Dans le Bus – 뻐스에서

A propos de l’auteur

Cho Kûn : né en 1953 , diplômé en 1976 de l’université Kim Ilsông. Dans le bus est sa première nouvelle publiée (1993). Elle présente un microcosme de la société nord-coréenne et analyse les comportements inter-personnels avec beaucoup d’humour.

Traduit du coréen par Yang Jung-Hee et Patrick Maurus


Il y avait vingt li du centre ville au quartier industriel. Sur les deux côtés de cette section de route bordée de saules se trouvaient de grandes et de petites industries textiles, mécaniques et pneumatiques. Sur cette route, il y avait trois arrêts de bus et le numéro 3 y chargeait et transportait les passagers à l’aller et au retour. La plupart des passagers étaient des travailleurs de la ville qui se rendaient dans un quartier industriel.
Les passagers utilisant le bus avaient leur ordre et leur morale.
Par exemple, quand les jeunes filles montaient dans le bus, elles ne s’asseyaient jamais. Pour éviter de froisser les pans de leur manteau ou de leur jupe bien nettement repassés, ou pour ne pas avoir à laisser leur place aux gens âgés à qui il fallait toujours la céder…


Etrangement, dans ce bus, la deuxième place de devant à gauche restait inoccupée quel que soit le nombre de passagers. Personne ne voulait l’utiliser. Pas même les grand-mères ou les enfants. Si par hasard quelqu’un qui pensait pouvoir le faire s’asseyait, il devait être digne du respect des autres ou sinon se retrouvait rongé de remords. De plus, un coussin à fleurs brodait par on ne sait qui y avait été déposé. Le coussin de soie rouge, orné d’un liseré blanc à nombreux motifs de fleurs, brillait remarquablement. De le voir plongeait les passagers dans une humeur tendre et joyeuse.
Ces derniers temps, depuis le début de l’été, le nombre de passagers augmentait rapidement. Au terminus dans la pinède, peu éloigné de la mer, se trouvait un restaurant de pâtes à mille places, dont les clients étaient presque chaque jour plus nombreux. Quand le bus fonçait avec application, il y avait beaucoup de monde et il manquait des places.
Un jour, un homme plus très jeune, grand et très maigre, monta dans le bus. Il portait un costume gris à l’occidental et tenait un grand sac en plastique à la main. Une scie, probablement de menuisier, sortait sa tête par l’ouverture du sac. Son visage amaigri jaunissait et l’éclat de ses yeux était sombre.
Déjà les places étaient toutes occupées et des haut-parleurs du bus s’écoulait la voix du chauffeur « Poussez-vous encore un peu plus ! ». Même si le chauffeur était marié, il était très jeune et parlait sur un ton distingué et aimable et, sur le chemin du travail, les gens impatients obéissaient à ses injonctions et se déplaçaient avec docilité. Le vieil homme suivit les gens en hésitant et vint s’arrêter debout à côté de la place vide. Il baissa distraitement les yeux vers le coussin à fleurs. Peu à peu, un sourire de contentement envahit son visage. Soit parce qu’il avait envie de dire quelque chose, soit parce qu’il cherchait le propriétaire de la place, il se mit à tourner la tête de tous côtés.
Devant lui se tenait une mère au corps souple, jeune et en bonne santé. Même si elle portait un enfant sur le dos, il émanait d’elle le frais parfum d’une jeune vierge. Elle semblait un peu perplexe d’être devenue mère si vite. Elle ne savait comment réagir au plaisir de la maternité en observant aussi bien le coussin et la route.
Dès que le bus redémarra, le vieil homme demanda amicalement en se penchant vers la mère de l’enfant si elle allait à l’usine de construction.
« Non. Je travaille à l’usine de caoutchouc. »
« Ca doit être difficile. De rester debout. »
« Moi, je préfère rester debout. »
Elle parlait avec une voix très claire et très gaie.
« Asseyez-vous. Il y a une place.»
« Moi ?!»
La mère de l’enfant était complètement surprise. On aurait dit que c’était complètement imprévu pour elle. En effet, comme elle avait pris l’habitude de voyager debout depuis qu’elle était jeune, elle avait l’intention de continuer à agir ainsi, alors que faire de cette place ? demanda son regard.
« Mais, on dirait qu’il n’y a personne qui veuille prendre cette place alors », murmura comme un prétexte le vieil homme lorsque les passagers le regardèrent. Par son âge, il semblait s’octroyer ce privilège.
« Pas de problème. J’ai fait du sport. Rester debout, c’est plus confortable. »
Le vieil homme eut une expression délibérément navrée.
« Ca, c’est ce que vous pensez. Mais ce n’est peut-être pas confortable pour le bébé ? »
S’agissant de son bébé, la femme fut très touchée.
« Merci monsieur. Mais… », dit-elle comme à regret en fronçant les sourcils et elle se replongea dans ses pensées en secouant sa tête baissée.
« Vraiment. Ca me plaît de voyager debout.»
Elle qui ne pouvait accepter l’offre bienveillante du vieillard, obéissant à son cœur, se mit à rire. Le vieil homme se tut comme s’il ne pouvait rien faire et réfléchit en regardant par la fenêtre.
Le bus filait avec légèreté, avec cette place vide à motifs de fleurs. A l’extérieur, par extraordinaire, le soleil matinal frais et clair se déversait sur le coussin fleuri. Il colorait clairement les alentours, rayonnant lumineux et serein. Par instants, l’ombre des arbres en bordure de rue clignotait comme si elle était jalouse. A chaque fois, on apercevait la nuque de l’homme portant des lunettes, plongé dans la lecture d’un livre, assis devant, le visage de la jeune mère et du vieil homme, et la silhouette des passagers autour.
Le bus fit son deuxième arrêt et l’espace est devint plus exigu encore. Parce que des gens montaient mais personne ne descendait. Une femme d’âge moyen, corpulente, au visage large, portant un seau enveloppé dans un immense carré de tissu, monta dans le bus avec une jeune fille d’une dizaine d’années. Cette fille au visage charmant et arrondi comme celui de sa mère tenait dans sa main gauche une guitare aussi haute qu’elle.
« Poussez-vous un peu, s’il vous plaît », dit la femme d’âge moyen en se rapprochant des gens, après avoir sollicité leur approbation, et se glissa prudemment entre les passagers. L’espace entre la mère de l’enfant et le vieil homme semblait un peu plus large, et elles y posèrent le seau avant de reprendre leur respiration.
La femme d’âge moyen, dès qu’elle eut posé son regard sur la place vide, resta inexpressive, puis regarda à nouveau les gens autour d’elle. Mais le bus partit – pendant ce temps-là le seau trembla bruyamment, et elle exprima son inquiétude.
« Comment…»
La femme d’âge moyen demanda à la jeune femme ce qui se passait et, gênée, regarda le vieil homme.
« Monsieur… je peux m’asseoir ici ? »
Le vieil homme répondit immédiatement par l’affirmative.
« Bien sûr. De toute façon, on est beaucoup trop serrés.»
« Ce n’est pas juste pour ça. Il y a quelque chose dans le seau », dit la femme qui s’assit doucement en surveillant la réaction des autres. Avant de s’asseoir, elle hésita pour savoir quoi faire du coussin, et elle le glissa sur le côté après l’avoir plié en deux. Malgré cela, le seau continua à bouger, aussi le prit-elle dans ses bras. A cause de cela, le coussin tomba par terre. Gênée, elle le ramassa prestement, le posa sur ses genoux, et mit le seau sur le coussin à fleurs. Le coussin fut déformé au milieu par le poids du coussin.
En la voyant, le visage de la mère de l’enfant s’assombrit. Comme l’eau clapotait dans le seau, elle s’inquiéta grandement pour le coussin et dit « Madame, je vais prendre le coussin. Donnez-le moi.»
La femme sentit son visage chauffer et, froissée, ne répliqua pas. Pour les gens autour d’elle, poser un seau sur le coussin provoquait une sensation indéfinissable. Mais comme le seau était enveloppé dans un tissu fleuri, il était inutile de s’inquiéter de salir ou d’abîmer le coussin.
L’homme à lunettes assis à l’avant jeta un coup d’œil furtif derrière lui. Cet homme d’une trentaine d’années était plongé depuis un moment dans un dictionnaire technique dans une langue étrangère, oubliant complètement le reste, et il sembla dresser l’oreille au mot de « coussin ». Lorsque son regard se posa sur la femme, que ce fut à cause des lunettes blanches qui brillaient ou à cause de son regard, il avait l’air mécontent. En se retournant – il referma brusquement son mince dictionnaire, – le bruit insolite des pages retentit étrangement les oreilles des passagers.
L’homme à lunettes se leva. Il se fraya un chemin entre la jeune fille et la mère de l’enfant et alla se planter tel un totem à côté de la femme d’âge moyen. La femme, affectant de ne pas le voir, tourna son visage vers la portière et l’homme à lunettes regarda la mère.
« Camarade ! Asseyez-vous donc à ma place. »
La voix était brutale et cassante.
« Hein ?! »
« Oui. Vous. C’est pénible de rester debout. »
La mère de l’enfant répondit brusquement d’un air embarrassé.
« Moi, ça va. »
Les racines de oreilles de la femme d’âge moyen rougirent. Pour la première fois, comme illuminée par quelque chose, la mère de l’enfant jeta un regard oblique et dit à la femme d’âge moyen, d’une voix confuse :
« Madame. Asseyez-vous devant.»
L’homme à lunettes regarda à l’extérieur par la portière et fit semblant de ne pas comprendre.
« Il fait beau… »
« Madame ! »
La mère de l’enfant se fit pressante. L’homme à lunettes vint se placer devant elle sans parler.
« Madame, faisons comme ça. »
La femme d’âge moyen regarda l’homme à lunettes des pieds à la tête comme si elle se demandait quelle sorte d’homme c’était.
« Monsieur, il faut comprendre ce qui est important mutuellement. Ca, ce n’est pas une conduite généreuse. », dit-elle en baissant les yeux. A ces mots d’une sœur sermonnant son cadet, l’homme à lunettes mal à l’aise recula et apostropha sans raison la jeune fille qui était debout tout près.
« C’est votre mère ? »
La jeune fille répondit d’un ton maussade.
« Oui ! »
Ce faisant, elle exprimait franchement son sentiment devant le comportement de sa mère.
« Ta mère est une bonne personne. Mais dis-lui que cette place est réservée aux anciens combattants.»
« Je sais. Mais… »
En coup de vent, la jeune fille mécontente saisit soudain le coussin. Cela lui sembla désagréable. La mère souleva le seau et la jeune fille tira le coussin pour le serrer sur sa poitrine. Cela semblait pouvoir résoudre en partie le problème du coussin, mais sans y mettre fin. L’homme à lunettes s’obstina.
« Tu es vraiment serviable. Quel âge as-tu ?… Ton nom… »
La jeune fille qui ressemblait à sa mère resta bouche cousue. L’homme à lunettes confus appela le vieil homme à son secours.
« Monsieur ! »
« Camarade à lunettes. Arrêtez. C’est seulement une place… et puis c’est bien que quelqu’un prenne une place vide, n’est-ce pas ? »
« Alors vous aussi ?! »
L’homme à lunettes découragé baissa les épaules. Dans les yeux de la mère de l’enfant brilla l’ombre de la déception.
« Père, imaginez ce que ce monsieur peut ressentir… »
« C’est vrai. Mais », le vieil homme haussa la voix.
« Est-ce que cette place est un trône. Ce n’est pas une place spéciale. Dans notre société, il n’y a rien de supérieur. Si une personne qui doit s’asseoir montait, ne faudrait-il pas la lui laisser. » A cause des jeunes, le bus était bruyant.
« Ah ça ! Monsieur, comment pouvez-vous dire une chose pareille. »
La mère de l’enfant semblait sur le point de verser des larmes. L’homme à lunettes désolé s’assombrit.
« Monsieur, c’est triste. Même si on pense que cette place est libre, ce n’est en rien une mauvaise chose. Ne pensez-vous pas qu’on peut être fier de cela, au lieu d’être content de s’asseoir. Je veux dire, est-ce que vous ne ressentez pas de la fierté que le monde puisse voir ça. »
Le vieil homme, comme bouleversé, resta debout en silence. La mère de l’enfant se mordait les lèvres pour retenir sa colère et la jeune fille à regret se contentait de fixer sa mère. La femme d’âge moyen, comme assise sur une pelote d’aiguille, se leva à moitié sans pouvoir en supporter davantage. L’homme à lunettes, comme s’il n’attendait que cela, attrapa promptement l’anse du seau.
« Je vais porter le seau. »
« Merci. »
La femme d’âge moyen fit un ou deux pas pour s’approcher et se placer entre eux avec l’air de dire « ça ne vous regarde pas ».
L’homme à lunettes poussa dans le dos la femme debout devant lui, et la femme secoua son gros corps comme exaspérée.
« Vous êtes en colère ? »
« Quelle colère… »
« Alors asseyez-vous. Je ne peux plus supporter cela. »
« Ce n’est pas la peine. Vous êtes sûrement juste et loyal. Vous êtes un homme remarquable.
« Ah ça ! On dirait que vous êtes très en colère ! »
L’homme à lunettes, embarrassé, ne pouvait pas poser l’anse mal assujettie du seau, mais ne pouvait pas non plus continuer à la tenir de la sorte, ce qui lui était réellement pénible. La femme donna l’impression une ou deux fois de vouloir aller vers lui. En effet, il était au-dessus de ses forces de tenir longtemps le seau. L’homme à lunettes demanda à la fille sur un ton intime.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Dedans. »
« Du bouillon de viande, des pâtes, des œufs… »
« Oui – c’est pour une fête ? »
« Je vais chez mon frère aîné. »
« Ton frère ? »
La jeune fille répondit gaiement.
« Oui. Il est chef de section dans une société de construction. »
« Oui – vous allez l’aider ? »
« Non. Dans la section de mon grand frère, il y a un héros national qui répare les outils et garde l’entrepôt1 . Aujourd’hui, on se réunit pour qu’il nous raconte ses combats. »
« Oui – cette nourriture… »
« Ce héros national ne ménage pas sa santé. C’est pour cela que maman… »
« Aha – » Des lèvres de l’homme à lunettes sortit un faible bruit fait de remords ou d’admiration.
« Et y aura un spectacle ? »
« Oui. »
La jeune femme hocha fièrement la tête. Le vieil homme restait silencieux et le visage de la mère de l’enfant rougit brusquement. Elle avait été maladroite. Les passagers jetèrent sur la femme d’âge moyen des regards mêlés de surprise et de respect. Soudain l’homme à lunettes dit d’un ton brusque.
« Ah ça, vous aussi madame ! Asseyez-vous ! »
A ce moment, les passagers lui proposèrent unanimement de s’asseoir. La femme gênée ne savait plus qui regarder. Juste avant, lorsqu’elle était fermement assise, elle ne semblait pas une personne ordinaire, mais, maintenant, devant la proposition et la bonne volonté des autres, elle se retrouvait sur des charbons ardents. Sans raison, elle rajusta le chapeau blanc de l’enfant qui se trouvait à côté d’elle et demanda.
« Il a l’air d’avoir beaucoup de chance. Il a combien de mois ? »
« Huit mois. »
« C’est – un garçon ? Il a envie de marcher ? »
« Oui. Hier, il a justement fait un pas. »
« Oh – Vous savez, c’est le plus beau moment. Dès qu’il fait son premier pas, les soucis commencent. Prenez-en bien soin. »
Pendant ce temps, le bus arrivait à la troisième station. Pendant la bousculade de ceux qui montaient et qui descendaient, eux ne bougèrent pas. Il était évident que les passagers de l’avant allaient tous au chantier, à part la mère de l’enfant qui travaillait dans une usine de pneumatiques.
Mais un problème surgit à l’instant même où le bus allait repartir. Un homme portant une chemise d’été couleur crème et une cravate violette bondit dans la bus et cria au chauffeur d’arrêter. Le chauffeur et tous les passagers évidemment surpris le dévisagèrent. Même en regardant bien, il ne portait ni brassard « Contrôleur », ni uniforme, et il ne semblait pas avoir le droit d’agir ainsi. Etudiant les passagers, il dirigea vers l’avant son corps dont émanait une odeur de médicaments. Dès qu’il vit le vieil homme, il lui saisit tout à coup le bras. Alors le vieux monsieur, comme un malfaiteur, bondit de surprise et eut un sourire gêné.
« Bonjour docteur. Comment avez-vous fait ?! »
Mais l’homme était occupé à solliciter la compréhension du chauffeur et des autres passagers.
« Camarade chauffeur. Chers passagers. Veuillez m’excuser. Ce monsieur est le héros national Yi Sûnggu. Je suis son médecin. Il doit descendre maintenant. Il doit aller passer des examens à l’hôpital. »
« !! »
Soudain, le bus sembla bondir dans un océan de surprise. Les passagers étaient stupéfaits.
« Venez monsieur. »
Le médecin le tira par le bras. Le sang disparut brusquement du visage du vieil homme. Mais il s’accrocha fermement à l’accoudoir de son siège.
« Monsieur, c’est vraiment ce que vous voulez, oui ? »
« Ha – ça… »
Le vieil homme soupira.
« Docteur, laissez-moi aujourd’hui seulement. Je vous en prie. Avec les jeunes… non, plutôt je me suis engagé à un rendez-vous avec un groupe de jeunes travailleurs. »
Le vieil homme supplia le médecin qui resta très ferme.
« Non. Ce n’est pas parce que j’ai été critiqué à cause de vous. Il s’agit de votre santé. »
L’homme à lunettes jusque-là stupéfait sembla reprendre conscience et prit soudain la main du médecin.
« Docteur ! Qu’est-ce qu’il a exactement ? »
« Il y a toujours un éclat dans sa blessure. Ca fait un mois que je le traite pour l’opérer, et regardez ! Tous les jours, il va sur le chantier pour éviter l’hôpital. Tout ce travail pour rien. »
En fin de compte, les passagers se mirent à bavarder. A cause de cet événement imprévu, ils oubliaient qu’ils partaient au travail. Les gens debout, les gens assis, les gens devant, les gens derrière, chacun avait une opinion pour savoir ce qui était le mieux pour le monsieur ou bien qu’il aille au chantier, ou bien qu’il descendre du bus. La plupart penchaient du côté du médecin. De voir cet homme si triste faisait à tous mal au cœur. Comme quelqu’un à qui une chose très importante aurait été dérobée, découragé, il se posa difficilement sur l’accoudoir. Si la femme d’âge moyen ne l’avait pas soutenu, il serait tombé. La femme le supplia en saisissant son bras.
Le vieil homme fixa la femme d’un regard vague qui en disait long.
« Monsieur ! Mais c’est vous… ?! »
Sur le visage du vieil homme, un faible sourire fleurit.
« Vous êtes la mère de Yôngch’ôl ? Vous avez un fils bien. »
« Monsieur ! »
La voix de la femme trembla violemment.
« Je ne pouvais pas vous reconnaître… », lui dit-elle affectueusement.
« Vous tous, regardez monsieur. Que pensez-vous qu’il veuille ? Il faut exaucer son souhait. »
L’homme à lunettes parla le premier.
« Vous avez raison ! »
Même la mère de l’enfant répondit avec excitation.
« Oui. »
Dans le vacarme des passagers, l’homme à lunettes entreprit de chercher un compromis avec le médecin.
« Docteur ! Ce monsieur a pris un rendez-vous important avec des jeunes aujourd’hui. Que penseriez-vous d’y aller avec lui ? Après la réunion, nous le raccompagnerons à l’hôpital. »
« Vous avez raison ! C’est une bonne idée ! »
Les passagers l’approuvèrent. La situation s’était inversée. La femme d’âge moyen, très contente, força sans réfléchir le médecin à s’asseoir devant. Le médecin venu pour « arrêter » Ri Sûnggu était maintenant « arrêté » à son tour. Le chauffeur, souriant largement, appuyait déjà sur l’accélérateur. Le médecin ne sachant que faire rit bruyamment et finit par baisser les bras2 .
Le vieil homme rayonnait de joie et exprimait sans arrêt sa reconnaissance.
« Merci. Merci beaucoup à vous tous. »
« Monsieur. Asseyez-vous. »
La mère de l’enfant lui proposa la place. En vitesse, la jeune fille disposa joliment le coussin.
« Ce n’est pas la peine. Pas la peine… »
Le vieil homme agita la main.
Les passagers s’exclamèrent joyeusement comme en chœur.
« Monsieur, veuillez vous asseoir ! »
Lorsque ça criait devant, derrière on criait la même chose.
« Monsieur, veuillez vous asseoir ! »
Le vieil homme ne savait vraiment plus quoi faire, alors il prit dans ses bras le bébé qui dormait sur le dos de sa mère et s’assit avec lui. L’enfant réveillé de surprise regarda autour de lui et sourit comme s’il comprenait la situation et cria « Ah – Ah ». Les passagers sourirent. La mère de l’enfant semblait joyeuse comme une belle fille présentant son enfant à son beau-père. Le bus tout entier était animé comme une famille. Soudain, l’homme à lunettes s’inclina devant le vieil homme sans sourire.
« Monsieur, j’ai vraiment mal agi tout à l’heure. »
« Non. Camarade à lunettes. Je vous remercie vraiment. Je ne trouve pas mes mots. La mère de l’enfant… la dame… vous me donnez de la force. Ca vaut vraiment la peine de vivre. »
« Non. Monsieur, j’ai vraiment honte. Je ne savais pas que vous étiez le genre de personne pour qui on gardait cette place. Je pensais que c’était une règle de notre pays. Il n’y a que quelques jours que je… » dit l’homme à lunettes avec un visage grave.
« J’ai compris quand j’ai pris ce bus il y a quelques jours avec un technicien étranger en stage. Dans notre usine de montres. A ce moment-là, cet homme m’a demandé ce qu’était cette place spéciale et il a versé des larmes en me racontant que son père aussi est un ancien combattant qui a perdu une jambe pendant la Deuxième Guerre mondiale et qui est presque réduit à la mendicité, il m’a supplié « Vous avez raison, protégez cette place ». Depuis, je me dis en mon for intérieur que cette place… alors je ne pouvais pas savoir que vous la méritiez. »
« Je comprends… alors, docteur ». Le vieil homme appela le médecin assis devant lui.
« Qui va protéger la place de devant. Les anciens combattants comme moi. C’est pour cela que je ne peux pas facilement m’asseoir… »
Le médecin, l’homme à lunettes aussi, la femme d’âge moyen et la mère de l’enfant, même la jeune fille et tous les passagers se plongèrent dans de profondes réflexions. Un silence solennel les enveloppa. Un bruit de moteur régulier… des rayons de soleil bien chauds… la rue bien connue – mais étrangement les appartements, les platanes, le ciel qui paraissent plus proches… les passagers qui jusque-là considéraient la place au coussin comme tout à fait ordinaire, cette modeste place que quelqu’un avait eu l’excellente idée de créer, pourquoi était-elle devenue si importante et si belle au point de toucher profondément le cœur et picoter les yeux. Seulement, l’homme courageux de l’avenir – le bébé avec ses petits doigts boudinés attrapa les rides sur la joue du vieil homme comme si c’était un trésor en faisant « Ah – Ah – »…
Après que tous les passagers soient descendus, il resta seulement la mère du bébé. Cette femme rajusta le tissu pour porter l’enfant sur son dos et regarda les silhouettes de dos des passagers s’éloigner et prit le coussin. Puis elle alla s’adresser au chauffeur.
« Chéri3 , je l’enlève ? »
« Pourquoi ça ?! »
« Vous n’avez pas vu ? Ce monsieur hésitait à s’asseoir. »
« Plus l’épi mûrit, plus il s’incline4 . Gardons-le pour rendre service. »
Des haut-parleurs de la cour du terminus jaillit la chanson d’un chanteur connu, accompagné par la musique électronique du groupe Poch’ônpo5 .

tous rassemblés comme un seul

nous suivons le camarade guide

lalalalala chantons lalalalalala chantons

mon pays heureux grande famille unie

 

Notes:

1. Un blessé médaillé de la guerre patriotique. 
2. En coréen : lever les bras… c’est-à-dire se rendre, renoncer. 
3. On découvre brutalement que la passagère est l’épouse du conducteur. Elle utilise le terme le plus courant au Nord comme au Sud, « yôbo », utilisé entre époux uniquement, et qui vient peut-être d’une contraction de l’expression « yôgi boseyo », c’est-à-dire « venez-là ». Le niveau de langue utilisé, des deux côtés de la frontière, est un voussoiement.
4.Plus on vieillit, plus on a d’expérience, plus on est modeste 
5. 보천보전자음악, morceaux de musique électronique joués par la troupe artistique “Poch’ônpo”, la meilleure du pays. Poch’ônpo est une ville située au nord dans la province de Ryanggang. Le 4 juin 1937, le Président Kim Il Sung y a organisé une attaque armée contre les Japonais, avant de délivrer un discours devant la population : les Coréens ne sont pas tous morts, il faut les unir tous pour combattre l’impérialisme japonais. 

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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