Interview de Lee Chang-dong – 이창동 인터뷰 번역에 대해서

Par Jeong Eun-jin, Festival de Cannes 2010.

이창동

 

JEONG Eun-Jin : Quel a été le point de départ de Poetry ?

LEE Chang-dong : J’étais en train de préparer le tournage de Secret Sunshine à Miryang quand un scandale de viol collectif y a éclaté. J’ai été extrêmement choqué par la façon dont les adultes – les parents des jeunes violeurs, l’établissement scolaire, la presse et la police – avaient essayé d’étouffer l’affaire. La réalité dépassait la fiction dans cette ville que j’avais choisie comme décor de mon film qui entendait poser des questions d’ordre métaphysique. J’ai eu envie de différer tout le reste pour parler de cet événement, mais je ne savais pas trop comment m’y prendre. Puis un jour, j’ai trouvé la réponse dans le thème de la poésie.

JEONG : Vous avez une idée très coréenne de la poésie, qui semble étroitement liée dans votre œuvre non seulement à la pureté, mais aussi à la droiture, à la justice.

LEE : Sans doute, dans la mesure où l’héroïne ne parvient à écrire son poème qu’en faisant sienne la souffrance de la victime. Quand je leur dis que la poésie est à l’agonie, les Occidentaux me répondent que, chez eux, cela fait longtemps qu’elle est morte ! Je ne pense pas que la situation soit très différente en Corée, si ce n’est que des recueils de poèmes s’y vendent encore et que de petits groupes de gens se réunissent pour réciter des poèmes. La poésie telle que je l’entends dans mon film est bien sûr un genre littéraire, mais elle renvoie aussi à toute recherche de beauté et de sens dans la vie.

JEONG : Vous aimez les fleuves… C’est le décor du premier chapitre de Peppermint Candy et Poetry s’ouvre aussi sur un paysage fluvial. Est-ce le fleuve qui vous fascine ou plutôt ce qu’il symbolise ?

LEE : J’aime l’eau. Par ailleurs, selon l’astrologie chinoise, il paraît que je dois vivre près de l’eau. J’habite à Ilsan, à proximité d’un lac. Dans Poetry, le fleuve a un sens un peu particulier qui part d’une idée un peu emphatique, à savoir qu’il s’agit d’une source de vie. Le cadavre qui y flotte en fait dans l’immédiat un espace de mort, mais suggère en même temps le retour à l’origine, le fleuve rejoignant la mer.

JEONG : Dans Peppermint Candy, le cours du fleuve est perpendiculaire au chemin emprunté par le train qui écrase le héros…

LEE : C’est vrai, mais je ne me rappelle pas si c’était voulu… En tout cas, le train était important pour moi. Une autre image qui me tenait à cœur dans cette séquence était celle du héros en costume-cravate gambadant dans l’eau. Sans doute à cause de la sensation provoquée par la juxtaposition de deux éléments contradictoires, plutôt que d’une quelconque explication logique.

JEONG : Arrive-t-il souvent que des images plus ou moins obsédantes comme celle-là vous inspirent et vous fassent avancer ?

LEE : En général, je ne laisse pas les images m’obséder ; au contraire j’essaie toujours de les détruire. Mais il y en a qui sont fondamentales, dirais-je, et qui parlent à mon instinct. Celle d’un homme en costume-cravate qui, plongé dans l’eau jusqu’à la taille, pousse des cris sans qu’on sache pourquoi, m’est venue de façon spontanée. Il y avait là-dedans quelque chose qui tenait à la fatalité. Mais dans le concret, la scène n’était pas facile à filmer, car je voulais éviter de reproduire la beauté naturelle du paysage fluvial, comme par exemple les lumières reflétées sur l’eau.

JEONG : On conçoit bien que l’esthétique visuelle n’est pas prioritaire pour vous, mais voulez-vous dire que vous allez jusqu’à refuser de filmer les belles choses ?

LEE : Absolument. Dès qu’on essaie de cadrer avec la caméra, on a tendance à y rechercher un certain type de composition. Il faut éviter de tomber dans ce piège, mais ce n’est pas toujours facile.

JEONG : On devine dans vos films un penchant pour le contraste, depuis la structure du récit jusqu’aux infimes détails, comme justement dans la séquence que vous venez d’évoquer. Peut-on dire qu’il s’agit là d’une constante dans votre œuvre, y compris dans vos romans ?

LEE : Je me demande plutôt si ce n’est pas dû à la nature de l’art cinématographique, même si j’essaie d’éviter les dichotomies par trop évidentes dans mes films. C’est la vie qui est ainsi, tissée de contradictions. Elle n’est jamais simple.

JEONG : Quelle importance accordez-vous à des personnages secondaires qui allient sincérité et vulgarité, tels que Jongchan (Song Kangho), l’homme qui courtise sans jamais se laisser rebuter l’héroïne de Secret Sunshine, ou l’inspecteur Pak (Kim Jonggu) dans Poetry ?

LEE : La figure de Jongchan a un sens en soi, dans la structure du récit et en tant que personnage. En revanche, l’inspecteur Pak est seulement un acteur qui fait un numéro devant les autres. Pendant que Mija (Yun Junghee) s’accroche à un aspect de la poésie, à savoir la recherche de la beauté, et regarde le monde avec une innocence de jeune fille, l’inspecteur Pak vient briser ces illusions. Écrire et réciter des poèmes, c’est quelque chose de très pur et de très beau, mais lui, il enchaîne les blagues obscènes. En même temps, à sa manière, il aime la poésie et milite pour la justice. Il joue un rôle dans l’éveil de Mija à la profondeur et à la complexité de la vie.

JEONG : Comment Mija réagit-elle à la perte progressive de sa mémoire ?

LEE : Elle va chanter au karaoké [une chanson populaire intitulée le Verre de l’oubli] ! Écrire des poèmes, c’est la seule chose qu’elle puisse faire pour lutter contre sa maladie, contre la mort, contre le non-sens de la vie.

JEONG : Certaines scènes sont presque « anti-cinématographiques ». Ainsi vous faites défiler des personnages qui racontent successivement leur meilleur souvenir, comme dans un documentaire. Ces séquences sont très émouvantes, jamais ennuyeuses, mais n’avez-vous pas été effleuré par la crainte que ces passages lassent les spectateurs ?

LEE : Bien sûr que si ! Pour un cinéaste comme Hitchcock, un film doit montrer les cent minutes les plus intéressantes d’une vie, c’est un concept de film hollywoodien. J’ai eu envie de dire aux spectateurs que le reste, soit l’équivalent de quelque quatre-vingt ans, a aussi un sens.

JEONG : On a l’impression que chaque film est pour vous un nouveau défi et que vous tirez les spectateurs toujours plus vers le haut pour voir jusqu’où ils peuvent vous suivre.

LEE : Il y a de ça ! Comme dans une nouvelle de Yi Ch’ongjun [la Trappe du pouvoir], je fais progressivement absorber au spectateur des doses de plus en plus fortes de mon poison. Mais il arrive que la dose soit trop forte !

JEONG : Certain nombre de romanciers passent à la réalisation de films. Les cinéastes qui publient des romans sont plus rares. Pensez-vous que vous aurez un jour envie de revenir à la littérature ?

LEE : J’y pense régulièrement. Quand on écrit un roman, on est souvent désespéré par son manque de talent. Quand on réalise un film, on peut compter sur les autres et on n’a pas besoin de tout faire soi-même. C’est sans doute une des raisons principales pour lesquelles je n’arrive plus à écrire. Je suis toujours tenté de faire travailler les autres à ma place, même si la plupart du temps je dois leur donner des instructions très précises.

JEONG : Avez-vous déjà en tête une ou des image(s) de votre prochain film ?

LEE : Celle d’un guerrier qui brandit son sabre dans un ruisseau ensoleillé… En fait, il essaie d’attraper des poissons.

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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