu une sentence de perpétuité. Et en tant que révolutionnaire professionnel, diplômé de l’université, avec un certain statut social, ayant dévoué sa vie à la “ révolution communiste ”, il avait été traité différemment des étudiants, dont les sentences avaient été commuées.
Cette époque, contrairement à 1991, l’année de la mort de Kang Kyôngdae, me semblait très lointaine. Penser que des textes et des cocktails Molotov pouvaient conduire à une condamnation à vie…
Quoi faire, en me demandant si nous allions vraiment repousser Kwôn Ogyu au mois suivant, et publier Yi Minja comme prévu, je repoussai les documents. Le vent continuait à souffler en rafale derrière les fenêtres. Sur le panneau d’affichage, les articles déjà terminés avaient été entourés de rouge.
Positions sexuelles exposées par une femme intelligente, pour bien tenir votre maison, tenir un mari volage, combat d’une femme avec un cancer… En face du livre du mois, il y avait le nom de Yi Minja, accompagné d’un signe pressant. J’étais certaine qu’avant de filer l’interview le matin, il y avait le nom de Kwôn Ogyu. Aucune décision n’avait été prise avec le rédacteur en chef pour publier Yi Minja. Même si j’avais replacé l’article sur Kwôn Ogyu dans son enveloppe marquée Juin, j’hésitais toujours. Mais si j’étais décidé à argumenter avec le rédacteur en chef, comme l’article ne venait toujours pas, qu’il s’agisse de Yi Minja ou de Kwôn Ogyu, je me contentai de fermer mon carnet de notes et de fumer deux cigarettes. Je venais d’écraser le seconde quand le garçon de courses me dit que j’avais un appel.
A ma grande surprise, j’entendis dans le récepteur la voix d’un aîné de la fac nommé Kang. D’une voix malaisée, il me dit qu’il m’attendait au café du sous-sol.
Je regardai ma montre. A peine deux heures. Pourquoi était-il là ? Je ne comprenais pas pourquoi il me cherchait après m’avoir laissée sans nouvelles. Je ne l’avais pas rencontré depuis des années, à peine avais-je entendu des bruits concernant son divorce.

J’attendis l’ascenseur qui ne venait pas. Le signal FULL resta allumé tandis que les étages défilaient 1, 2, 3, 4… 9. Tandis que l’ascenseur montait et descendait, je regardais en bas les rues de Yôûido, où le vent soufflait toujours
Mais soudain, je me dis que ça faisait cinq ans. Que j’avais été recrutée comme journaliste contractuelle pour rédiger un livre de comptes de ménage, grâce à mon oncle, patron du magazine. C’était l’automne, et le soleil brûlait encore dans chaque rue. Pendant un an, mon travail avait été de concevoir un livre de comptes de ménage avec sur chaque page une recette ou un truc de ménagère ou encore une information du style comment acheter une voiture. Assise dans un coin de la sombre salle de documentation, cherchant des recettes conservées sur diapositives, je réfléchissais. Comment les gens de ces pays pouvaient-ils donc avoir des visages si brillants, des visages dépourvus de culpabilité ou de remords… comment ils pouvaient boire de la bière tous les jours avec de la salade et des fruits, comment ils pouvaient se promener si fièrement dans des vêtements si coûteux. Je faisais marcher le projecteur. Chaque diapositive ch’alk’ak se mettait en place, ch’alk’ak passait, ch’alk’ak se mettait en place et s’éclairait, sauce à la viande pour les spaghettis, sauce Thousand Islands pour salade, saucisse vapeur, en regardant ces diapos, je notais soigneusement les numéros sur une feuille de papier et la glissais entre les pages du livre de ménage… Pourquoi fichtre suis-je ici en train de regarder des diapos de cuisine étrangère ? Eux, eux que je criais que je les aimais tant, avaient-ils jamais goûté ce genre de cuisine, avaient-ils jamais une voiture, jamais tenu correctement leur ménage en mangeant de telles choses ? Tandis que je notais les numéros de diapos au stylo, ces pensées provoquaient en moi l’illusion que j’écrivais au coin des pages Je veux mourir, je veux seulement mourir… Ce fut à cette époque que je vis Kang pour la dernière fois.
Cette fois encore, il m’attendait au café du sous-sol. Il y avait à peu près trois mois que j’avais cessé de fréquenter cet endroit. Il s’était fait faire une permanente et portait des lunettes cerclées de noir pour passer inaperçu. Il avait une expression de fatigue, qui s’éclaira lorsqu’il me vit. La permanente tenait mal et ses cheveux partaient en tous sens. Mais, contrastant avec ses cheveux résistant farouchement, de fines rides clairement visibles dans la faible lumière s’emparaient de son visage. Je les avais vus tous les jours, mais dans un café, ces rides qui fleurissaient sur son visage me pesaient, et pour éviter de les regarder en m’asseyant devant lui, je bus en vitesse une gorgée de son verre d’eau.
Alors, ça va ?
Demanda-t-il très précautionneusement. Parce que je savais pourquoi il faisait attention, mais était-ce simplement pour cela, je baissai le regard. En vérité je voudrais mourir… Pardon, ai-je voulu répondre, mais cela me sembla banal, et je me contentai d’acquiescer, lèvres closes et yeux baissés.
J’aurais voulu te voir tout de suite, mais je me suis dit que tu avais déjà assez de choses à régler… Pourquoi… ne nous as-tu rien dit ? Tu aurais pu expliquer, pour nous rassurer, et partir après…
Il ne dit rien de plus. Parce que tandis qu’il parlait, m’interrogeant naturellement, tête baisse, je pleurais. Même maintenant, je ne pourrais expliquer ces larmes. Mais tout en pleurant, je pensai… Ma disparition, le fait de vous avoir dit que j’allais faire le marché avant de fuir, c’était parce que vous aviez raison. Je n’avais aucune excuse à vous fournir. Je ne pouvais pas dire que mon père était tombé malade, que ma famille manquait d’argent et que je devais trouver un emploi, que j’allais mourir. Ces prétextes ne menaient nulle part… Mais je ne pleurais pas parce qu’ils avaient raison… C’était… Chaque journée passée avec eux était nerveusement épuisante. Je détestais la tension de dormir et de manger avec des fugitifs, de sursauter chaque fois que j’entendais une sirène à l’extérieur. Je n’en pouvais plus que mon cœur batte la chamade quand je sortais avec des photocopies ou des livres cachés dans mon sac quand je sortais et que je voyais un policier. Je ne pouvais plus supporter la haine que je ressentais, mais j’étais bien incapable de l’expliquer rationnellement, aussi avais-je fui, mais ce n’était pas parce que j’appréciais l’endroit où je travaillais maintenant. D’autres désagréments m’y attendaient. Par exemple, des gens qui prenaient le journal pour les cours de la bourse, des gens qui vendaient leur appartement quand les prix montaient, pour en acheter un autre dont les prix montaient plus encore, qui changeaient de voiture, qui m’obligeaient en buvant une bière à écouter leurs aventures d’une nuit…
Idiote…
Me dit-il avec un sourire en me donnant une tape t’uk t’uk sur les épaules, je ne pleurais presque plus. Il dit qu’il devait filer, et je lui offris alors mon enveloppe de paie du mois, que je venais de recevoir. Il jeta un coup d’œil dans l’enveloppe, en sortit cinq billets de dix mille wôns et les fourra dans sa poche.
Ça va comme ça ?… Tu n’as pas à te sentir coupable.
Dit-il. Empoignant l’enveloppe qu’il me rendit avec l’argent restant, je le suivis dans cette rue de Yôûido borée d’immeubles.
C’était un jour d’automne écrasé d’un clair soleil.
Rentre…
Oui.
Allez rentre…
Mais malgré cela, je continuais à le suivre, alors il retourna vers moi son visage. Sa main passa dans ses cheveux dans ce jour sans vent… Il fit encore quelques pas entre les buildings de Yôûido, puis se retourna à nouveau et alluma une cigarette dans un geste de colère.
Bon… Tu aurais bien fini par le savoir. Yunsôk… est à l’hôpital… Il est dans un état critique…
C’était un étudiant. Il avait des cheveux frisés, et une fossette quand il souriait. Sa voix se cassait, quand nous le poussions à chanter, ce qui nous faisait souvent déloger des bistrots…
Bien que très occupée, je m’attachai à Kang, et me souvenant que c’était un fugitif, je le conduisis dans l’endroit le plus sombre que je pus trouver. Un endroit qui indiquait Alcools étrangers, Bière, où tard dans la nuit des jeunes filles suivaient leurs clients mâles dans des pièces fermées. Comme c’était l’après-midi, et la patronne nous jeta un regard soupçonneux. Nous nous assîmes côte à côte dans l’une des pièces fermées. Comme des amants se rencontrant pendant la journée… Non. Nous étions sans doute les seuls à le croire. Madame avait plus d’expérience. Un jeune couple entrant dans un endroit pareil pendant la journée n’aurait pas eu l’expression que nous avions, dure, stupéfaite puis vide, comme si nous venions d’être attaqués par hasard en marchant dans la rue…
Nous commandâmes deux bouteilles de bière et des amuse-gueules qui s’avérèrent complètement desséchés, et quand Madame eut disparut en baillant, je l’interrogeai. Enfin.
Que veux-tu dire ?
Il but deux verres de bière.
Une grève… comme le patron ne voulait pas leur parler… En fin de compte, Yunsôk y est allé pour négocier couvert d’essence. Mais ce patron était un salaud… aussi vicieux qu’un commerçant peut l’être. Donc il est entré couvert d’essence pour négocier avec un briquet. Il avait l’intention de lui dire : Si vous n’écoutez pas j’allume ce briquet et je me fais brûler… Seulement c’était volatile… Ça coulait dans le bureau, et dès qu’il a allumé le briquet, il a pris feu… le patron aussi est dans un état critique. C’est dans le journal de ce soir…
Inquiet à propos de Yunsôk, il s’en alla sans finir sa bière. J’avalais ce qui restait, et en rentrant au bureau pour étudier d’autres recettes concernant la sauce pour spaghettis, la salade à la sauce Thousand Islands ou les saucisses vapeur, j’achetai un journal. L’article de cinq lignes était en dernier page des nouvelles locales. Puis le lendemain matin, je lus la nouvelle de la mort de Yunsôk.
J’avais vécu avec Yunsôk pendant environ cinq mois. Non, je l’avais laissé avec quatre autres garçons de l’université s’installer dans mon appartement en attendant de recevoir une assignation en usine. Une fois, peu après avoir emménagé, il me jeta un verre de soju. Il éclata en larmes avant même que j’eus le temps de me nettoyer le visage. Je savais. Son frère aîné avait perdu une main en travaillant à l’usine, leur mère travaillait dans une cafétéria d’usine, lui-même étant terriblement pauvre, en fait, j’étais surpris qu’il puisse aller à l’université. En pleurant, il avait dit :
Qu’est-ce que tu en sais… tu ne sais rien… de… la pauvreté…
Je me souviens d’autre chose. C’était le jour de son arrivée dans mon appartement. Je m’apprêtais à faire bouillir de l’eau pour le thé d’orge sur la cuisinière.
Pourquoi bouillir de l’eau alors qu’il y a de l’eau chaude au robinet ?
Tout le monde en rit wa wa. A franchement parler, j’avais reçu un choc. Penser qu’il n’avait jamais vécu dans une maison avec l’eau chaude… Ne pas savoir distinguer l’eau chaude et le thé d’orge bouilli… Comme il le disait, à part ce que j’avais lu dans des livres, je ne connaissais rien, sauf le chiffre du salaire minimum. Sans le choc du premier jour, je ne lui aurais plus jamais reparlé après l’incident du soju. Mais en nettoyant le soju sur mon visage, j’eus aussi envie de pleurer. A cause de l’appartement que mes parents m’avaient acheté, à cause de l’eau chaude qui coulait des robinets, à cause de la main que son frère avait perdue, des seize heures par jour que sa mère travaillait dans la cafétéria pour payer ses frais universitaires, je souffrais. Mais à part ma souffrance et mon regret, je ne pouvais rien faire pour l’aider. Je pensai que le mieux était d’attendre que sa colère s’apaise.
Cinq de mes cadets vivaient avec moi, mais je n’avais pas grand-chose à faire avec eux. A en juger par le choc, la situation nous poussait à ne pas nous mêler des affaires des autres.
Le lendemain, on frappa à la porte de ma chambre. J’ouvris et il était là avec une pomme, une variété japonaise verte qui arrive au début de l’été. Mon regard croisa le sien et il rougit brusquement avant de dire, comme un acteur débutant qui aurait répété son texte :
Tiens, voilà une pomme…
Je sortis la tête pour regarder, et vis quatre têtes en train de nous observer en riant. Les étudiants semblaient avoir pris un peu de repos dans leurs nombreuses activités pour déguster ces pommes. J’acceptai la pomme et lui dis Merci beaucoup. C’était sincère. Je lui fus reconnaissante de m’offrir une pomme qu’il aurait fort bien pu manger lui-même, lui qui n’avait pas assez à manger.
Nous fûmes réconciliés par cette petite dispute et cette pomme. Je mangeais souvent avec eux, et quand je faisais quelquefois de la viande pour dîner, je réalisais à quel point leurs appétits étaient féroces. Le jour où ils quittèrent la maison, le jour où ils partirent pour l’usine, nous fîmes un dernier repas. Et Yunsôk chanta une fois de plus de sa voix cassée :

Si les montagnes bleues m’appellent, dites que je suis parti
Vers la saison sans rêve de la mort, pour m’y coucher
J’ai traversé un large fleuve
Je suis parti, répondez ça…
Les cris des âmes en ce lieu profond
La douleur épouvantable du peuple en ce lieu si périlleux
Je consacre mon pauvre corps à l’histoire
Je combattrai j’aimerai…

Il n’y avait personne pour nous chasser d’un bistrot, pourtant sa voix était si forte que je me demandai si on n’allait me chasser de mon appartement.
Grande Sœur, serrez-moi la main.
Il tendit timidement la sienne. Il sembla un moment sur le point de la retirer, mais il saisit enfin fermement la mienne et me fixa.
Excusez-moi, Grande sœur. J’étais un pauvre étudiant borné cherchant à s’en sortir par les études, mais je ne suis plus comme ça… Maintenant je ne suis plus comme ça. Grande sœur, vous me croyez, n’est-ce pas ?
J’acquiesçai. En souriant, il relâcha lentement ma main.
Bien, j’ai vraiment envie de vous revoir… Nous…
J’acquiesçai encore, mais je ne pensais pas qu’il serait possible de nous revoir. Nous vivons à une époque où nous ne pouvons pas faire des promesses. Vous et moi pouvons aller en prison, faillis-je lui dire. Mais jamais, même en rêve, je n’aurais pensé que ce serait la mort infinie qui nous séparerait. Je lui souhaitai bon courage et bonne santé pour l’usine, en espérant qu’il regarde sur sa jeunesse en n’ayant honte de rien.
Kang me rappela encore une fois. Nous ne parvînmes pas à parler ouvertement de la mort de Yunsôk. Kang était toujours en fuite et j’avais mon livre de compte de ménage à terminer, aussi nous n’assistâmes pas aux funérailles. Mais dans l’intervalle entre le ppii ppii annonçant que ses trois minutes étaient presque écoulées et le moment où la communication fut coupée, il dit :
Aujourd’hui seul… j’ai été sur sa tombe.

Ce fut la dernière fois que j’entendis Kang. J’entendis parler de son arrestation, de son divorce, de son retour chez son père… Il ne savait toujours pas. Il ne savait toujours pas à quel point j’étais éprise de lui quand j’étais entrée à l’université et qu’il était déjà en troisième année. Exactement comme Yunsôk étais épris de moi à l’époque où il quitta mon appartement. Kang nous avait alors rassemblés, nos yeux brillaient naïvement.
Il n’y a rien de particulier. Quoi que vous vouliez réaliser, il faudra vous battre. Attention aux petites choses, parce que les problèmes principaux ont souvent l’air secondaire. Nous allons commencer à nous battre pour ces petites choses… Des choses autour de nous, des choses en nous, des choses apparemment triviales, voilà les choses que nous allons aborder pour commencer… D’accord ?
Avait-il dit, avec un sourire sur le visage et un éclat dans ses yeux, puis il avait combattu pour ces choses triviales, fait de la prison, et la vision de lui traîné au tribunal, entravé, en uniforme blanc de prisonnier, nous avait arraché des larmes, puis il s’était interposé entre Yunsôk et moi après l’histoire de soju et avait réussi à nous calmer… Puis il avait travaillé en usine, épousé une ouvrière qui n’avait connu que le collège. Mais j’étais là, cinq années plus tard, en route pour le rencontrer. Un homme qui disait que cela ne servait à rien de risquer sa vie pour des choses triviales, un homme qui avait hérité de la compagnie de bus de son père, qui avait fait deux filles mais s’était séparé de l’ouvrière qui n’avait pas dépassé le collège, après quoi elle avait été enfermée dans un hôpital psychiatrique.
Il n’y avait pas que sa vie qui avait changé pendant ces cinq années. Il y avait le café. La lumière pâle qui pendait au plafond de ce café sombre avait été remplacée par de petites lampes brillantes, et les chaises poussiéreuses avaient laissé la place à de confortables sofas. C’était étrange. J’étais souvent venue là, mais pourquoi remarquer ces changements seulement maintenant que j’allais rencontrer Kang pour la première fois depuis cinq ans. J’entrai et regardai plusieurs fois à l’intérieur. Sa place favorite était inoccupée. Il me reconnut le premier. Il était assis à une table en pleine vue, portant une veste de soie vert lentille. Au lieu de ses lunettes cerclées en noir, il en portait d’autres avec une monture en or. Ses cheveux mal entretenus à coup de permanente étaient maintenant bien ordonnés et il avait pris de poids.
Je ne te reconnaissais pas…
Il m’a répondu Ah oui, en souriant. Les fines rides qui rendaient son visage si émacié n’étaient plus là. Cinq ans auparavant, il choisissait toujours une table hors de vue. Pourquoi avais-je pensé qu’il en ferait toujours autant. C’était une habitude qu’il avait prise quand il était recherché. Lorsqu’il m’avait appelé par mon nom tandis que je regardais dans les coins et que je m’étais retournée vers lui, j’avais été frappée par l’illusion qu’il était assis pour être visible non pas du café mais du monde entier. Un monde que j’avais condamné et qu’il avait voulu réformer.
Je vais me marier. J’avais quelque chose à faire tout près et je me suis dit que le moins que je pouvais faire était de passer te donner une invitation…
Il sourit avec gêne, et sortit une invitation de sa poche pour me la tendre.
Alors, tu bois toujours pendant la journée… Quel âge as-tu donc…
Il sourit.
Toujours… ? Oui, toujours…
Dis-je vivement, il alluma une cigarette. Nous nous tûmes. Je me souvins de la bière que nous avions bu cet après-midi-là, cinq ans auparavant. Je pensai au room-salon obscur avec les signes Alcools étrangers, Bières. Je me souvins de la façon dont nous étions assis côte à côte comme des fleurs, et que nous n’avions parlé de Yunsôk qu’après que Madame eut baillé et quitté les lieux. Mais Yunsôk était mort, Kang était propriétaire d’une compagnie de bus et nous ne pouvions parler que de boire en plein jour.
Kang toussa doucement pour briser le silence et commença à parler d’un ton paresseux de sujets trop superficiels pour quelqu’un que je n’avais pas vu depuis cinq ans. Je lui répondis de même. Si lui et moi étions toujours les personnes que nous étions cinq ans auparavant, même si j’avais souhaité mourir en regardant les diapos de plats occidentaux aux longs noms étranges, j’aurais peut-être parlé de Kwôn Ogyu, héros d’une affaire qui avait secoué le pays au début des années soixante-dix, j’aurais peut-être parlé de sa condamnation à perpétuité, de la peine de mort infligée à l’un de ses camarades, de la torture et des intestins éclatés d’un autre, de l’homme exécuté et l’autre mort en prison, des vingt ans de jeunesse que Kwôn avait passé en prison, des cinquante ans qu’il avait maintenant, j’aurais peut-être parlé des habitudes prises pendant ses années d’enfermement, oublier comment ouvrir une porte de l’intérieur, dépendre des autres pour l’ouvrir de l’extérieur, s’arrêtant en marchant dans la rue, en croyant que le mur de la cellule s’approchait, j’aurais pu décrire les souffrances de ses compagnons qui avaient été témoins de tout cela.
Et si je l’avais fait, Kang et moi, fumant trop de cigarettes Voie Lactée et reniflant sans arrêt sans savoir quoi faire de nos yeux rougis, nous nous serions peut-être dit : quand même, quand même nous gagnerons car nous avons raison, et les gens qui ont connu une fois la vérité ne lui échapperont plus, même avec un couteau sous la gorge.
Mais.

Quand j’ai appelé, tu as dit que tu partais faire une enquête. Tu es occupée ?
Il avait dit cela parce qu’il était apparemment gêné par mon silence.
Oui… C’est le bouclage.

Je me sentis mal à l’aise en le regardant et en buvant mon verre d’eau. Cette gêne. Le plaisir de nous voir longtemps après nous fuyait, et le plaisir que nous avions l’un en compagnie de l’autre s’était enfui… Ce n’était pas comme si la mort allait nous séparer, mais cette rencontre n’était-elle pas pour nous comme un adieu ?
C’était un travail pressé. Je devais aller voir quelqu’un nommé Yi Minja. Elle vient de sortir un livre…
Aha, Yi Minja.
Dit Kang. Connaissait-il vraiment Yi Minja ? L’éloge que mon rédacteur en chef faisait du livre devenait plus compréhensible.
Cette fois-ci, mon père a acheté une de ses toiles. Il paraît que nous serions de lointains parents.
Ah oui…
Nous nous regardâmes et la coïncidence nous fit sourire. Comment s’est passée l’interview ?
Comme ça.
Ma fiancée a acheté son livre sur les techniques de méditation. Elle a dit que c’était bien et m’en a donné un exemplaire à lire. Comme si j’avais le temps de lire.
Puis, comme cette conversation sur Yi Minja apaisait la gêne entre nous, il ajouta rapidement :
Comment est-elle en personne ?
…Ma foi, je crois qu’on peut dire unique.
Unique ? Comment ça ?
Elle a un chiot… Toute la journée, ce chiot reste assis, le nez contre le rocher de la mare. J’ai demandé pourquoi il faisait ça, et elle m’a dit qu’il méditait. Le chiot ? Aha… Le chiot méditait. C’était intéressant. Sur quoi ? Elle m’a répondu. Ah. Peut-être qu’il se dit qu’il y a un poisson là-dedans.
Kang leva sa tasse de café avec un p’uu de rire. Je l’imitai. Je lui en fus reconnaissante. Si j’avais parlé de la maison de Kwôn Ogyu un peu plus tôt dans la journée, de l’allée sinueuse avec sa pauvre maison, et la pièce ombragée près de la porte, le petit jardin recouvert de ciment, les pots en plastiques avec des rhododendrons d’allure rustique, la bassine de plastique reconstitué abandonné, je n’aurais peut-être pas été capable de balayer le malaise entre Kang et moi. Nous ne pouvions plus parler de Yunsôk ou de l’emprisonnement de Kwôn Ogyu, de sa torture, de ses années de jeunesse perdue. Est-ce que je ne réagissais pas exagérément. En tout cas, assise en pleine vue dans ce café, devant cet homme en veste de soie vert lentille, je ne désirais pas parler de ces choses-là.
Il regarda sa montre, se leva et paya le café. Je jetai un regard dans son portefeuille et y vis plusieurs billets. Se souviendrait-il de cet automne où je lui avais offert ma paie, avec le sentiment que si je lui donnais tout, je pourrais me laver de la culpabilité que je ressentais pour les avoir abandonnés, ou sinon, pensait-il parfois au jour où il s’était rendu seul sur la tombe de Yunsôk et m’en avait parlé en sanglotant au téléphone, j’y pensai un instant, puis je souris et lui tendis la main. Il la serra faiblement.
Je le vis se diriger vers le parking, puis, en attendant l’ascenseur qui devait me remonter jusqu’au septième étage, j’essayai d’imaginer sa cérémonie de mariage. Il y aurait une sculpture de glace tournante, un gâteau à découper, et des amis des vieux jours. Beaucoup de monde. L’aîné qui avait une société d’informatique, les camarades de classe ayant obtenu de bonnes notes dans l’enseignement, les petites amies mariées avec deux enfants chacune… Mais d’autres ne viendraient pas. Le cadet toujours en fuite, l’aîné toujours en prison, et les amis morts depuis longtemps…
Un ami avait demandé dans un bistrot :
Parlons, pourrons-nous finalement échapper aux années quatre-vingt ?
Mais un autre avait répondu :
Si nous ne l’avons pas fait, c’est trop tard. Maintenant…
Mais un autre ami, qui avait perdu tout espoir de se faire engager par un chaebôl en raison de son casier judiciaire et qui travaillait pour une petite entreprise d’informatique, avait dit :
…Et bien pas moi… Vous y avez peut-être tous échappé, mais pas moi… Parce que je n’ai pas pu…
Nous étions tous ivres et nous nous étions séparés à ce moment-là. Ces amis-là iraient-ils au mariage ?
Je continuais d’attendre l’ascenseur. Puis je changeai d’idée et pris l’escalier. En grimpant les marches mal éclairées, je pensai au livre de Kwôn Ogyu, Courtoisie à l’égard des Hommes, aux négatifs donnés par le photographe, et aux nom de l’homme qui avait été exécuté et de celui qui avait été torturé à mort- les seules notes prises pendant l’entretien… A des gens comme Yunsôk, qui ne pouvait plus être interviewer, lui qui était mort d’une mort si dépourvue de sens, à lui…

Pourquoi avais-je été voir Yi Minja ? Pourquoi avais-je si facilement accepté du rédacteur en chef ce travail qui en vérité ne m’intéressait pas ? Accepté tout en trouvant normal d’écrire sur Kwôn Ogyu dans le numéro suivant… Parce que c’était un petit problème. En fin de compte, le monde ne continuerait-il pas de tourner que ce soit sur Yi Minja ou sur Kwôn Ogyu que je fasse un article ce mois-ci ? …N’avais-je pas déjà échappé aux années quatre-vingts, cette décennie à laquelle j’avais consacré mes vingt ans. Les morts étaient morts, et ceux qui avaient été libérés de prison étaient libres… Les lecteurs de notre magazine ne s’intéressaient plus à ce genre d’histoire. C’était une histoire passée de mode. Et alors ?
J’avais vu le nom de Kwôn Ogyu sur un tract ronéoté par l’un de mes aînés. Tout en soulignant et en prenant des notes, j’avais critiqué les faiblesses et les erreurs de leur mouvement, ainsi que les tendances anarchistes de Kwôn. L’innocence typique des années soixante-dix de ces quelques dizaines de membres de leur groupe qui croyaient pouvoir abattre une dictature… Il n’avait eu qu’une influence stupide sur moi. Tandis que d’autres étaient enfermés ou mouraient, il n’avait rien eu d’autre à faire que de rester assis dans sa cellule. Ce n’était pas grâce à lui que le régime Pak Chônghûi s’était écroulé, que Chôn Tuhwan avait été exilé dans la disgrâce du monastère Paktam ou que l’époque de gouvernement civil était arrivée. En fait, quelle était exactement son influence sur ceux d’entre nous qui avions eu vingt ans dans les années quatre-vingts…
Yunsôk n’avait pas été prudent. Il s’était mis le feu pour une augmentation de 700 wôns par jour. Pourquoi avait-il oublié à quel point l’essence est volatile. L’entreprise n’avait pas accordé l’augmentation. Le patron avait survécu et Yunsôk était mort. Sa mère travaillait sans doute encore dans la cafétéria d’une usine. Et tandis que je fabrique mes livres de compte de ménage, je m’arrête quelques instants, fixant le vide, pour murmurer : Idiot, idiot. Ce fut la seule influence qu’il eut sur moi…
…Mais maintenant, dans les années quatre-vingt-dix, cette décennie des grandes ambitions, Yi Minja peut être différente. Au moins, elle peut me parler de techniques de méditation. Elle peut parler fièrement et sereinement à tous les solitaires, ceux qui ne peuvent trouver le sommeil, qui se sentent seuls et tristes, souvenez-vous, c’est le fait d’être vivants dans ce monde qui nous donne une valeur. Si nous buvons avec elle un thé au parfum extraordinaire, nous pouvons trouver la force de dire, oui, je peux trouver le courage de m’en sortir très bien toute seule. N’était-ce pas pour ce courage, pour cela que j’avais été la voir ?
N’y a-t-il rien à quoi se raccrocher quand nous nous sentons si vide ? Quand nous ne chantons plus les hymnes du mouvement, même en continuant à boire ensemble, quand nous ne parlons plus de grèves à Inch’ôn, Pup’yông, Ulsan… Quand nous ne nous soucions plus de savoir qui est en fuite ou qui est en prison, souffrant du froid de printemps ? Quand quelqu’un dit Le mouvement ? Tu parles encore de cela… ? et éclate de rire ? Quand nous ne parlons plus de ce qui est bien ou mal, mais de ce que nous aimons ou pas… Quand un critique marié met enceinte une des femmes qui travaille dans son agence de publicité, quand un auteur envoie des invitations de mariage et se vante d’avoir couché avec vingt filles de bar… quand un homme déclare sincèrement que c’est à cause de l’effondrement des pays de l’Est qu’il a infligé des cicatrices morales à une femme ? Au nom du ciel, donnez-moi quelque chose à quoi me raccrocher… Était-ce ça que je ressentais en allant voir Yi Minja ? Ça ?
Si quelqu’un m’avait dit Tu n’as rien à dire, étant donné que tu t’es enfuie de ton groupe, je n’aurais peut-être rien dit, et si quelqu’un m’avait traitée de lâche parce que je m’étais enfuie par peur, je me serais volontiers excusée pour ma lâcheté. Pourtant, j’étais une enfant dans les années quatre-vingt. Aha, comme nous étions naïfs, nous les enfants des années quatre-vingt, pour croire que le bien finirait par triompher en toutes circonstances, pour croire fermement que la justice l’emporterait à la fin… Nous vîmes des aînés enrôlés de force dans l’armée pour avoir publié du Luckacs dans un magazine universitaire, nous vîmes des amis arrêtés pour avoir évoqué une manifestation de campus dans un journal universitaire, et nous étions convaincus que si l’un d’entre nous se battait pour une petite victoire pour la justice, alors ceux qui viendraient après lui remporteraient de plus grandes victoires, et nous apprîmes à croire que nos sacrifices n’étaient jamais vains. Maintenant que les pays de l’Est ont disparu, ne nous reste-t-il pas que sanglots, résignation, et dispersion ? Dites-moi.

Je pensai à Kwôn Ogyu, enfermé pendant vingt ans. Je pensai à Yi Minja, partant étudier l’art à New York avec une valise minable. Kwôn Ogyu, arrêté quand son groupe secret se formait… Yi Minja, peignant à New York… Kwôn Ogyu, assis en prison… Yi Minja, errant pieds nus en Inde… Kwôn Ogyu, faisant sept pas dans sa cellule, puis demi-tour et encore sept pas… Yi, en safari en Afrique, le Mont Kilimandjaro visible au loin, se demandant soudain Que signifie tout cela… Kwôn, toujours assis en prison… assis pendant vingt années… seulement assis, en attendant, en attendant… Kang, courant avec un cocktail Molotov, derrière moi qui essuie mon nez sanguinolent avec un kleenex… Yunsôk, mourant pour une augmentation de 700 wôns par jour… Moi détestant cela et prenant la fuite. Kang assis en pleine vue au café. Yunsôk redevenu poussière, moi dans la confusion… Mais il y a du vent aujourd’hui. Le photographe disait que Kang Kyôngdae était mort depuis deux ans. Et c’est autre Kang qui me donne une invitation pour son mariage aujourd’hui et le vent qui souffle. Je murmurai pour moi-même comme le photographe l’avait fait en rentrant au bureau.
Sapristi… Qui s’occupe du bouclage…

Un jour, je vis un film. Les chefs d’œuvre du week-end. Un film dont je ne me souviens ni du titre ni des acteurs. …C’était pendant la seconde guerre mondiale, et cinq agents secrets devaient faire sauter un barrage nazi. Des jeunes gens avec de la dynamite dans une main et la photo de leur mère dans l’autre. Ils allaient au-devant de leur mort. Faisant sauter leur destin avec le barrage ennemi… disait leur sergent. Si nous pensons à notre devoir, nous n’avons pas à craindre la mort. En vérité, les jeunes hommes ne veulent pas mourir. Pourtant, ils vont sous le barrage et font sauter la dynamite. Puis ils tombent. J’imaginais qu’ils allaient mourir… La scène magnifique qui allait se déployer, le barrage s’effondrant, l’eau s’engouffrant, les hommes emportés. Mais le film ne finissait pas comme ça. Un moment plus tard, les jeunes hommes reprenaient conscience sous le barrage. Ils s’étaient seulement évanouis. Le sergent les vit se réveiller et ri :
Stupides crétins… Savez-vous combien de bâton de dynamite il faut pour faire sauter un barrage comme ça… L’eau est en train de couler des trous que nous avons faits et la force de l’eau va faire sauter le barrage… Allez, debout ! Filons d’ici.

Le soju du déjeuner finit par faire son effet. Mon visage était rouge et mes pas hésitants. Je m’accrochai à la balustrade comme une vieille femme épuisée. Je ferais mieux de parler encore une fois de ces pousses de navets. Ce que j’ai dit en quittant la maison de Yi Minja à propos d’un chagrin comme un jeune navet était un mensonge. Le chagrin est le chagrin, un navet, un navet et il n’y a jamais rien eu de commun entre eux. Je savais dès le début que je ne pourrais jamais ressentir aucune affection pour Yi Minja comme j’en avais pour Kwôn Ogyu. Il est vrai qu’elle était plus attirante et m’avait fait passer un moment plus intéressant, que le frère de Kwôn Ogyu était ennuyeux et que Kwôn Ogyu lui-même parlait en phrases banales de ce que je savais déjà, et je suis désolée, je dois réfléchir à la vie que les deux frères avaient menée. Je pensai à eux gâchant leur jeunesse, comme moi dans les années 80. Tout comme je pouvais détecter l’odeur de mes trente ans qui approchaient, je ne pouvais m’empêcher d’associer les Kwôn avec notre histoire politique, qui exhalait une odeur nauséabonde pendant qu’ils avaient 30 puis 40 ans. Maintenant, pour la dernière fois, je parlerai des navets. C’est la vérité, ce matin, je rassemblais des feuilles de thé et je les dispersais sur les navets, avant de les couvrir d’un peu plus de terre. La terre est si fertile que même des feuilles de thé pouvaient avoir un effet. …Je priai. …J’espérai que le temps s’adoucirait, que les feuilles de thé se transformeraient vite en terreau. … Et en même temps, je regardai un ciel de printemps toujours froid. Si elles ne se décomposaient pas, elles ne serviraient à rien pour les navets …et il n’y aura pas de pousses vertes. …Ce ne fut qu’alors que je trouvai les mots par lesquels commencer mon article sur Kwôn Ogyu.

Un homme qui a tenu bon à sa courtoisie envers notre époque, notre histoire et notre humanité.

Je déplaçai lentement mon corps enivré jusqu’à ce que je vis le numéro 7. La silhouette lointaine de mon rédacteur en chef apparut et je me dirigeai vers lui.

Publié dans In’gan’e taehan ye’ûi, Ch’angjakkwa pip’yôngsa, Séoul, 1994.

 

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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