Images des soldats et de la guerre en Corée – 한국 군인 및 전쟁의 실상

À travers trois films contemporains : JSA, Silmido, Frères de Sang par Johann DAVID

Ces trois films réalisés de 2000 à 2005, ont comme point commun, en plus du fait de mettre en scène des soldats et des scènes de combat, d’avoir été vus par un très grand nombre de Coréens du Sud lors de leur sortie, et de connaître également une certaine renommée hors de Corée. Ce succès peut indiquer qu’ils correspondent à une certaine réalité, ou plutôt qu’ils ont su répondre à un certain nombre de représentations portées par la culture sud-coréenne contemporaine. A ce titre, ils méritent un examen détaillé, notamment à travers le prisme de quelques thèmes fréquents dans les films de guerre coréens, tels que les représentations des soldats de Corée du Nord, celles des hommes du Sud, le réalisme des situations et les motivations patriotiques des héros.

JSA

  • Sortie: septembre 2000
    Réalisateur : Park Chan-wook
    (Sympathy for Mr. Vengeance (Boksuneun naui geot)(2002) ; Oldboy (2003) ; Sympathy for Lady Vengeance(Chinjeolhan geumjassi) (2005) ; Thirst (Bakjwi) (2009))
  • Distribution :
    Sergent Ho Kyong-pil = Song Kang-Ho, vu dans : Green Fish (Chorok mulkogi) (1997) ; Shiri (Swiri) (1999) ; Memories of Murder (Salinui chueok) (2003) ; Sympathy for Lady Vengeance (Chinjeolhan geumjassi) (2005) ;The Host (Gwoemul)(2006) ; The Show Must Go On (Uahan segye) (2007) ; Secret Sunshine (Milyang) (2007);The Good, the Bad, and the Weird (2008) ; Thirst (2009).
  • Commandant Sophie Jean = Lee Yeong-ae, vue dans : Sympathy for Lady Vengeance (Chinjeolhan geumjassi) (2005)
  • Sergent Lee Soo-hyuk = Lee Byung-Hun, entre autres vu dans : The Good, the Bad, and the Weird (2008)
  • Nam Sung-sik = Kim Tae-Woo, vu dans : The Coast Guard (Hae anseonà) (2002)
  • Jung Wu-jin = Shin Ha-Kyun, vu dans : Guns and Talks (Killerdeului suda) (2001) ; Sympathy for Mr. Vengeance (Boksuneun naui geot) (2002) ; Sympathy for Lady Vengeance (Chinjeolhan geumjassi) (2005) ;Welcome to Dongmakgol (2005), Thirst (2009)

JSA

Résumé :

Un officier juriste féminin suisse reçoit la mission d’enquêter sur un double meurtre survenu dans un poste de la Joint Security Area (JSA) de Panmunjom et impliquant des soldats sud et nord-coréens. Elle découvre peu à peu que les deux appelés sud-coréens impliqués étaient en train de fraterniser avec deux de leurs homologues coréens quand un cadre nord-coréen les a surpris, déclenchant une fusillade au sein du poste, ainsi que la mort du cadre et d’un des soldats du Nord. Au fil de l’enquête, le plus jeune des Sud-coréens se jette par une fenêtre et son aîné finit par se suicider.

Synopsis :

Le 1er novembre (d’une année contemporaine mais non précisée), trois jours après un incident survenu dans un poste de la JSA et après l’échec de tentatives d’enquêtes communes intercoréennes, les gouvernements de Corée du Sud et du Nord ont convenu de confier les investigations à la commission de supervision des nations neutres de la JSA (Neutral Nations Supervisory Commission, NNSC). Le commandant juriste suisse Sophie Jean arrive donc en avion et se présente au général Botta, chef de la NNSC à Panmunjom. Ce dernier lui demande d’agir avec précaution à cause de la situation des relations entre les deux Corées. Au milieu d’une période de tension due à des suspicions de développement d’armes nucléaires par le nord, des discussions de paix sont en cours à Pékin et Panmunjom et ne doivent pas être remises en cause par l’enquête, qui doit s’attacher à ne provoquer ni le Nord, ni le Sud.
Cette attitude prudente contraste avec celle du général de brigade sud-coréen Pyo, qui commande les troupes sud-coréennes de la JSA. Avant l’arrivée du commandant Jean, il frappe un commandant sud-coréen en lui reprochant qu’aucun « Rouge » (c’est-à-dire communiste) n’ait été tué dans la fusillade entre les deux camps qui a suivi l’incident dans le poste du Nord. Le commandant tente de se justifier en disant qu’il a donné l’ordre de simplement couvrir le soldat sud-coréen qui revenait du poste de l’armée Nord-coréenne et d’éviter de toucher les Nord-coréens afin de ne pas risquer de déclencher une guerre. La version officielle de l’incident pour le Sud est que le sergent Lee Soo-hyuk a été emmené de force par les soldats du Nord dans leur poste, mais qu’il a réussi à s’échapper en tuant deux hommes du Nord.
Sophie Jean commence son enquête. Accompagnée par un colonel de l’armée du Nord, elle se rend dans le poste du Nord où ont été tués le lieutenant Choe Man-soo et le soldat Jung Woo-jin. Toujours en Corée du Nord, elle va également visiter à l’hôpital le sergent Ho Kyung-pil, qui a été également blessé dans l’incident. C’est un cadre déjà expérimenté, blessé au Liban par un terroriste et en Egypte par un éclat d’obus. Il donne la version nordiste des faits, selon laquelle le sergent Lee est venu de lui-même tirer sur les soldats du Nord dans leur poste. Le corps de Woo-jin est également montré à Sophie Jean, qui comprend qu’il a été tué alors qu’il était déjà à terre, comme pour une exécution, ce qui ne cadre pas avec un meurtre perpétré par quelqu’un qui tente de fuir.
Les interrogatoires de militaires sud-coréens montrent que bien avant l’incident, le sergent Lee était déjà presque considéré comme un héros. Un de ses supérieurs raconte qu’un jour qu’il s’était perdu dans la DMZ, il est revenu quatre heures plus tard après avoir désamorcé une mine.

Un problème dans le décompte des cartouches retrouvées dans les cadavres et dans les armes présentes sur la scène du crime pousse Sophie Jean à penser que Lee n’est pas venu seul au Nord. Après avoir rencontré la petite amie de Lee, elle découvre que le frère de celle-ci, le soldat Nam Sung-sik, sert dans la même section que Lee Soo-hyuk et qu’ils sont très liés. Pendant l’interrogatoire qui suit Sung-sik tente de se suicider en se jetant par une fenêtre.

La trame du récit fait ici un retour en arrière jusqu’au 17 février. La section de Lee Soo-hyuk progresse dans la DMZ. Mais, alors que Soo-hyuk s’est écarté pour uriner, le chef de section donne brusquement l’ordre de se replier car ils se sont égarés du côté nord de la frontière. Cependant Soo-hyuk ne peut les rejoindre, il est en effet immobilisé, le pied pris dans le fil d’une mine. Quelque temps plus tard, il voit arriver deux militaires nord-coréens (le sergent Ho Kyung-pil et Woo-jin) à la suite de leur chien. Le sergent Ho désamorce la mine et repart avec son camarade, lui laissant le détonateur en souvenir. Peu après, Soo-hyuk envoie un message (une lettre attachée à une pierre) au sergent Ho afin de le remercier de lui avoir sauvé la vie. Une certaine complicité naît entre eux lorsqu’ils s’aperçoivent au gré de leurs tours de service. Ils s’échangent d’autres messages, Soo-hyuk lui envoie une cassette de musique du Sud.
Une nuit, ce dernier va directement dans le poste du Nord où Kyung-pil et Woo-jin montent la garde. Woo-jin lui a écrit lui aussi une lettre pour s’amuser, mais il ne s’imaginait pas que Soo-hyuk prendrait au sérieux l’invitation qu’elle contenait. Les deux Nord-coréens emmènent alors Soo-hyuk dans leur abri souterrain et leur amitié commence. Lors de la deuxième visite de Soo-hyuk, ils manquent de peu de se faire surprendre par le lieutenant Choe.
Une nuit, Nam Sung-sik surprend Soo-hyuk alors qu’il revient du poste du Nord, et ce dernier le décide à l’y accompagner le 16 septembre. Sung-sik est initialement un peu réticent et inquiet, mais il se lie lui aussi progressivement d’amitié avec les deux soldats nord-coréens.
Le 9 octobre, le bataillon de la JSA est placé en alerte maximale et est déployé le long de la DMZ. Les deux sud-coréens reprennent conscience de la tension qui règne entre les deux pays et du danger de ce qu’ils font. Ils décident donc d’aller une dernière fois au Nord à l’occasion de l’anniversaire de Woo-jin, le 28 octobre.
Ce jour là (le soir du meurtre), alors qu’ils se sont retrouvés dans le poste, quelqu’un ouvre la porte.

La trame du récit revient alors en novembre : en voyant la tentative de suicide de Sung-sik provoquée par l’interrogatoire, Soo-hyuk tente d’étrangler Sophie Jean.
Le lendemain (5 novembre), Cette dernière organise un interrogatoire contradictoire entre Kyung-pil et Soo-hyuk dans les bâtiments communs de la JSA qui servent habituellement aux pourparlers. Après la projection d’une vidéo de la tentative de suicide de Sung-sik, Sophie Jean la présente comme un demi aveu de sa présence lors du crime, et Soo-hyuk est au bord de tout avouer. Pour l’éviter, Kyung-pil parvient à mettre fin à l’interrogatoire en se jetant sur lui, feignant un accès de colère d’un Coréen du Nord vis-à-vis d’une « marionnette des Yankees » sud-coréenne.
A la sortie de cet interrogatoire, Sophie Jean apprend que le général Pyo a enquêté sur elle et découvert qu’elle était la fille d’une Suissesse et d’un officier nord-coréen fait prisonnier pendant la Guerre de Corée et faisant partie des quelques dizaines de détenus ayant refusé, après la guerre, de choisir entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. N’acceptant pas que l’enquête soit confiée à la fille d’un officier de l’autre camp, le général Pyo a obtenu que Sophie Jean soit démise de l’enquête et renvoyée en Suisse dès le lendemain.
Interrogeant une nouvelle fois Soo-hyuk, Sophie Jean lui fait comprendre qu’elle a tout compris, mais veut entendre la vérité en échange de la sécurité de celui que Soo-hyuk semble vouloir protéger: Kyung-pil.

La scène suivante montre la scène du meurtre telle que la décrit Soo-hyuk. C’est le lieutenant Choe qui surprend les quatre amis ce soir là dans le poste. Il met immédiatement en joue les deux Sud-coréens mais Soo-hyuk est aussi rapide que lui et la situation est bloquée. Kyung-pil parvient à leur faire baisser leurs armes, mais un changement de mélodie soudain dans la cassette de musique sud-coréenne qui tourne toujours sur un magnétophone surprend le lieutenant, qui esquisse un geste vers son arme. Sung-sik est cette fois-ci le plus rapide et tire sur Choe. En réaction, woo-jin brandit son arme mais est également tué par Sung-sik, qui s’acharne à tirer sur son cadavre, dans un état second. Kyung-pil lui prend alors son arme, achève Choe et pousse les deux Sud-coréens à s’enfuir vers leur poste, après avoir demandé à Soo-hyuk de lui tirer une balle dans l’épaule.

Avant de quitter la Corée, Sophie Jean se rend une dernière fois à l’hôpital où est soigné Kyung-pil et obtient sa version des faits, qui montre que c’est en réalité Soo-hyuk qui a tué woo-jin.
Revenue dans la JSA, elle fait ses adieux à Soo-hyuk et lui parle de cette version. Immédiatement après cette entrevue, ce dernier vole l’arme d’un de ses gardes et se suicide.

Silmido

  • Sortie : 2003
    Réalisateur : Kang Wu-Seok (Public Enemy (2002) ; Hanbando (2006)
  • Distribution
    Kang In-Chan = Sol Kyung-Gu, vu dans : Peppermint Candy (2002), Public Enemy, (2002), Oasis (2003) ; Ivre de Femmes et de Peinture (2002) ; Haeundae (2009)
    Le colonel Choi Jae-hyun = Ahn Sung-Kee, vu dans : Public Enemy (2002), Ivre de Femmes et de Peinture(2002)
    Kang Shin-Il, vu dans : Friend (2001) ; Public Enemy (2002)
    Han Sang-pil = Jeong Jae-Yeong, vu dans : Welcome to Dongmakgol (2006) ; Guns and Talks ( 2001) ;Sympathy for Mr Vengeance (2002)
    Lim Won-Hie, vu dans : Guns and Talks (2001); Crying Fist (2005); Dachimawa Lee (2008)

실미도

Résumé :

Silmido est une évocation d’un évènement historique parvenu tardivement à la connaissance des Coréens du sud : en réaction à une tentative d’assassinat du président Park Chong-hi par un commando nord-coréen en 1968, la Corée du sud entraîne secrètement une unité spéciale, l’unité « Silmido 684 », destinée à assassiner Kim Il-sung dans les années 70. Après quelques temps, le climat des relations intercoréennes s’étant amélioré, ordre est donné de dissoudre cette unité. A cette nouvelles, les soldats se mutinent, marchent sur Séoul, aux portes de laquelle ils sont stoppés et meurent quasiment tous dans les échanges de feu avec l’armée coréenne.

Synopsis :

Les premières scènes du film se veulent un rappel historique de la tentative d’assassinat du président sud-coréen par un commando de soldats nord-coréen (« l’unité 124 ») en janvier 1968. Elles montrent notamment l’infiltration de cette unité par un tunnel puis à travers les collines enneigées du Kyonggido, jusqu’aux abord de la « Maison bleue », où elle est quasiment exterminée par l’armée sud-coréenne.
Aux plans présentant ce rappel historique, sont rapidement mêlés des plans qui se rattachent, eux, directement à la part de fiction du film. Ils présentent l’arrivée brutale d’un gang de tueurs au milieu d’une fête de mariage pourtant elle-même gardée par de nombreux gardes du corps. Le chef du gang sort un sabre court coréen et assassine le père d’un des mariés avant d’être rattrapé et capturé par les gardes du corps.
On ne connait pas l’identité du mort, mais le film, en intercalant rapidement des plans de chacun de ces deux fils narratifs, créé très vite un parallèle visuel entre ces deux histoires, notamment pendant les combats, puis lorsque les chefs des deux unités (l’officier nord-coréen et le chef du groupe de tueurs) sont capturés, puis jugés devant un tribunal.
A partir du verdict de peine de mort attribué au chef des tueurs, la narration abandonne le personnage de l’officier nord-coréen, et le spectateur ne saura pas quel sort lui est réservé.

Dans la scène suivante, le chef des tueurs, Kang In-Chan, un des personnages principaux du film, reçoit en prison la visite d’un mystérieux personnage, qui résume la vie de Kang. Fils de Kang Min-ho, un ancien maître de Kendo passé en Corée du Nord au moment où il est accusé d’être un espion du Nord, Kang a été refusé par tous les lycées et a fini par être recruté à 17 ans par un gang. L’homme mystérieux propose à Kang de lui offrir l’occasion de compenser la trahison de son père en échange de la levée du verdict de peine de mort. Kang n’a en fait pas le temps de répondre et est conduit dans la salle où il doit être exécuté par pendaison.

Au lieu de montrer directement l’exécution de Kang, le réalisateur fait une nouvelle transition vers un autre personnage principal du film, Han Sang-pil, en montrant sa pendaison dans le même « couloir de la mort » que Kang.

La scène suivante montre la passerelle d’un bac, où trône un sous-officier d’allure austère, l’adjudant Jo, puis l’avant du bateau où on retrouve, parmi d’autres hommes en civils assis pêle-mêle, Kang, Han et la plupart des autres personnages du film. Cette scène permet de planter très nettement leurs principaux traits de caractère : le tempérament taciturne et triste de Kang, l’agressivité de Han, le paternaliste du personnage joué par Kang Shin-Il, sensiblement plus âgé que les autres, le côté à la fois espiègle, fanfaron et lâche de du personnage joué par Lim Won-Hie.
A l’initiative de Han, une bagarre générale éclate entre les civils, et l’adjudant Jo les oblige à sauter à l’eau en lançant une grenade parmi eux, puis fait exploser le bac, ce qui les contraint à rejoindre la plage à la nage. Ce plan fonctionne comme une introduction aux futures méthodes pédagogiques de l’unité Silmido.

En effet, arrivés sur la plage, ils sont accueillis par le mystérieux personnage de la prison, qui s’avère être le colonel Choe Jae-hyun, de l’armée sud-coréenne. Rappelant qu’ils sont tous des condamnés à morts ou des criminels endurcis, il leur propose de se racheter à travers la mission qu’il leur propose s’ils acceptent d’intégrer l’unité de forces spéciales 684, basée sur l’île de Silmido : comme le Nord a envoyé 31 hommes pour tuer Park Chong-hi, cette unité doit préparer un commando de 31 hommes pour tuer Kim Il-sung, meurtre présenté comme étant de nature à faciliter la réunification du pays. Les prisonniers acceptent tous, la plupart n’ayant rien à perdre.

Les séquences suivantes sont consacrées à la description de l’entraînement extrêmement rude que reçoivent les futures recrues, qui ont chacune été binômées avec un soldat sud-coréen qui leur servira à la fois de garde et de « superviseur ». Les séances de sport, où les soldats montrent un meilleur niveau, font régulièrement place à des séances de bastonnade.
Ces séquences mettent aussi en valeur les traits opposés des deux sous-officiers qui épaulent le colonel. L’adjudant Jo se montre souvent cruel, aggravant souvent à dessein la pénibilité des exercices. Par ailleurs, il bastonne également les superviseurs pour les punir des progrès trop lents des recrues. A l’inverse, l’adjudant Park, plus jeune, moins fort physiquement, semble moins sûr de lui, ne frappe personne et semble plus humain.

Un soir, un entraînement à la résistance à la douleur (des brûlures au fer rouge dans le dos) est utilisé pour la sélection de trois chefs de groupe (un encadrement ternaire normal pour une trentaine d’hommes), parmi lesquels on retrouve, il va de soi, les personnages principaux : Kang, Han et le personnage joué par Kang Shin-Il, dont on apprend qu’il est un ancien chef de gang.
Les trois groupes sont mis systématiquement en compétition les uns par rapport aux autres, à travers des combats de boxe, par exemple. Lors d’un de ces challenges entre groupes, l’objectif est de traverser le plus vite possible un pont de singes, sous la menace de tirs de mitrailleuses en cas de dépassement du temps imparti. Un des hommes du groupe de Han,
Park Chan-seok fait une chute de plusieurs mètres et est évacué avant qu’un membre du groupe de Kang ne se tue en tombant lui aussi du pont de singe.

Sévèrement blessé à la jambe, Park est inapte au combat et devrait quitter l’unité. Cependant, il supplie les deux sous-officiers de rester, car il craint de perdre tout ce qui leur a été promis en intégrant cette unité : levée de la peine de mort, argent, voire postes d’officiers. L’adjudant Jo accepte qu’il reste pour exécuter les tâches ménagères de l’unité (nettoyage, cuisine…). A cette occasion, apparaît déjà la vraie nature de chacun des deux cadres : bien qu’extrêmement dur avec les recrues, l’adjudant Jo accepte de lui laisser la vie sauve, tandis que l’adjudant Park aurait préféré se désintéresser de son sort et obéir aux ordres.

Silmido

Les hommes sont désormais prêts : ils surpassent leurs superviseurs dans toutes les épreuves sportives, sont à l’aise en apnée au point de faire des plaisanteries ou de se quereller sous l’eau.
Le colonel ayant mis au point un plan d’infiltration par la mer, il annonce le jour de départ et leur accorde un soirée de détente sur la plage. A cette occasion, ils chassent leur peur de cette mission quasi-suicide en se rappelant mutuellement qu’ils sont invincibles et en chantant l’hymne national sud-coréen. Le colonel et les superviseurs leur rendent les honneurs au moment de leur départ en mission.

Cependant, alors qu’ils viennent de partir à la rame sous une pluie battante, ils sont rattrapés par le colonel et les deux officiers car un contrordre a été donné et l’attaque est repoussée. Les hommes sont tellement fanatisés, et surtout ont tellement envie de faire cesser l’enfer de l’entraînement, que les cadres doivent tirer sur leurs canots pour les faire rebrousser chemin. L’orage (la seule scène de pluie du film) ajoute au côté dramatique de la scène.

Le contrordre a été l’occasion d’observer une étape supplémentaire dans l’évolution de la posture d’esprit de l’adjudant Jo. Alors qu’il ne se posait initialement pas de questions, il a désormais du mal à retenir sont calme face au « salauds d’en haut » qui ne donnent pas l’autorisation d’attaquer.

Après ce faux départ, on observe une nette chute de la motivation des hommes, littéralement apathiques. La disparition de la tension issue de l’imminence de l’action fait aussi resurgir d’autres frustrations, notamment sexuelles. En effet, on apprend qu’ils s’entraînent constamment depuis deux ans dans cette île coupée du monde. C’est le personnage joué par Lim Won-Hie qui le personnifie le plus : il passe la journée à faire des plaisanteries à caractère sexuel et décide de s’échapper avec un autre acolyte en profitant de la marée basse qui relie d’autres îles à celle de Silmido. Ils sont rattrapés par l’unité Silmido alors qu’ils violent une infirmière sur une autre île. L’un d’eux se suicide tandis que l’autre doit observer ses camarades être battus par sa faute. En fait, le personnage joué par Lim Won-Hie ne se soumet pas et transforme sa fugue motivée par la frustration sexuelle en véritable rébellion : il se met à chanter le chant de l’armée de Corée du Nord , rempli d’images dramatiques qui collent assez bien à leur situation. Il est alors brusquement tué par Kang dans un irrépressible mouvement de colère. Certains continuent la nuit de chanter ce chant, apparemment autant en souvenir du personnage joué par Lim Won-Hie que par apitoiement sur leur propre sort.

Le colonel se rend à l’Etat-major du service de renseignement dont dépend l’unité Silmido pour plaider en faveur de l’exécution de sa mission. Son supérieur affirme que le chef des services secrets qui avait décidé la création de l’unité a été démis et que le pays évolue vers une réunification pacifique. De plus, la révélation devant la presse étrangère de l’existence d’une unité constituée de condamnés à morts soumis à un entraînement déshumanisant serait dommageable (« Ils nous prendraient pour des sauvages »). Il appelle le colonel a ne pas livrer une guerre personnelle, en faisant référence au fait que la famille de ce dernier a été tuée pendant la guerre de 1950-53. En conclusion, le directeur du service refuse « de sacrifier les espoirs de paix de 30 millions d’hommes pour 30 autres hommes. Menaçant le colonel de son arme, il lui ordonne de faire exécuter les hommes de l’unité Silmido, lui indiquant qu’en cas de refus, le service se chargerait d’éliminer également les cadres et supérieurs.

De retour à Silmido, le colonel écarte l’adjudant Jo, qui se refuse à tuer les hommes du commando, en l’envoyant à l’état-major sur le continent, et donne l’ordre à l’adjudant Park de faire tuer ces hommes par les superviseurs, tout en ayant pris soin de faire en sorte que Kang entende la conversation.
Ce dernier organise la mutinerie des hommes de l’unité, qui parviennent à tuer les superviseurs et l’adjudant Park, tandis que le colonel se suicide dans son bureau.

Les hommes de l’unité Silmido décident d’essayer d’atteindre la Maison Bleue pour faire connaître leur existence aux citoyens coréens et sortir du néant de leur absence d’identité (l’équivalent de leur numéro de sécurité sociale ayant été effacé, ils n’existent plus légalement et peuvent être supprimés sans laisser de trace.). Ils prennent en otage un bus mais finissent par être arrêtés par un barrage de l’armée dans la banlieue de Séoul. Alors que des tireurs d’élite les tuent un par un, ils entonnent le chant de l’armée de Corée du Nord et écrivent le nom des disparus de l’unité en lettres de sang dans le bus. Ayant fait sortir les civils du bus, ils se font exploser à la grenade avant que l’adjudant Jo n’ait le temps de tenter de les sauver.

Frères de Sang

  • Sortie : 2005
  • Réalisateur : Kang Je-Gyu (Shiri (Swiri) (1999)
  • Distribution
    Lee Jin-tae = Jang Dong-Kun vu dans : Friend (2001) ; The Coast Guard (Hae anseon) (2002)
    Lee Jin-seok = Won Bin, vu dans : Guns and Talks (Killerdeului suda) (2001) ; Mother (2009)

태극기 휘날리며

Résumé :

Frère de Sang retrace les évènements vécus par deux frères lors de la guerre de Corée après qu’ils aient été recrutés de force dans l’armée sud-coréenne. L’aîné cherche à tout prix à être décoré afin de pouvoir faire démobiliser son frère. Croyant ce dernier mort dans l’incendie de la prison où lui et son frère ont été emprisonnés après une altercation avec des militants nationalistes, l’aîné devient un redoutable combattant du Nord. Au cours d’une bataille il se rend compte que son frère est encore vivant et est tué en le protégeant contre les tirs du Nord.

Synopsis :

Lors de fouilles se déroulant de nos jours sur le site de la bataille de Doomil, un cadavre est retrouvé et identifié à tort comme étant celui de Lee Jin-seok, un combattant de l’armée sud-coréenne. En effet, ce dernier est encore vivant, et le coup de téléphone du centre de fouilles fait remonter en lui des souvenirs datant de 1950.
Au Boulevard Jong-no à Séoul, en 1950, Lee Jin-seok retrouve en sortant de ses cours au lycée son grand frère, Jin-tae,modeste cordonnier de rue. Ils retrouvent leur mère, qui tient un restaurant en compagnie de la fiancée de Jin-tae, Yung-sin. Le choc de la mort de leur père, lorsque Jin-seok avait 7 ans, a rendu muette leur mère, qui doit s’occuper par ailleurs de trois autres enfants en bas âge. C’est la raison pour laquelle Jin-tae est le chef de famille et a quitté tôt l’école pour financer les études de Jin-seok .

Le lendemain, la guerre de Corée éclate et toute la famille fuit à pied Séoul pour tenter de rejoindre un oncle qui vit à la campagne.
Quelques jours plus tard, en juillet 1950, la famille est au milieu de la foule dans la cour de la gare de Daegu et attend vainement un train allant vers le sud. Des soldats débarquent de camion et convoquent tous les hommes entre 18 et 30 ans pour effectuer une « enquête », en fait pour les recruter de force. En arrière-plan, des étudiants nationalistes fanatisés font leurs adieux à leur famille en défilant et en chantant – en fort contraste avec les familles des réquisitionnés. Jin-seok ayant été emmené par les soldats en son absence, Jin-tae monte dans le train qui emmène les nouvelles recrues vers le nord afin de le faire libérer, alléguant que Jin-seok est cardiaque. L’altercation qui suit avec le chef des soldats tourne au pugilat et les deux frères Lee sont finalement gardés par les militaires.

Les deux frères arrivent avec un groupe de nouvelles recrues dans une tranchée de 1ère ligne pendant les combats sur la rivière Nakdong. Des cadavres défigurés ou brûlés gisent ça et là. Le lieutenant commandant de leur section les accueille en leur rappelant qu’il tuera ceux qui reculent et distribue aux nouvelles recrues des enveloppes pour qu’ils y écrivent leur testament. Les frères apprennent que, normalement, un seul membre par famille est mobilisé, ce qui accroît le sentiment de culpabilité de Jin-tae .
Dès leur premier repas, des tirs d’artillerie atteignent leurs positions et de nombreux soldats périssent déchiquetés. Jin-seok ayant reçu un éclat d’obus dans l’épaule, Jin-tae enlève immédiatement l’éclat, le soigne et l’aide à surmonter un malaise cardiaque.
Jin-tae demande à son commandant de compagnie de faire réformer Jin-seok , mais ce dernier lui répond en lui montrant la longue liste de ceux qui veulent aussi être démobilisés dans la compagnie et en disant : « Il faut d’abord servir la patrie avant de lui demander quelque chose. » Il cite également le cas d’un père parvenu, en obtenant une décoration, à faire démobiliser son fils engagé dans le même régiment. Jin-tae se dit prêt à faire n’importe quoi pour arriver au même résultat, y compris « se faire sauter dans le camp ennemi » s’il le faut.
Il se porte donc volontaire pour la première mission dangereuse qui surgit : la pose de mines devant les lignes ennemies. Une fusillade survient quand les soldats du Nord les surprennent en train de le faire, et un des hommes du Sud est gravement blessé. Le chef du groupe de Jin-tae voudrait se replier immédiatement pour faire soigner le blessé, mais Jin-tae parvient à tuer une partie des assaillants et à les faire se replier en les attaquant par le flanc. Cependant son supérieur le critique car de précieuses minutes ont été perdues pour les soins d’urgence du blessé. Ce dernier se suicide d’ailleurs quelques heures plus tard, ne pouvant plus supporter la douleur. A partir de cet incident, Jin-seok s’éloigne progressivement de Jin-tae, à qui il reproche de s’être exposé inutilement et d’être indirectement responsable de la gravité du cas du blessé.
Cependant Jin-tae s’en tient à son objectif. Leur bataillon étant encerclé, à cours de ravitaillement et apparemment condamné à bientôt se rendre aux forces du Nord, Jin-tae propose à son commandant de compagnie de mettre sur pied un commando pour prendre le Nord par surprise en attaquant. Une féroce bataille de tranchée s’ensuit, pendant laquelle Jin-tae élimine à lui seul un nid de mitrailleuse et le poste de commandement d’une compagnie ennemie, et le bataillon se dégage de l’encerclement. Jin-seok reproche une nouvelle fois à Jin-tae son projet de médaille car il voit cela comme une forme de suicide, alors que leur mère souhaiterait voir revenir ses deux fils et non pas un seul, quel qu’il soit. Il refuse de le regarder mourir et exige qu’il abandonne cet objectif. Le même jour, les Américains débarquent à Inchon .
Peu de temps après à Séoul, en septembre 1950, Jin-tae est montré en exemple au cours d’une conférence de presse tenue lors d’un jour de repos du bataillon. Il semble enivré par tous les honneurs qui lui sont rendus et ne trouve pas le temps d’écrire avec Jin-seok une lettre à sa famille, à la veille de la date autrefois prévue pour son mariage avec Yung-sin.
A Pyongyang en octobre 1950, les deux frères participent à une violente bataille de rues. Alors que tout danger est finalement écarté pour sa compagnie, Jin-tae relance les dix hommes qu’il commande désormais à la poursuite d’un commandant de bataillon ennemi qu’il parvient à capturer, mais au prix de la mort du doyen de la section. Dans les images finales de cette scène, son attitude est en fort contraste avec celle de Jin-seok . Alors que ce dernier assiste le doyen dans ses derniers instants, Jin-tae continue à frapper le commandant de bataillon pour être sûr qu’il ne s’échappe pas et que ce fait d’armes soit bien porté à son crédit. Jin-seok l’accuse violemment de viser désormais une médaille uniquement pour les honneurs, les interviews ou une promotion, condamnant un enfant à subir, comme eux, les souffrances d’une vie d’orphelin.
L’hiver venu, la section des deux frères traverse un village dont les habitants ont été tués par les troupes du Nord en repli. Ecœuré, le chef de section décide de faire enterrer les villageois par ses hommes. Dans les combats qui suivent cet incident, les soldats de la section perdent toute humanité et exécutent systématiquement les soldats du Nord qui se rendent, à l’exception de Jin-seok , qui ne participe pas à ces exactions mais observe, horrifié, son frère, défiguré par la colère, commettre les actes les plus cruels.
Peu après, la section fait prisonnier cinq soldats fuyards du Nord près d’un village dont les habitants ont été pendus. Parmi ces hommes qui disent avoir été enrôlés de force, figure un idiot léger, Yungsoek, qui était, avant la guerre, employé par Jin-tae dans son atelier de cordonnerie. Contre l’avis de Jin-tae , Jin-seok s’interpose et parvient de justesse à obtenir qu’ils ne soient pas exécutés mais emmenés avec eux comme prisonniers.
Jin-tae apprend qu’il va recevoir la plus haute distinction militaire de l’armée sud-coréenne, la « Taeguggi », (drapeau national coréen) en récompense de sa capture du commandant de bataillon ennemi. Mais comme elle a été obtenue au prix de la mort du doyen de la section, Jin-seok lui annonce qu’il refusera d’être démobilisé et les deux frères se brouillent définitivement. Au même moment, on apprend que Wonson a été prise par 100 000 Chinois et des obus d’artillerie tombent sur le bivouac du bataillon. Les cinq prisonniers en profitent pour se rebeller mais meurent dans la fusillade qui suit, y compris Yungsoek, tué par Jin-tae. Jin-seok frappe ce dernier en le traitant de fou.

A Jangdan (proche du 38ème parallèle) en décembre 1950, Jin-tae reçoit la « Taeguggi » et obtient du chef de bataillon qu’il fasse la demande de démobilisation de son frère. Au même moment, Jin-seok part voir sa mère, qui s’est repliée dans un village non loin du lieu de stationnement du bataillon. Au moment où il arrive, des civils arrêtent Yung-sin, suspectée d’être un membre de longue date du parti communiste. En fait, elle a simplement assisté à des réunions avant la guerre et pendant l’occupation par le Nord, pendant lesquelles du riz était distribué gratuitement en échange d’une signature. Jin-seok est lui aussi arrêté en voulant la défendre.
Jin-tae arrive juste à temps pour empêcher l’exécution sommaire de Yung-sin, mais cette dernière meurt dans la fusillade confuse qui suit. Jin-tae se retrouve prisonnier avec Jin-seok, qui le désigne responsable de la mort de Yung-sin (Avant d’essayer de fuir avec elle, Jin-tae a hésité quelques secondes en écoutant les fausses accusations portées par les civils contre elle).
Le bâtiment de la prison subit des tirs d’artillerie pendant un interrogatoire de Jin-tae , qui en profite pour prendre en otage le chef de la prison. Mais ce dernier, au lieu de faire libérer Jin-seok, comme le lui ordonne Jin-tae, donne l’ordre de faire incendier le bâtiment où sont gardés les prisonniers.
Jin-tae pense son frère mort et tue le chef de la prison à coups de pierre au moment où les troupes du Nord entrent dans la ville.

Six mois plus tard, en juillet 1951, Jin-seok termine sa convalescence dans un hôpital militaire de Daejon. Il a été sauvé par un des soldats de sa section au moment où il a été blessé en s’échappant de l’incendie de la prison. Jin-seok est convoqué par des autorités militaires : son frère est devenu le chef de « l’unité Drapeau », une unité d’élite composée de fanatiques. Les militaires lui demandent de tenter de parler à son frère via des hauts-parleurs pour l’inciter à se rendre, en vue d’affaiblir et détruire l’unité Drapeau.
Au dernier moment, cette opération est annulée, et comme Jin-seok insiste pour essayer, le chef de bataillon lui demande : « Tu fais ça pour la patrie ou pour ton frère ? »

Jin-seok s’enfuit vers les lignes du Nord et est fait prisonnier, mais il est surpris par l’attaque du Sud avant d’avoir pu parler à son frère. Il parvient cependant à le retrouver dans la confusion des combats. Ils luttent longtemps au corps à corps avant que Jin-tae, ivre de violence, finisse par le reconnaître. Jin-seok tente de ramener son frère, grièvement blessé, vers les lignes du Sud. Mais, devant l’imminence d’une puissante contre-attaque du Nord qui risque de coûter la vie à Jin-seok s’il s’attarde, Jin-tae le pousse à rejoindre seul le Sud. Il meurt tué par les soldats du Nord, alors qu’il couvre la fuite de son frère en tirant sur eux.

Dans la scène finale du film, Jin-seok , désormais un vieillard, se recueille sur les restes de son frère mis à jour par les fouilles archéologiques, regrettant de ne pas avoir tenté de ramener malgré tout Jin-tae ce jour là.

Analyse

Ces trois films, qui traitent d’époques et de sujets différents, se retrouvent ou se différentient en fonction de certains grands thèmes.

1) Quel réalisme ?

Le réalisme de la mise en scène des combats et de leur environnement est traditionnellement un critère essentiel pour juger de la qualité d’un film de guerre.

De fait, ces trois films sont marqués par un effort de réalisme, caution nécessaire pour ce genre.

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C’est notamment dans Frères de Sang que l’on retrouve les références les plus nettes à la façon moderne et ultra-réaliste de filmer des scènes de guerre, notamment depuis Il faut sauver le soldat Ryan (1998). Comme dans ce dernier film, on ne trouve pas dans Frère de sang de réelle mise en scène de l’héroïsme guerrier, mais plutôt des images aux couleurs ternes et foncées, des uniformes chiffonnés et sales. Les corps déchiquetés accompagnent toutes les scènes de combat et les décors de champs de bataille sont jonchés de cadavres en décomposition. Comme dans Il faut sauver le soldat Ryan, l’image est volontiers instable au plus fort des combats, renforçant l’immersion du spectateur dans une action extrêmement brutale, parfois confuse et tendant à faire ressentir le côté absurde de la violence aveugle libérée par la guerre. Ce refus apparent de mise en scène par souci de réalisme est également renforcé par l’absence de musique de film. En dehors de ces effets visuels, Frère de sang, comme Il faut sauver le soldat Ryan avec le débarquement sur Omaha Beach, recherche un effet réaliste en inscrivant précisément les aventures des deux frères Lee dans leur environnement historique à travers l’évocation des grands tournants de la guerre (son déclenchement, les combats sur la rivière Nakdong, le débarquement américain à Inchon, l’intervention militaire chinoise, la guerre statique…)

Une autre méthode : se raccrocher à des éléments réels.

Les deux autres films aussi témoignent d’un souci permanent de se raccrocher à la réalité. C’est évidemment plus facile pour Silmido, puisqu’il s’agit d’une présentation romancée (par manque d’informations disponibles) d’une réalité historique. La tentative d’assassinat par un commando du Nord en 1968 est en effet assez bien connue, et l’existence de l’Unité Silmido dans les années qui suivent a été admise par le gouvernement. Par ailleurs, certains détails, comme les séances de bastonnades, ajoutent à cette impression de réalisme, notamment pour le public coréen, dont les individus masculins de plus de 30 ans ont à coup sûr vécu ce genre de scène. Quant à JSA, un grand soin semble avoir été mis à reproduire les bâtiments et les décors de la JSA et de la DMZ qui l’entoure, visites guidées de touristes incluses.

Ce réalisme a des limites.

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Cependant, ces trois films comportent certains aspects plus douteux en terme de réalisme. Ainsi, dans Frères de sang les combats à mains nues sont extrêmement fréquents, notamment lors des combats au corps à corps dans les tranchées, qui tournent fréquemment à la bagarre de rue en dépit de tout l’armement disponible autour des protagonistes. Il est évident que de tels combats prolongés sont davantage à même de faire monter progressivement l’intensité dramatique qu’un assaut violent et rapide, mais réaliste. En outre, les actes d’héroïsme de Jin-tae nuisent clairement au réalisme des situations de combat en impliquant qu’un simple soldat, puis plus tard un chef de groupe (à la tête de 10 hommes) puisse se soustraire allégrement aux ordres de ses supérieurs directs et surtout à sa fonction au sein de l’organisation de son groupe ou de sa section. Même si son action est couronnée de succès (comme c’est globalement le cas dans le film), il met ainsi en danger la cohérence et donc la sécurité du groupe auquel il appartient. De plus, en tenant compte de l’aspect très fortement hiérarchisé de la société coréenne, à l’époque de la guerre de Corée encore davantage qu’aujourd’hui, il est peu probable que de telles initiatives auraient pu être tolérées. Enfin, les évènements historiques ont tendance à avoir, de façon un peu théâtrale, immédiatement un effet direct sur l’unité où servent les deux frères. Par exemple, au petit matin, quand est annoncé le débarquement d’Inch’ôn, les soldats font la fête, alors qu’ils étaient encerclés et se sont battus pour leur survie pendant toute la nuit qui vient de s’achever (on peut supposer que l’ennemi n’est pas bien loin et qu’il a encore quelques munitions, au minimum pour couvrir sa retraite). De la même façon, l’annonce de l’intervention chinoise est immédiatement ponctuée par des tirs d’artillerie destructeurs sur un bataillon au bivouac, donc a priori pas en première ligne.

Dans Silmido, l’alternance des moments d’entraînement intense et de repos au bivouac est assez bien rendue et rend crédible la notion d’entraînement sur une longue durée. On peut cependant s’étonner que cette île, a priori peu éloignée de Séoul puisqu’on peut s’y rendre à pied ou au pire en quelques minutes de car (comme on le voit lors de la tentative des hommes de Silmido pour rejoindre la Maison bleue), ne connaisse pas vraiment de saisons alors que l’entraînement s’étend apparemment sur deux années. Une scène d’entraînement au combat dans la neige (mais où les hommes de l’unité sont torse nu) ne parvient pas vraiment à contrebalancer cette impression, tant elle est incongrue au milieu de scènes se déroulant par un temps estival. De plus, dans la scène finale du bus, où les soldats sont pris sous le feu de tireurs d’élite, ces derniers sont si maladroits (malgré la faible distance de tir) qu’ils ne parviennent qu’à blesser les protagonistes principaux à des endroits qui leur permettent de continuer malgré tout à parler avec leurs camarades, à chanter, etc.

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Dans JSA, c’est l’impression générale, donnée par le film, de la vie des soldats du Nord comme du Sud qui semble à la longue peu réaliste. Ils paraissent en effet la plupart du temps isolés, livrés à eux-mêmes, voir désœuvrés, en dehors de quelques rares patrouilles en plein air. On ne les voit jamais (à une exception près : lorsque les deux gardes du Nord se font réprimander par le lieutenant Choe, et lorsque le chef de section des Sud-coréens leur donne des consignes lors de la mise en alerte de la JSA) interagir avec leur encadrement ou avec d’autres camarades, lors de repas ou de moments de repos, par exemple. Ils paraissent en effet toujours en service, un service qui d’ailleurs consiste à ne rien faire, tout au plus observer vaguement l’autre camp à travers une fenêtre. Ils ne reçoivent apparemment jamais d’ordres, ni n’assistent aux rassemblements quotidiens qui rythment pourtant la vie de tous les militaires du monde. Finalement la seule présence humaine de leur vie paraît être les deux gardes de l’autre camp, qui par un heureux hasard se trouvent toujours être en service ensemble, et en même temps que l’autre couple. Cet heureux hasard répété s’ajoute à la chance d’être également régulièrement de service de part et d’autre du « Pont de non-retour », le seul endroit de la JSA où des postes se font face de si près. Ces quelques distorsions ou omissions ont bien évidemment pour but de rendre plus plausibles et moins répréhensibles des actions qui relèvent dans les deux pays du crime d’État et de la fraternisation avec l’ennemi, à un endroit particulièrement sensible et surveillé, ne serait-ce que pour la sécurité des soldats qui montent la garde dans ces postes isolés. Ainsi, chaque poste est dans le secteur de surveillance d’un autre poste, à qui les allées et venues des deux Sud-coréens auraient eu de fortes de chances de ne pas échapper.

Ces trois films font preuve de suffisamment de réalisme pour faire bonne figure dans le genre cinématographique du film de guerre. Mais, comme de nombreux films de ce style, ils ne prétendent pas non plus à l’exactitude d’un documentaire. Les détails véridiques visent essentiellement à produire un effet de réalisme, et peuvent facilement être distordus si l’effet principal voulu est différent à certains moments du film.

2) L’image des soldats nord-coréens est différente dans ces trois films

L’image qu’un film de guerre donne en Corée du Sud des soldats nord-coréens est toujours un aspect important car il s’agit la plupart du temps d’une guerre ou d’opérations contre la Corée du Nord. Il s’agit donc de la description de l’ennemi, bref de l’Autre par rapport auquel les héros se définissent le plus souvent.

On retrouve cette image habituelle dans chacun de ces trois film, mais à un degré différent. C’est dans Frères de sang que l’image des soldats nord-coréens est la plus nettement négative. Pendant l’essentiel du film, y compris dans les combats au corps à corps, cet ennemi est sans visage : le spectateur n’a pas le temps de voir ses traits ou de l’entendre parler. On ne voit la plupart du temps que les effets de ses crimes : des cadavres, des blessés, des villageois massacrés. Avant la capture de Jin-seok à la fin du film, les seuls visages de soldats du Nord que l’on peut voir sont ceux d’un officier, qui se bat comme un animal pour échapper à Jin-tae, et ceux, misérables, d’hommes recrutés de force et capturés par la section des deux frères. Même la période où Jin-tae, un des deux héros, sert comme soldat du Nord, cette image à 100% négative persiste. A ce moment là, il n’est plus lui-même, il est fou de haine et dirige les combattants fanatiques de l’unité « Drapeau rouge », qui tuent leurs ennemis avec des hampes de drapeaux. Lorsqu’il revient à lui et reconnaît Jin-seok, lorsqu’il redevient humain en quelque sorte, il rechange immédiatement de camp et se retourne contre le Nord.
Dans Silmido, les soldats du Nord en tant que tels n’apparaissent que dans la scène initiale, qui rend compte de l’attaque de la Maison bleue par un commando nord-coréen. Ces combattants aussi sont sans visage, ce sont des machines à tuer qui courent frénétiquement vers le Sud, ou préfèrent mourir avec leurs assaillants quand ils sont acculés. Le seul visage que le spectateur peut réellement voir est celui du chef de commando, un officier, qui même prisonnier et présenté devant un tribunal, garde la même hargne et défie le Sud, autant machine à tuer que machine politique.
Dans JSA, on ne trouve pas d’images aussi clairement négatives des combattants du Nord. Tout au plus le lieutenant Choe est-il présenté comme un chef sévère, bien ancré dans l’idéologie nord-coréenne (« Vous êtes en première ligne du combat anti-impérialiste, ici », rappelle t’il à Kyong-pil et Woo-jin), qui n’hésite pas à frapper ses subordonnés (un coup de pied envoie Kyong-pil dans la rivière). Mais en cela il ne fait ni plus ni moins que le général Pyo au Sud.

Des images moins caricaturales

C’est dans JSA que l’on trouve une image beaucoup plus nuancée, moins négative, voire franchement positive de soldats du Nord. Ainsi les deux gardes du Nord, Kyong-pil et Woo-jin, sont les alter ego des deux soldats sud-coréens. Comme eux, ils s’infantilisent dans leur abri sous-terrain qui fait un peu figure de cabane d’enfant, de cachette à l’abri du monde des adultes. Contrairement aux préjugés qui veulent qu’à cause de leur longue durée de service, ils soient tous plus vieux et plus durs, plus endoctrinés que les appelés du Sud, Woo-jin est le plus jeune des quatre. Il a non seulement un visage, mais aussi une famille et des enfants. C’est, de plus, un personnage un peu ridicule, mais plein d’humour. Kyong-pil est certes plus âgé. Néanmoins, à l’encontre des lieux communs qui veulent que les Nord-coréens soient prisonniers de leur idéologie par ignorance du monde, il croit en son pays alors qu’il a passé dix ans sur différents théâtres à l’étranger.

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A l’unisson avec les deux Sud-coréens, le spectateur est ainsi invité à être admiratif pour ce personnage d’expérience, plein d’humour, et finalement généreux au point de chercher à sauver les deux Sud-coréens qui viennent pourtant de tuer son supérieur et son ami. C’est d’ailleurs sans nul doute le héros principal du film.
Ces Coréens du Nord ne sont plus des tueurs, ils sont amusants : Soo-hyuk les trouve très drôles lorsqu’il les regarde à la jumelle. Kyong-pil lui aussi est souvent drôle, comme dans la scène où il explique qu’il chérira toujours autant les gâteaux au chocolat « Choco-pie » tant que la République du Nord ne sera pas parvenue à en faire d’aussi bons. Aussi naïf qu’attendrissant, Woo-jin propose d’écrire une lettre disant que les deux Sud-coréens sont des amis de la République de Corée du Nord, au cas où, à la suite d’une guerre, ils se retrouveraient prisonniers de l’armée nord-coréenne.

L’origine d’un tel contraste dans l’évocation des soldats du Nord est sans nul doute à trouver dans le contexte historique de la sortie du film en septembre 2000, soit un mois après la première rencontre entre les présidents nord et sud-coréens. Au plus fort de la « Sunshine policy », la Corée du Sud se surprend à rêver de ne plus devoir considérer les Coréen du Nord comme des ennemis, et JSA a le mérite de faire écho à ce rêve.

3) Les héros du sud : une image complexe

L’image des combattants sud-coréens est elle aussi intéressante à essayer d’analyser, tant elle se démarque des représentations familières à un public européen.

Les simples soldats sont toujours au centre de l’histoire.

En effet, contrairement à beaucoup de films de ce genre, les héros ne sont pas de grands personnages historiques ni mêmes des officiers ou des cadres, mais ceux qui sont placés dans les grades les moins élevés. Dans Frères de sang, les héros sont les deux frères Lee. Leurs cadres, comme leur sergent ultra-nationaliste, ou le chef du bataillon, sont des personnages de second plan dont l’influence sur le cours de l’action est limitée. Dans Silmido, le colonel Choe, le chef et le créateur de l’unité, ainsi que ses deux adjoints, sont des personnages importants, mais ils s’effacent fréquemment au cours de la narration. Les vrais héros, ceux à qui revient la mission de tuer Kim Il-sung, ce sont les recrues de l’unité, parmi lesquelles ont sélectionne des cadres, qui sont davantage des Primus inter pares que des relais de l’autorité des « superviseurs » et des cadres. Dans JSA, la situation est encore plus nette : à l’exception du commandant Sophie Jean, mais qui est étrangère et dans une fonction de juriste, donc pas une réelle fonction de commandement, les officiers ont presque tous une image négative. Du défaitisme prudent du général de la NNSC à l’agressivité du général Pyo, en passant par l’inflexibilité du lieutenant Choe, leur rôle consiste à mettre en valeur les qualités humaines des quatre gardes. Certes Kyong-pil et Soo-Hyuk sont en théorie des cadres, des sergents, mais dans la pratique ils ne donnent pas d’ordre et se comportent essentiellement comme des appelés ayant de l’ancienneté.
Pas de guerrier modèle, une ambiance volontiers morbide.

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Cette absence de leader charismatique ne débouche pas dans ces trois films sur une exaltation du prolétariat militaire, du combattant de base, comme souvent dans l’iconographie du monde communiste. Le déni de l’héroïsme ou du sens de l’héroïsme débouche en fait sur une ambiance où la mort est omniprésente dans les pensées. Ainsi, dans Frères de sang, l’héroïsme de Jin-tae est la cause de la morts de camarades de sa section et est perçu par son jeune frère comme une volonté suicidaire ou à tout le moins sacrificielle. Dans Silmido, les héros sont déjà morts pour la société car ils sont sensés avoir été pendus. Cette idée ne disparaît pas avec les promesses de rachat qui leur sont faites en cas de succès de leur mission, car cette dernière est souvent perçue par eux comme quasi-suicidaire. D’ailleurs, leur voyage final est une forme de suicide éclatant, alors qu’ils auraient pu choisir de disparaître dans la nature et rejoindre le monde souterrain des mafias qui leur est familier. JSA commence par un double-meurtre, dont celui d’un des héros, et deux autres héros tentent de se suicider ou se suicident au cours du film.

Relations familiales et « Grands frères »

Le thème de la famille est très présent dans les préoccupations des combattants sud-coréens dans ces trois films. Les liens familiaux sont ainsi au centre de l’intrigue de Frères de sang, puisqu’étant frères et orphelins, Jin-seok et Jin-tae n’auraient pas dus être mobilisés tous les deux. Et c’est le lien fraternel qui pousse Jin-tae à s’exposer, afin que l’espoir de la famille, celui qui pourra faire des études, puisse survivre. Dans Silmido, la famille est au centre des motivations de deux personnages principaux : le colonel Choe, dont on apprend que sa famille a été tuée par des Nord-coréens pendant la guerre de Corée, et Kang In-Chan, qui veut aller au Nord pour se venger des souffrances que le choix de son père à causées à sa mère. Ce thème apparaît aussi dans JSA, à une moindre échelle. Sophie Jean est par exemple finalement dessaisie de l’enquête à cause du statut de son père, ancien officier du Nord. La petite amie de Soo-Hyuk suppose que lui et Sung-sik sont proches car issus tous les deux de familles pauvres.
Un autre thème, presque familial, a une certaine importance dans ces trois films : celui de l’appellation de « grand frère » adressée en coréen à un aîné dont on se sent proche. Frères de sang tourne aussi autour de ce terme, bien qu’il y soit utilisé dans son premier sens, le sens familial. Mais lorsque Jin-soek se détourne de son frère, il n’utilise plus ce terme et se contente du tutoiement. Il ne prononce de nouveau ce mot qu’à la fin du film quand il est à la recherche de Jin-tae sur le champ de bataille et quand il essaie de l’extraire de son délire pour qu’il se souvienne de lui. Dans Silmido, les hommes de l’unité étant tous plus vieux que leur « superviseur », l’apparition de ce terme dans la bouche de ces derniers a beaucoup de sens : elle montre que les « superviseurs » sortent de leur rôle de garde-chiourme et laissent transparaître leur respect pour les efforts de ces ex-condamnés à mort, dont ils se sentent, avec le temps, devenus proches.
Dans JSA, le terme a lui aussi une valeur fortement symbolique dans les relations entre les quatre soldats. Ainsi, dans sa première lettre, Soo-hyung termine en demandant la permission d’appeler Kyong-pil « Grand-frère ». Ce dernier répond que cela lui fait en effet plaisir car d’habitude tout le monde l’appelle « camarade ». En extrapolant, on peut avancer que réintégrer les soldats du Nord dans cette vieille habitude de langage coréenne, c’est déjà faire un pas vers la réunification des Coréens.

4) Quelles motivations patriotiques ?

Bien qu’il s’agisse de films de guerre impliquant à divers titres l’avenir de la Corée, la question des motivations des héros de ces trois films n’est pas forcément facile à définir, et ne l’est pas toujours en termes patriotiques.
On trouve quelques exemples de motivations apparemment clairement patriotiques

Il s’agit cependant de personnages plutôt secondaires. Dans Frères de sang, on peut par exemple citer le sergent chef de groupe des deux frères, qui ne parle que de massacrer des « Rouges » (balgaengi) pour sauver la patrie. Dans Silmido, l’adjudant Jo semble en permanence animé d’un sens du devoir patriotique inébranlable dans l’accomplissement de sa mission de formation de l’unité. Cependant peut-être a-t-il l’habitude, par discipline militaire, de ne pas se poser de questions, jusqu’au moment où l’ordre arrive d’exécuter ces hommes. Dans JSA, Kyong-pil semble également animé d’une authentique fidélité à son pays, mais ce n’est pas elle qui le pousse à entretenir des liens d’amitié avec Soo-hyuk.

Les motivations profondes des héros principaux sont autres.

Dans Frères de sang, les motivations de Jin-tae et de Jin-seok ne sont à aucun moment patriotiques, mais d’ordre strictement familial ou affectif. Jin-tae ne recherche pas les honneurs pour eux-mêmes mais pour les marchander contre la préservation de son frère. Quand une folie meurtrière s’empare de lui après avoir traversé le village massacré par les Nord-coréens, on ne peut pas non plus vraiment parler de motivation patriotique. Les motivations des personnages de Silmido sont elles aussi personnelles et familiales. En dehors du colonel et de Kang In-Chan, les motivations des hommes de l’unité sont résumées par Park Chan-seok quand il énumère les promesses qu’on leur à faites : la vie sauve, de l’argent, devenir officier. Plus tard, l’intrigue laisse supposer que leur dernière motivation est leur besoin de ne pas mourir dans l’anonymat, de retrouver leur identité et leur dignité face à leurs compatriotes. Dans JSA, il est montré à plusieurs reprises que la motivation des soldats n’est pas d’attirer des adversaires dans leur camp, ce qui pourrait passer pour un acte patriotique. On ne connaît pas réellement leurs motivations, tout au plus peut-on suggérer qu’ils se lancent dans cette relation par curiosité et par désœuvrement.

Le discours patriotique apparaît finalement comme convenu, ou comme l’effet d’une mauvaise influence extérieure.

Non fondé sur des motivations profondes, le discours patriotique que tiennent parfois les personnages principaux obéit à d’autres mobiles. Dans Frères de sang , les expressions éminemment patriotiques que prononce Jin-tae devant les journalistes après un de ses exploits lui sont soufflées par un cadre derrière lui. Eventuellement, on peut aussi supposer que les honneurs et les avantages matériels lui font passagèrement perdre de vue son objectif, et qu’il se met vaguement à croire aux phrases qu’on lui fait prononcer. Le fait que cela l’éloigne de son frère en fait cependant un évènement particulièrement négatif. Dans Silmido, la volonté souvent affichée d’en finir avec Kim il-sung recouvre en fait surtout le besoin d’en finir avec un entraînement particulièrement rude et violent, émaillé de bastonnades. La fragilité de ce discours convenu est suggérée par le fait que les hommes de l’unité adoptent facilement le chant interprété par le personnage joué par Lim Won-Hie après sa rébellion, car ses paroles tristes et morbides reflètent assez bien leur sort. Cependant, ce chant appelle explicitement à la lutte révolutionnaire et a été adopté comme chant officiel de l’armée ennemie. Dans JSA, le discours patriotique est tout juste une mauvaise blague : Woojin s’excuse piteusement après s’être lancé dans une tirade d’accueil dans la République populaire de Corée lors de la première visite de Soo-hyuk. Le discours patriotique sert également d’outil à Kyong-pil pour appuyer son explosion de colère feinte destinée à interrompre l’interrogatoire croisé avec Soo-hyuk : il finit au garde-à-vous en hurlant : « Longue vie à Kim Il-sung ! Longue vie à la République démocratique de Corée ! ».

L’étude de ces quatre grands thèmes nous a permis de repérer les traits majeurs de chacun de ces trois films, tout comme des dominantes communes. Apparemment fortement réalistes, ils n’en restent pas moins des outils destinés à transmettre un message ou des impressions, davantage que des informations solides sur les lieux et les périodes qu’ils présentent. Appuyés, à l’exception notable de JSA, sur une vision négative assez traditionnelle des Soldats de Corée du Nord, ils nous donnent un aperçu de certains des grands traits du combattant coréen tel qu’il apparaît dans le cinéma coréen contemporain. Ces récits mettent en valeur de simples soldats, des exécutants plutôt que des chefs ou d’authentiques héros, et leurs pulsions suicidaires sont souvent perceptibles, tandis que les mobiles patriotiques n’ont la plupart du temps qu’un rôle de façade.

Il serait hasardeux d’en extrapoler des tendances. Notons simplement que le film le plus optimiste, et celui qui propose l’image la moins négative des Nord-coréens est aussi le plus ancien de ces trois films, ce qui peut être interprété comme le reflet des espoirs du début de la décennie ou comme celui de la déception face à la persistance de tensions dans les années qui ont suivi. Par ailleurs, la distanciation implicite d’avec le patriotisme, commune à ces trois films, mériterait une étude élargie à d’autres films, réalisés sur une plus grande durée, afin de définir si ce trait découle de la libéralisation démocratique en Corée du Sud ou s’il s’agit d’une caractéristique plus ancienne du cinéma coréen (en dehors des films de commande étatique).

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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