Ecrire / Femme – 글쓰기/여자

Par Patrick MAURUS, traducteur, professeur de littérature coréenne à l’Inalco, Paris

5000 ans d’histoire, nous serinent les nationalistes coréens. Dans ce cas, il faudrait préciser : 5000 ans d’exclusion pour les femmes. La société coréenne a en effet assigné aux femmes une place séparée, tant à l’intérieur de la maison que dans les relations sociales. Mais est-ce si surprenant. C’est le cas ailleurs, Confucius se chargeant seulement de donner la couleur locale. Une place subalterne, évidemment, mais surtout une place séparée, dans les familles aristocratiques. Car les femmes règnaient sur l’intérieur, au point aujourd’hui de continuer à gérer le plus souvent l’argent du ménage, elle dont les qualificatifs utilisent fréquemment le mot intérieur (comme dans /anae/ ou /anbang/, ou même /chipsaram/), Le schéma est ancien, qui réifie la place des femmes, sous couvert de glorification : l’épouse vertueuse, à laquelle la littérature et les traités de morale demandaient de manifester et de prouver sa vertu par des sacrifices insensés, à commencer par se suicider pour éviter le viol ou en effacer la souillure.

Au fil du temps, miracle, les femmes héritent de l’alphabet national tant méprisé par les lettrés confucianistes. Après tout, puisque l’alphabet était désigné comme féminin, les femmes n’étaient-elles pas ainsi incitées à s’en servir ? Que des personnes de statut social inférieur se servent d’un alphabet méprisé, c’était dans la nature des choses. Aux hommes l’écriture en chinois, et s’ils voulaient se servir du coréen, c’était de façon anonyme ou parce que l’exil les y contraignait.

Les femmes qui disposaient d’oisiveté et d’éducation ont utilisé à la fois l’alphabet ainsi disponible, les formes littéraires dotées de peu de capital symbolique (comme la fiction en prose) et des formes grammaticales plus simples et souvent analogiques. L’éventail complet du système de politesse concernait au premier chef les hommes, illustrant la complexité des rapports sociaux qui les liaient et les reliaient. On pense donc que les femmes se sont spécialisées dans l’emploi de la forme informelle haute : une politesse marquée, mais plutôt simple, puisque réduite aux rares usages qu’elles en avaient, et surtout analogique, presque une forme unique.

De ce point de vue, la langue coréenne est marquée par un système complexe. Chaque message doit tenir compte de la position réciproque des interlocuteurs, y compris des tiers absents quand on les évoque. C’est compliqué et souvent difficile, car le statut exact de l’interlocuteur n’est pas toujours clair. On comprend donc que les besoins langagiers des hommes, engagés dans des relations complexes à l’extérieur, et ceux des femmes, nécessairement limitées par leur position sociale et leur fréquent enfermement, n’étaient pas les mêmes. Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que ce soient les femmes aient joué un rôle actif dans ces évolutions (dont le moteur premier reste évidemment l’usage). Les courtisanes kisaeng, par leur situation médiatrice, et puis les femmes de l’aristocratie, sachant écrire et profitant de la liberté qui leur était laissée d’utiliser l’alphabet coréen tant méprisé par les hommes. Expressivité des cérémonies et récits dramatiques (cérémonies chamanes et textes des p’ansori), authenticité des Mémoires de Cour écrits par les victimes des multiples et sanglantes luttes de factions, lyrisme des poèmes écrits ou chantés par les courtisanes, efficacité redoutable du nouvel alphabet autochtone, les femmes disposent d’un extraordinaire arsenal littéraire, alors même que ces outils et elles-mêmes font l’objet d’un double rejet social. Il semble assez normal (mais ce mot ne veut pas dire grand-chose en linguistique) que notre époque, en se dégageant lentement des relations complexes, soit également à la recherche de constructions grammaticales analogiques. En fait, on voit que la langue coréenne suit au moins deux évolutions parallèles, celle de l’usage sans cesse accru de l’alphabet national, et celle de l’utilisation de formes analogiques, d’usage historiquement féminin.

Au vingtième siècle, les choses se compliquent dès lors que les hommes, sous les coups du colonialisme et de l’effondrement de la Chine, se replient définitivement sur la langue et l’alphabet coréens. Au Sud, l’écriture va rester saupoudrée de sinogrammes, ce qu’on appelle le kunghanmun honyong, usage mélangé de la langue nationale et de la langue chinoise, preuve écrite que le pays n’a jamais accompli définitivement sa rupture avec le sinocentrisme confucianiste . Le particularisme féminin va devoir se trouver d’autres voies.
C’est d’abord en termes de contenu, puisque telle était la façon traditionnelle de lire les textes. C’est d’ailleurs toujours le cas.

Au cours des Années Vingt, Na Hyesôk, Kim Wônju, Kim Myôngsun, par exemple, mais aussi des hommes comme Yi Kwangsu (Réforme de la Famille coréenne, 1916), ont utilisé à la fois l’essai, l’article, la fiction et le poème afin de combattre pour les droits des femmes, contre la société patriarcale confucianiste, suivant largement en cela l’exemple de leurs consoeurs japonaises. Tous et toutes ont compris que le même moule produisait le même rejet des cadets, des jeunes, des roturiers, des femmes, des bâtards. Et que les femmes subissaient par ailleurs un rejet spécifique hors du pouvoir social, puisque le plus destitué des hommes était susceptible de reproduire sur sa femme ou sur sa fille le pouvoir dont il était lui-même victime, et dans les mêmes termes.

A vouloir proposer des images de femmes qui soient à la fois des personnages réalistes et des figures symboliques, les écrivaines se retrouvent vite sur la même ligne littéraro-idéologique que les écrivains. Tout aussi vite, ces images vont se fissurer, se lézarder, laissant entrevoir des femmes défigurées, selon la géniale expression de Yi Munyôl . Les variantes sont déclinables à l’infini. C’est au travers des sentiments que les femmes vont tenter de distinguer leurs créatures et leurs créations, essayant de leur attribuer dans leurs oeuvres la place qu’elles ont dans la société. Aux hommes la brutalité des luttes de pouvoir et le ridicule des anciennes postures inadaptées à la société nouvelle, aux femmes les blessures du temps, mais aussi la force foncière, entêtée et silencieuse. Principales victimes de l’histoire, puisque victimes de l’histoire comme les hommes, mais aussi des hommes qui veulent faire l’histoire, les femmes ont désormais comme objectif de figurer par elles-mêmes la Corée. Et comme celui-ci, Pays du Matin clair, elles seront victimes et indestructibles. C’est aussi en termes d’écriture qu’elles vont chercher à se définir. Ce cas est beaucoup plus rare qu’on ne l’imagine, dans la mesure où l’héritage culturel n’a guère favorisé l’originalité stylistique.

A notre connaissance, un seul texte a tenté de résoudre la quadrature du cercle, affrontant délibérément la question féminine telle quelle se pose dans le cadre strict de la littérature coréenne, et s’appuyant (ou combattant) sur ce qui la caractérise socialement, culturellement, linguistiquement et textuellement. Sup’esô sup’ûro, De la Forêt à la Forêt, de Ch’oe Yun, une brève nouvelle articulée sur 54 paragraphes numérotés, mais présentés dans un désordre supposé: 50-5-37-42… Texte moderne, quasi moderniste , utilisant la notion de contraintes, dans le sens de l’OULIPO, puisque placé sous la protection tutélaire de George Perec , rédigé par une romancière coréenne à l’époque ouvertement féministe. On devine vite qu’il s’agit d’une rupture amoureuse et il est possible de lire le texte seulement de la sorte, occupé qu’on sera à rétablir l’ordre chronologique. Pourtant, à y regarder de plus près, et il le faut, compte tenu du fait que la langue coréenne évite largement les marques grammaticales du genre, les pronoms personnels, et les complexités de temps et de mode, on remarque vite qu’il est en fait absolument impossible de dire qui, du Je ou du Tu, est l’homme ou la femme. Ni les actes accomplis, ni le vocabulaire, ni les inscriptions linguistiques des genres ne fournissent la moindre solution. Tout ce qui caractérise habituellement le héros est absent, obligeant de fait le lecteur à s’interroger d’une part sur ses pratiques de lecteur, d’autre part sur ce qui constitue habituellement la masculinité et la féminité. Des habitudes, justement. Expérience absolument déroutante, en même temps que militante, qui met en cause et en jeu la part impensée des mécanismes sociaux, des habitus également, et qui met cruellement à nu la raison pour laquelle tant d’hommes et de femmes, même sincèrement converti(e)s au droit à l’égalité, continuent à porter et à reproduire les rouages de l’inégalité.
On sait que le masculin et le féminin sont des points grammaticaux dans lesquels la linguistique ne se retrouve pas. Elle laisse le débat à des gens qui ne savent pas de quoi ils parlent. La linguistique préfère des notions comme genre marqué et genre non marqué. Or, dans le texte que j’évoque, tout genre est non marqué, ou genre zéro. En traduction, le masculin-non marqué est quasi invisible, illisible, comme en coréen, mais il est tout de même, c’est-à-dire qu’il résulte d’un choix, explicite ou non. Or, en coréen, pas de choix, refus de choisir, même. Le non marqué n’est pas le masculin, il n’est ni masculin, ni féminin, ce qui n’est pas directement lisible. Le non genre coréen fait le même effet que le masculin neutre du français. Deux traces apparemment identiques. Sauf qu’en français, il n’y a pas de neutre. Je dois choisir. Le code me l’impose, sans pour autant être ce fasciste dont parlait Barthes. On sait que certains critiques n’ont pas remarqué qu’il manquait le « e » dans La Disparition, toujours de Perec. Celui qui traduira linguistiquement « nous nous sommes rencontrés » en « je t’ai rencontré » en restera à la trace. L’indice ne le renverra pas à la valeur. Sexuer le je ou le tu, c’est assassiner ce texte. Sans que le lecteur ne puisse s’en rendre compte. Par une trace qui ne sera que trace, et restera donc probablement invisible

Codes linguistiques, ordre chronologique, impératifs culturels, déterminations héroïques, on comprend que l’auteur s’en prend à tout ce qui fait autorité dans un texte, et s’attaque surtout à ces autorités invisibles qui font, dans la société, toute la trame des contraintes qui enserrent les femmes. L’exercice est encore plus déroutant en traduction, posant des problèmes spécifiques aux Françaises et à leur langue, problèmes dont elles ne peuvent que profiter.

Il s’agit pour l’auteur de briser le lien entre masculinité et héroïsme. De montrer que l’ensemble des gestes et des possibles narratifs peut être sommé de justifier son sexisme spontané. Autrement dit, chaque unité minimale de trace/indice/valeur renvoie à une instance supérieure qui définit le texte et ses emplois : la socialité. Chaque trace traduite relève d’un niveau de micro-traduction qui ne prend sens qu’à un niveau de macro-traduction. Traduire un texte, c’est traduire la Corée. J’appelle cela une géo/graphie. Dans le contexte coréen, ce n’est pas du tout pour ce texte que l’auteur est considérée comme féministe. Au contraire. Elle est féministe parce qu’elle se dit féministe. Utiliser comme ici les leçons littéraires d’un homme/français, c’est se situer hors des routes de la littérature coréenne , des images nationales, donc des combats féminins, qui ne peuvent être que nationaux. Cela seul devrait nous inciter à la prudence, puisque la représentation de nation est rarement convoquée par celle de femme, contrairement à celle de peuple. Ou, plus précisément, la femme n’est qu’à condition d’accepter sa réduction à l’indice, au symbole, à l’essence (femme-France-mère) et de se résigner à ne pas être les femmes.

Faut-il donc en conclure qu’une écriture féminine sera celle qui produira un texte sans héros (et sans héroïne)? Qui rejettera toute forme d’autorité? Autrement dit que l’écriture féminine, pour exister, devra aller débusquer dans les rouages même de la langue et de la fiction les marques les plus profondes et les plus insoupçonnées du patriarcat et du sexisme? L’expérience mérite d’être tentée, car elle permettra de résoudre aussi un autre problème: N’a-t-on pas le sentiment d’une longue mais irrésistible évolution allant de l’homme de Néanderthal traînant sa femme par les cheveux (du moins en BD) à l’émancipation glorieuse de la Moitié du Ciel? S’il faut souhaiter qu’il en aille réellement ainsi, force est constater que cette évolution désirée est loin d’être linéaire. Le texte De la Forêt à la Forêt n’apparaît pas dans un moment d’assomption du féminin, mais justement de réaction contre l’émancipation. Ce texte aura eu sans doute 500 fois moins de lectrices que, par exemple, la Sassy Girl n’a eu de spectateurs: la fille délurée dont il est question, dont le comportement et le vocabulaire cru font scandale, ne finit-elle pas par rentrer dans le rang des conventions sociales. Comme si l’épouse vertueuse, mise en cause par la nouvelle femme des années Dix-Vingt, que le discours dominant a réussi à déconsidérer en fille moderne dans les Années Trente, reprenait la main en rappelant la femme à ses devoirs et à la tradition. Le cinéma, pas plus que la littérature, n’est la réalité. Mais c’est une puissante fabrique à représentations et à modèles. Bien malin qui pourrait prévoir l’ampleur et l’avenir de ce discours re-moralisé, fondé sur 2500 ans d’efficacité. Mon admiration est sans borne pour le courage de ces femmes. Je ne saurais en dire autant de mon optimisme.

RÉFÉRENCES:

  • CH’OE Yun, De la Forêt à la Forêt, revue tan’gun, CRIC-Racine, n°2, 2002
  • CHOI Chungmoo, KIM Elaine (et alii), Dangerous Women: Gender and Korean Nationalism, , New York, Routledge, 1998
    MAURUS Patrick, Histoire de la Littérature coréenne, Ellipses, 2005

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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