La Rouille – 녹

Yang Kwija

Yang Kwija débute en 1978 et obtient rapidement prix et succès (Même la Tristesse est une Force, 1993) avec ses portraits incisifs de salariés petits-bourgeois, considérés d’un œil critique, mais en profondeur, c’est-à-dire pris au sérieux.

Traduction Pierre Pionsat


 

Il était à peine installé derrière son volant qu’une crispation douloureuse saisit les tendons de sa nuque. Même légère, la contraction durcit instantanément sa nuque et il dut s’arrêter pour déplacer sa main et se masser.
Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que sa femme regardait avec fierté du balcon du deuxième étage son mari partir au travail, incitant ses enfants à faire bye bye. Depuis quelques temps, elle avait pris l’habitude de le voir partir, avec patience, semblant désireuse de le voir partir à bord de la petite voiture beige, voiture qui représentait une nouveauté luxueuse à leur vie étriquée dans un appartement de douze p’yongs dans un quartier des faubourgs.


Sa main droite passa de sa nuque à son nez. Il avait l’habitude de se frotter le nez avant de faire démarrer la voiture. Le massage ayant en quelque sorte éliminé la raideur engourdie de sa nuque, infailliblement l’arête de nez commença à le démanger, en attendant que des crampes ne gagnent les tendons de ses jambes. Toutes ces malaxations et massages ne l’embêtaient en rien. Il s’agissait peut-être d’un rituel d’échauffement qu’il avait créé ou d’un exorcisme exercé sur son corps.
La main qui frottait son nez sentait quelque chose comme l’essence ou bien cette pommade pour l’eczéma que les colporteurs de médicaments vendaient à la louche. Ses doigts étaient imprégnés de pommade, parce qu’il avait passé la moitié de la matinée à enlever la rouille rouge qui jaillissait du vélo de son fils aîné de cinq ans. Il y avait maintenant longtemps que cette corvée était devenue une routine importante, dévorant son temps libre. Il frottait pour faire briller, mais, dès le lendemain, des taches de rouille réapparaissaient sur les poignées ou sur le siège. Son fils devait patauger dans les égouts ou jouer tout le temps dans l’eau. Il était trop jeune pour garder le vélo sec et propre, et il ne pouvait rien reprocher à sa femme, que le bébé accaparait, aussi les taches de rouille étaient-elles devenues son apanage.
La boîte de vitesse au point mort et le pied sur l’embrayage, il tapota t’ak t’ak sa nuque une dernière fois. Tandis qu’il tournait avec impatience la clé de contact, le bout de son nez le démangea, mais il n’avait plus le temps de se laisser aller aux bizarreries de son corps. S’il traînait encore, il serait en retard au travail, même si tous les feux étaient au vert. Il devait entamer une fois de plus cette portion de sa vie, avec les clignotants bleus de son tableau de bord, sans s’occuper de sa nuque raide et de son nez qui le démangeait.

Je suis sûr que cette rouille n’a rien à voir avec les égouts ou l’eau. Le vélo de son fils lui revint subitement en tête tandis qu’il roulait au milieu de la marée de la circulation. Il reconnut qu’il avait eu tort d’acheter un véloT’aegwang, évitant les Sammalli. Il ne savait que trop, combien la société Sammalli consacrait à la publicité et il avait préféré un fabricant inconnu dont les vélos coûtaient quatre mille wôns de moins. Malgré les interminables arguments du vendeur et sans égards pour sa femme qui lui avait remarquer que tout le voisinage avait acheté des Sammalli, il s’était obstiné à prendre un T’aegwang.
Il n’était pourtant pas du genre têtu. Il était un homme qui ne se souciait pas de s’épuiser à argumenter dans les histoires domestiques. Il ne voyait aucun inconvénient à ce que sa femme s’occupe de toutes les questions familiales. Si on lui demandait pourquoi il avait choisi un T’aegwang pour son fils aîné, il aurait seulement pu dire qu’il se trouvait là par hasard quand sa femme l’avait acheté.
Il est facile de comprendre son comportement quand on considère qu’il travaillait dans une agence de publicité fournissant les magazines. On le comprenait facilement si on connaissait la société Sammalli, et si on savait qu’il avait fait l’aller-retour à Suwôn une semaine entière pour tenter d’obtenir le contrat d’une société de jouets en peluche.
Mais il semblait que les quatre mille wôns supplémentaires que coûtait un vélo Sammalli n’avaient pas été entièrement dépensés en publicité. Il avait secoué la tête de dénégation lorsque le T’aewang, vieux seulement de dix jours, commença à perdre de son éclat et que la rouille apparut. Il avait eu le sentiment de voir apparaître sous ses yeux une grande absurdité du monde. Ce ne fut que pour tenter de se justifier d’avoir acheté un T’aegwangqu’il commença à acheter de l’anti-rouille chaque fois qu’il tombait sur un marchand ambulant, devant un arrêt de bus ou à l’entrée du métro, qui faisait sa démonstration en astiquant des chandeliers ou des pots couverts de suie.
Conduire sur la voie principale était très ennuyeux, était comme la version la plus simple du jeu de cartes hwat’u, qui consistait à simplement additionner ses points, sans utiliser ni stratégie ni bluff. Il pensait souvent au jeu deminhwat’u lors de ces trajets occupés alternativement à conduire et à s’arrêter, hypnotisé par les feux arrières clignotants de la voiture juste devant lui dans le trafic grouillant. Le jeu de minhwat’u semblait avoir peu de place dans une réunion d’anciens élèves ou une sortie de collègues de bureau. Il préférait largement l’excitation du go-stop, qui obligeait à refréner ses sentiments à mesure que les enjeux montaient quand vous ramassiez un godori ou faisiez un p’anssûr’i et vous mettiez à crier trois ou quatre fois Go, Go, Go !

D’une certaine façon, les jeux comme le go-stop étaient une obligation pour tout employé d’une agence de publicité. Quelqu’un qui aurait parcouru les pages de son agenda dans sa poche aurait été stupéfait par le nombre de jours concernant d’innombrables étrangers classés alphabétiquement, parfaitement documentés et ornés d’épais traits de soulignement. Chaque jour ou presque, il lui fallait faire livrer des bouquets ou des pots de fleurs, des miroirs ou des cadres, ou des sommes d’argent à des clients contents ou mécontents, en fonction de ce que dictait l’agenda. Mais son travail ne se limitait pas à ces envois, il devait rester très tard avec l’équipe de garde ou jouer au go-stop pour passer le temps pendant la nuit, ou même assumer une longue partie de go s’il lui arrivait de rencontrer un fanatique pendant ses heures de loisir.
Le go-stop en occupait l’essentiel. Il en était venu à croire que pas un seul des salariés de la métropole n’était vraiment libéré de cette drogue, et lorsque quelqu’un lui disait avoir passé la nuit à boire, il s’attendait à devoir écouter le long récit de qui l’avait finalement emporté lors de la partie intéressée de la nuit. Le minhwat’u était peut-être devenu un passe temps naïf pour les femmes jouant pour des pièces de dix wôns chez la vieille à la variole au pays natal. Le pays natal. Il poussa un soupir serrant le volant un peu plus fort. Une douleur lancinante dans la tête, il pensa à son pays natal, un arc en ciel dans ce vacarme et cet air étouffant.
Il avait dépassé huit feux de circulation. Encore neuf, et il verrait le marbre importé des murs de son bureau. Neuf. Il se souvint de sa vieille mère qui était intarissable sur la sécurité chaque fois qu’elle tombait sur le chiffre neuf. Elle était morte depuis deux ans. Elle s’inquiétait beaucoup à propos des années qui finissaient par un neuf, dix-neuf, mais l’année de sa mort elle était devenue si inquiète qu’elle subissait au moins neuf alertes trois fois par mois. Comme son destin l’avait transformé en chauffeur, il avait une raison de se mettre au volant. Mon fils aujourd’hui, c’est le neuf. Aïgu, c’est déjà le vingt-neuf. Attention, fais attention. Elle n’était jamais rassurée, répétant Attention, attention, jusqu’à ce que la voiture ait disparue de sa vue.
C’est ça. Aujourd’hui est un dix-neuf ! Il jeta un coup d’œil sur la date de sa montre. Ce n’était pas un jour favorable. Et il devait se rendre à la société d’électronique B, recommandée par le journaliste Sô, et aller au sauna avec un client potentiel pour évaluer les possibilités. Il avait décidé de ne pas trop se soucier des intentions de Sô lorsqu’il lui indiquait ainsi toutes sortes de gens et lui livrait l’information à l’occasion. Il perdait ses illusions s’il analysait ses intentions profondes et se mettait à analyser leur vérité.
Il se dit que le neuf de ce jour ne devait pas être si mauvais que cela, quand la flèche le laissa franchir le carrefour suivant sans avoir à s’arrêter. Il se détendit en observant le clignotant de la voiture qui le précédait, se redressa et fit faire quelques mouvements à sa nuque raide. Il ne serait pas en retard. Cela voulait dire qu’il n’aurait pas à subir les regards accusateurs du chef d’agence. Vous devez être diligent. Le chef harassait ses subordonnés avec d’incessantes proclamations concernant la « diligence », les accablant comme une belle-mère bavarde, comme s’il était homme à considérer comme un interdit le fait d’arriver au bureau quelques secondes après huit heures.
Pour quelqu’un travaillant dans la publicité, le temps de garer la voiture était décompté des heures de travail de la matinée. De nombreux employés des autres départements avaient maintenant leur propre voiture. La plupart des cadres s’étaient vus attribuer des voitures avec chauffeur, et ces chauffeurs compliquaient les choses. Comme il appartenait au plus bas échelon des propriétaires de voiture, il se devait de respecter certains signes d’humilité et de soumission. Aussi les employés de la division de la publicité devaient-ils déposer une demande pour bénéficier d’un emplacement de parking. Ils étaient nerveux à propos de ces emplacements car ils devaient les quitter au bout d’une heure. Il devait en passer par là, parce qu’il avait une voiture, aussi poussait-il un soupir de désespoir chaque fois qu’il quittait le parking la clé à la main. Le bus valait mieux que la voiture pour arriver à l’heure au bureau. En plus du trafic insensé de Séoul, il considérait qu’il était plus fait pour le bus bourré qui le conduirait au bureau comme une pile de bagages.
Le premier mois, son devoir avait été d’obtenir un permis de conduire. Pour l’avoir rapidement, on lui avait dit qu’il pouvait prendre des leçons de conduite pendant les heures de travail. Il avait été surpris. Il savait que la publicité était un média très moderne, mais il ne se serait jamais imaginé que sa première tache consisterait à obtenir le permis de conduire. Il fut encore plus surpris en constatant que trois des six nouvelles recrues savaient déjà assez bien conduire. Pour eux, conduire était une compétence préalable, tout comme la conversation en anglais.
Puis on lui ordonna d’acheter une voiture. Après deux mois de travail, il se retrouva propriétaire d’une voiture de couleur beige. La société lui prêta l’argent pour l’acheter et les mensualités furent déduites de son salaire. Mais la société payait néanmoins l’essence. On lui paya aussi certaines dépenses de divertissement pour qu’il puisse créer l’environnement favorable pour les clients notés dans son agenda. Mais son revenu n’était en rien supérieur à ceux des autres salariés. Au contraire, son enveloppe était assez maigre après prélèvement des mensualités de sa voiture et de quelques amendes distribuées par la police.
Nom d’un chien, cette voiture était incommode. C’était absurde. Une voiture n’allait pas pour un homme qui disposait d’à peine trois pièces et qui devrait emprunter trois à quatre pour cent si une catastrophe lui tombait dessus.
D’ailleurs, il n’avait jamais eu envie d’avoir une voiture. Certains ont des aptitudes manuelles pour l’électricité ou la mécanique automobile, mais lui-même n’avait pas le moindre talent pour les machines. Connaissant son incompétence en la matière, il n’avait pas même essayé d’apprendre, s’arrangeant simplement pour éviter les inévitables conséquences, mais voilà qu’il était devenu propriétaire d’une voiture. Cela faisait maintenant trois ans qu’il conduisait, mais il avait toujours recours à un garage pour la moindre réparation.
De nombreux collègues s’étaient habitués au prélèvement sur leur salaire tout en devenant des conducteurs avisés, et conduisaient leur famille en vacances. Lorsqu’il se souvenait qu’on lui avait dit qu’il allait s’attacher à sa voiture au point qu’il préférerait mourir de faim plutôt que d’avoir à reprendre un bus bondé, il s’était demandé : Pourquoi le bus me manque-t-il autant ?
Il ne pouvait même pas s’imaginer emmener sa famille en vacances ou en promenade. S’il devait conduire un de ses enfants d’urgence à l’hôpital, il courait appeler un taxi. S’il n’avait qu’un simple rhume, ou quand il pleuvait, si son emploi du temps n’était pas trop serré ce jour-là, il allait travailler en bus et allait à ses rendez-vous en taxi. Il pensait que c’était à lui de conduire sa voiture et non d’être mené par elle. Il voulait circuler librement sans cette voiture qui collait à lui comme une valise.
Dès qu’il entra dans le bureau, Pak Kich’ôl le bavard le conduisit dans un coin.
« Monsieur Yi, le whisky supérieur des brasseries K, vous y avez goûté ? »
Il le savait. Il chercha une réponse. Lors de la séance de dégustation de la semaine précédente, ils s’étaient rendus aux brasseries K parce qu’il s’agissait d’un de ses clients, mais comme le chargé des relations publiques venait d’être remplacé, il avait été reçu par un parfait inconnu. Le nouveau interrogea emphatiquement Pak Kich’ôl, expliquant qu’il avait été son cadet à l’école. Il avait évité toute discussion concernant une éventuelle campagne de publicité. Il était inutile de se lancer dans une lutte perdue d’avance. Le contrat tomberait entre les mains de Pak Kich’ôl et lui-même n’était pas du genre à cajoler quelqu’un pour l’attirer de son coté dans une telle situation. Il devait faire face à un inévitable recul de ses résultats et Pak Kich’ôl tentait de faire valoir ses services.
« Ces types, ils envisagent de passer une page entière dans les journaux s’ils n’obtiennent pas la télé, plutôt que d’essayer les magazines. Je leur ai parlé de contacter des magazines féminins, mais vous avez déjà exploré ce secteur. Alors vous allez faire un saut dans ce quartier aujourd’hui ? Ils veulent m’aider, parce que je suis un ancien condisciple de leur patron, mais peu importe qui ramassera la mise du moment qu’il y en a une, non ? »
Regardant les lèvres rapides de Pak Kich’ôl, il attendit la suite. Il était désespéré en pensant à tous les efforts gaspillés auprès de l’ancien responsable des relations publiques des Brasseries K. Il fallait même se rappeler les anniversaires de mariage des annonceurs en boissons et alimentation. Ils ne cessaient de soumettre de nouveaux messages publicitaires, et demandaient même parfois jusqu’à trois doubles pages couleurs. C’étaient de gros clients, mais il fallait toujours être sur ses gardes pour les empêcher de filer vers d’autres magazines, tant leurs goûts et tendances étaient frivoles et imprévisibles.
« Il y a réciproque. Me ferez-vous une faveur ? Je voudrais que vous me serviez de caution. Je dois acheter une nouvelle voiture. La vieille ne marche plus très bien depuis que je suis rentré dans cette cabine téléphonique. Le moteur déraille et quelque chose de plus casse chaque jour. »
Ce type était malade chaque fois qu’apparaissait un nouveau modèle contre lequel il lui fallait toujours échanger sa voiture. Caution ! Il décida d’échanger la caution contre le compte de whisky, parce que se porter garant pour une auto n’était pas prendre une grande responsabilité. Il n’était pas de toute façon assez malin pour refuser une demande qui ne lui vaudrait aucune récompense. Il n’était pas assez dur pour repousser la requête d’un ami, encore moins de Pak Kich’ol qui ne cessait de l’appeler « Aîné », parce qu’il avait deux ans de moins que lui. Il ne trouvait pas déplaisante l’évolution de cette journée de « neuf », car la demande aurait pu être d’une autre ampleur, d’autant qu’il venait de récupérer le compte auquel il avait déjà renoncé.
« Grand Frère Yi, vous avez été à Yong’in cette fois-ci ? Je vous ai vu à Sin’gal avec une jeune fille. »
C’était Hyôn Yun’gu. Yong’in ? Hier, c’était dimanche. Il avait passé la journée à faire la sieste et à frotter la rouille. Mais il était inutile de nier. Hyôn Yun’gu adorait faire ce genre de farce à la moindre occasion. Son monde était fortement peuplé de voitures, de beautés, d’alcools et d’hôtels, jusqu’à des sorties avec des femmes mariées de l’hôtel Walker Hill ou de la source thermale de Yusông.
« C’est votre tour, monsieur Yi. Il vient de me faire le coup de Yong’in. » Assis juste en face de lui, Kim Yunho riait. Il était resté chez lui toute la journée la veille, sauf lorsqu’il était sorti chercher un paquet de cigarettes. Pas seulement la veille, mais presque chaque dimanche, à moins que son agenda n’en décide autrement. Si quelque chose d’important arrivait à un client le dimanche, il ne pouvait pas se reposer. Quand il n’avait pas à renoncer à un autre congé, il dormait tout son saoul, et ensuite le consacrait à effacer la rouille. La rouille requérait partout son attention, sur les cuillères à thé, les jouets des enfants et les morceaux de métal de la maison.
Y avait-il rien de plus méticuleux et d’absorbant que d’enlever la rouille ? Il fallait d’abord trouver un tissu sec et faire des bandes assez longues pour s’enrouler autour du doigt. Il fallait aussi une vieille brosse à dents. Il ne manquait plus que l’anti-rouille. Frottez d’abord l’épaisse couche de rouille avec la brosse à dents, passez l’anti-rouille pour enlever les taches, puis faites briller la surface avec le linge sec jusqu’à ce que le brillant d’origine du métal revienne. Il aurait nettoyé la rouille des meubles et des affaires des voisins, s’il avait pu la chercher. Il ne voulait laisser nulle part ces teintes déplaisantes dans cet air malpropre.
En quelque sorte, le vélo T’aegwang l’aidait à réprimer l’envie de nettoyer les métaux des voisins. La rouille qui réapparaissait indéfiniment sur le vélo pour une raison mystérieuse lui fournissait un motif convaincant. Comment peut-on laisser autant de rouille s’accumuler sur le vélo de son propre fils ? Rien ne garantissait que le bébé ne lécherait pas cette rouille, puisqu’il était souvent trimbalé à l’arrière. C’était pourquoi il nettoyait chaque partie de ce vélo si méticuleusement. Il ne se lavait pas les mains tant qu’il ne l’avait pas retourné pour passer l’anti-rouille sur les taches des roues pour les faire briller.
Après avoir fui les plaisanteries de Hyôn Yun’gu, il se plongea dans la liste des gens qu’il devait voir ce jour-là. Les ventes publicitaires devenaient de plus en plus difficiles. Les entreprises avaient brutalement réduit leurs dépenses de relations publiques sous prétexte que les exportations stagnaient tout autant que les ventes locales. Mais cela ne concernait apparemment pas la télévision. Parmi les imprimés, les quotidiens n’avaient pas non plus été affectés, il avait donc bien fallu que ce soient les mensuels et les magazines. Même les entreprises pour lesquelles la publicité était vitale commençaient à se moquer des magazines. Les Glaces J par exemple, avaient totalement abandonné la presse écrite. Ils avaient certainement considéré que la télévision seule suffisait et plus personne n’allait contre ce genre d’affirmation.
Il n’avait pas voulu devenir publicitaire. Il avait été poussé par la persuasion d’un ami qui travaillait avec lui au journal du campus, et s’était soudain retrouvé à arpenter les rues, abandonnant la routine de la vie de salarié ordinaire. Cet ami semblait avoir repéré la mince couche d’espoir déposée au fond de son cœur comme un sédiment. Il lui avait dit qu’on cherchait quelqu’un à la rédaction du journal féminin où il travaillait et l’avait poussé à se soumettre au processus de recrutement. Il lui avait dit qu’il avait en fait déjà été choisi et que le processus n’était qu’une simple formalité. Il avait aussi laissé entendre que Yi pourrait fort bien être transféré au quotidien que la société lancerait, et son vieux rêve de devenir journaliste s’était remis à agiter son cœur.
Les tests d’anglais et de rédaction ne lui posèrent guère de problème. Comme cela avait été décidé, il fut recruté et reçu les instructions afin de suivre une formation. Il avait naturellement quitté son emploi précédent. Dans ce cas-là, il n’y eut aucune des conséquences graves que le terme « démission » implique en général. Puis les ennuis commencèrent. Il semble que quelqu’un ait débarqué. Je suis vraiment désolé, mais ils vont te transférer au département de publicité, je crois, et te dire que tu auras bientôt une autre chance… Son ami avait vaguement tenté de le consoler. Il avait utilisé toutes sortes de belles paroles, mais le contenu du message était clair, c’était tout simplement un refus. Yi P’ir’ung, tu ne deviendras pas journaliste. Il fut désemparé pendant un certain temps, assommé par ce rejet brutal.
A cette époque-là, il pensait à un jeu. Une soixantaine d’enfants étaient rassemblés dans un cercle. Un homme muni d’un sifflet et d’un chapeau à longue visière serait leur maître. C’était l’heure du sport dans une école primaire de campagne et lui-même faisait partie des enfants en short de coton noir et T-shirt, attendant que le maître siffle.
Au premier coup de sifflet, ils devaient saisir leur jambe gauche à deux mains et tenir sur un seul pied. Au second, ils devaient sautiller comme des unijambistes et pousser les autres enfants hors du cercle.
Soleil de plomb, poussière de plus en plus épaisse. Il était poussé par un élève à la tête rasée, immédiatement rejeté hors du cercle et il tombait par terre. « Tu es mort ! » Les enfants criaient et il fermait les yeux, rampant dans la poussière, rampant dans l’obscurité de la mort. Ses genoux abîmés piquaient et la poussière de sable était suffocante. Des clameurs encore. Mort, mort… il rouvrait les yeux pour voir les chaussures de caoutchouc noir de plusieurs coqs courageux bousculer les adversaires restants.
Il avait finalement obtenu un emploi dans la publicité, et non comme journaliste. Le bureau de publicité était gigantesque, car la société publiait un quotidien et plusieurs magazines. Il devait alimenter en publicités le magazine féminin. Il était salarié, presque représentant, qui devait se battre sans fin pour atteindre les quotas imposés.
Les magazines féminins avaient besoin d’autant de pages de publicité que de pages rédactionnelles, car c’était leur principale source de revenu. La première chose qu’il apprit au bureau fut que l’idée de publier un magazine dans l’intérêt de ses lecteurs était un concept dépassé ne correspondant pas à la réalité. Le personnel de publicité devait toujours être plus nombreux que celui de la rédaction, car la logique voulait que le magazine soit publié pour les annonceurs qui dépensaient environ dix mille fois plus que les abonnements et non pour les lecteurs payant plusieurs milliers de wôns.
La première chose qu’il avait à faire pendant la journée consistait à vérifier l’information fournie par le journaliste Sô. Il devait le croire, même s’il ne le voulait pas. Sô était crédible, car son oncle dirigeait les relations publiques d’un chaebol. C’était grâce à son influence que Sô avait obtenu le poste de journaliste en question au dernier moment. Il voulait aussi rejoindre l’équipe des informations et un très gros annonceur le soutenait. Quelqu’un devait être éliminé pour complaire à cet annonceur. La plupart des employés savaient qui avait dû être éliminé au profit de qui. Dans toute organisation, il existe des secrets publics que tout le monde étouffait.
Il se rendait maintenant à l’entreprise électronique B pour s’occuper de sa seconde affaire du jour. Il observa le spectacle de la rue juste après l’absorption des employés dans les immeubles du centre. Il se sentit comme un coureur de marathon lâché par tous les autres. Ceux-ci, en le dépassant, lui avaient tapé sur l’épaule, et ils étaient maintenant hors de vue, et sa course épuisante était devenue un combat contre lui-même. Il ne put s’extraire de sa léthargie, même en regardant les feuillages des arbres annonçant l’été, même en regardant une jeune femme qui se pressait, les mollets bien visibles. Rien ne venait animer le temps qui passait, parce que les heures matinales étaient déprimantes en raison de toutes les corvées à accomplir pendant la journée, et celles du soir perturbées par les angoisses dues aux ennuis du lendemain.
Le directeur des relations publiques de l’Électronique B n’était pas dans son bureau. Comme personne ne put lui donner de réponse précise, il ne put qu’attendre, patiemment perché sur le sofa de réception. L’importance d’un travail croît avec la valeur de l’information. L’électronique B avait mis en route une refonte de sa stratégie publicitaire. Le journaliste Sô avait affirmé qu’ils se concentreraient sur la télévision et les journaux pour le marché intérieur, et que tout le reste du budget serait consacré à la conquête de marchés internationaux. Cela signifie qu’un gros annonceur qui pesait lourd dans son chiffre d’affaires allait lui échapper. Ces dernières années, l’électronique B fournissait deux sortes de doubles pages couleur pour chacun de ses produits. Ce qui comptait pour lui était de savoir si oui ou non l’électronique B allait choisir un magazine féminin en particulier et combien d’espaces ils voulaient acheter. Chaque magazine affirmait être le plus vendu du pays, mais les annonceurs connaissaient les vrais chiffres.
Le café offert par une employée n’avait pas de goût. Il réalisa soudain à quel point il était devenu intoxiqué au café. Il buvait tellement de café, se demandant pourquoi tout le monde en offrait à chaque rencontre. On s’habitue à bien des choses tout au long de sa vie, consciemment ou non. On est quelquefois amené à se salir pour survivre, et assumer la déception sans fin, mais la nécessité ne rend pas heureux. Feuilletant distraitement les journaux en attendant le retour de son client, il eut un sourire amer en pensant à lui-même, un homme vendant des emplacements publicitaires, vêtu d’un costume onéreux et portant une cravate de marque étrangère. Dans sa poche intérieure, il y avait plusieurs cartes de crédit et une liasse de billets. Sa femme achetait les vêtements des enfants au marché, mais se montrait généreuse dès qu’il s’agissait des siens. C’est comme ça. Le travail, c’est le travail. Elle n’avait jamais rien trouvé à redire à propos de la voiture, qui était la première exigence de sa fonction. Elle se vantait au contraire devant ses voisines. « Le père de mes enfants rencontre des gens haut placés pour son travail, vous savez ? Oui ? Où il travaille ? Dans un journal. »
Dans un journal. Il n’avait plus le moindre espoir de devenir journaliste. Il ne savait que trop qu’une fois mis à l’écart, la seule façon de survivre était de ne jamais regarder en arrière. L’ami qui l’avait trompé avait réussi après divers rebonds et avait été transféré depuis quelques temps au quotidien. Mais il n’en voulait pas à cet ami qui ne cessait de se plaindre d’être si occupé qu’il n’avait même pas le temps de cligner des yeux, restant délibérément sourd à tout ce qui concernait la situation. Comme l’ami l’avait dit, il était marchand de plumes, et lui marchand de fleurs. De toute façon, le marchand qui gaspille les plumes et le marchand qui vend la publicité, « la fleur de la société moderne », n’ont pas de marchandises à exposer sur un même étalage.
Chaque fois que l’expression « Marchand de fleurs » lui revenait en tête, il pensait à l’acier inoxydable. L’acier inoxydable, ce métal révolutionnaire qui représentait l’émancipation de l’humanité de la rouille. Quand la vaisselle impeccable, vierge de rouille, apparut pour la première fois et que sa mère avait acheté deux bols pour le père et le fils, elle s’était contentée de les admirer. Même la vaisselle en cuivre ou en émail n’était pas comparable au lustre de cet alliage froid et solide. C’est plus beau qu’une pivoine ! C’est ainsi que sa mère avait décrit sa beauté.
Mais comment expliquer que la rouille apparaisse aussi sur l’acier inoxydable. Faire preuve de la moindre inattention à l’humidité, c’était garantir l’apparition de la rouille sur les cuillères et les robinets. C’était pourquoi il ne pouvait trouver le moindre répit à sa lutte contre la rouille. Pendant qu’il traînait dans les rues en voiture, la rouille se répandait, pénétrant la chair en secret. Quand il mangeait, lorsque son corps fatigué cherchait le sommeil, les métaux respiraient et, petit à petit, laissaient s’étaler sur leurs corps l’horrible saleté.
Il ne connaissait pas grand-chose à la rouille au début. Non, il ne s’en souciait pas. Après leur emménagement, tous les robinets étaient déjà rouges de rouille. Ce fut plus tard qu’il commença à remarquer l’odeur particulière de la rouille imprégnant chaque recoin de la maison. Il en voulait encore à l’acier inoxydable censé être plus beau que les pivoines de sa trahison. Nettoyer la rouille du fer ou du bronze n’était pas toujours décevant. Il s’était mis à consacrer de plus en plus de temps, utilisant diverses méthodes avec de plus en plus d’énergie, pour combattre la rouille.
Il se décida à quitter le bureau des relations publiques de l’électronique B, après avoir bu deux autres cafés fades. Il dut se satisfaire d’avoir seulement rencontré le président Pak, qui était sorti d’une réunion en agitant la main, mais il lui avait arraché un rendez-vous. Il avait évoqué le fait que Miss Chin, l’hôtesse qui s’était occupée de lui, ne cessait de l’inviter à venir la voir dans l’établissement où elle travaillait maintenant, et le directeur Pak avait été suffisamment intéressé pour vérifier son emploi du temps, hocher la tête et annuler en rechignant un autre rendez-vous pour passer la soirée avec lui.
Rires forcés et poignées de main calculées, puis heurt d’intentions cachées. Il s’éclipsa de l’Électronique B et rentra en ville, secouant la tête. Il lui semblait être maintenant sur une pente chanceuse. Sa première démarche de la journée était un succès. Il se frotta la nuque, gratta son nez et essaya de chasser les vaines gesticulations de son esprit.
Après avoir fait le tour de plusieurs clients pour collecter des nouveaux clichés publicitaires, il se dirigea vers Pup’yong. Il calcula que ce serait juste l’heure du déjeuner quand le contrat pour un nouveau produit des Brasseries K serait au point. Ces derniers temps, les clients évitaient les publicistes au maximum, en raison des réductions budgétaires drastiques dues à l’inflation et au poids des campagnes publicitaires obligatoires liées aux Jeux Olympiques de Séoul.
Agrippez-vous aux jambes du client jusqu’à ce qu’il cède. La stratégie du chef était aussi simple que claire, mais difficile à mettre en œuvre. S’accrocher à leurs jambes signifiait aller là où ils allaient. Il fallait fréquenter les mêmes health clubs et même jouer au golf. Il fallait parfaitement connaître les plaisirs de cette ville et certains devaient même devenir familiers des champs de course.
Fonçant sur l’autoroute Kyong’in1 , il se souvint de toutes ces choses absurdes. Il était découragé chaque fois qu’il voyait son enveloppe de paye presque toujours plus mince que celle de n’importe quel journaliste. Dès le début il n’avait pas été un homme de terrain. Il aurait dû s’accrocher à la vie de bureau, sans s’autoriser à rêver d’endroits comme les restaurants de luxe. A peine avait-il réussi à se procurer un logement grâce à un emprunt à long terme de cinq millions de wôns.
L’homme emprisonné dans un bus bondé dont les passagers ne se gênaient pas pour écraser ses vieilles chaussures qui venaient d’être cirées pour aller au bureau. L’homme se nourrissant de pâtes bon marché à midi, achetant une cravate à mille wôns portant une marque très proche de celle d’un célèbre couturier international. L’homme rentrant enfin au crépuscule dans l’étroite allée menant chez lui avec un sac de fruits acheté à un marchand des rues criant ses rabais. L’homme qui, une fois rentré, regardait en pouffant des dessins animés à la télévision avec ses enfants. L’homme qui se sentait fier en choisissant un vélo de luxe Sammalli pour son fils.

Le responsable des Brasseries K sembla fort satisfait de l’invitation à déjeuner. L’ancien responsable Kim, une noix dure et difficile à casser, aurait freiné à cet instant, mais cet homme-là lui parut assez novice en la matière, comme il l’admit lui-même. Il s’en persuada lorsque l’homme le suivit à la caisse en insistant pour payer. C’était probablement en raison de son sens du devoir en tant que relation personnelle, qu’il avait fait preuve de tant de sollicitude envers Pak Kich’ôl, son cadet, lors de leur dernière rencontre. Il avait donc sans doute abandonné ce compte trop inconsidérément et de ce fait était devenu une proie trop facile pour Pak Kich’ôl.
Il ne comprenait pas les intentions véritables de son client. S’il avait été capable de lire dans les pensées, il aurait pu deviner les responsables des relations publiques qui semblaient d’abord d’accord avec lui, avant de changer d’avis de façon inattendue. Rien n’était plus difficile que de sonder l’esprit humain. Auparavant, il n’avait jamais considéré cela comme une difficulté dans son travail. Il croyait que toutes les vies humaines étaient fondées sur quelques principes et n’étaient, à quelques exceptions près, pas très différentes les unes des autres. Il avait cru qu’on pouvait aisément extraire l’essentiel du cœur de quelqu’un en soulevant le fin voile d’hostilité caché derrière le sourire. Ce n’était qu’un calcul simple, mais il avait fait bien des erreurs avant de comprendre que des codes innombrables et complexes agissaient derrière cet envers simple, exigeant de nombreux artifices pour déchiffrer la complexité du monde.
Un peu plus tard, il se retrouva au cœur d’un marché. C’était dans un passage en rentrant de Pup’yong. Il voulait acheter un robot à son fils aîné, comme il le lui avait promis. Il n’était cependant pas certain de lui avoir promis un robot avec des yeux lançant des étincelles bleues et une antenne tournant autour de la tête. Il se mit à déambuler dans les ruelles du marché, se souvenant vaguement qu’il avait vu un marchand de jouets. Quelque part parmi les odeurs de friture et les cris des femmes.
A la boucherie, un homme torse nu découpait la chair d’un porc. Il vit aussi un marchand de sacs monté sur une estrade de fortune sur une camionnette, interpellant les clients avec un micro. On aspergeait d’eau les légumes frais pour les faire paraître plus frais encore et des poulets tous déplumés gisaient en rang sur le présentoir, les pattes en l’air.
Il lui fut difficile de trouver le marchand de jouets alors qu’il y avait déjà été. Déambulant parmi la foule, coincé dans les gesticulations des gens ou marchant sur les pieds de l’homme devant lui, il finit par oublier pourquoi il était venu jusque-là. Il était évident que ce n’était pas pour acheter les sacs en vinyle, les tranches d’ananas, les chemises d’été aux motifs tourmentés qui s’étalaient sous ses yeux.
Il se trouvait au bout du marché. Une vieille femme avec un chat dans les bras était installée devant un baquet de bois. Dans le baquet, il y avait quelques tiges de feuilles de potiron, trois ou quatre piments verts pas très beaux et flétris, un bidon de plastique contenant une vieille pâte de soja. Il regarda les cheveux blancs de la vieille femme accroupie comme le chat aux yeux chassieux. Il ne pouvait pas deviner ce que valaient ses marchandises. Mais c’était jusque-là la scène la plus paisible qu’il avait vue dans le marché.
S’il avait été sur le chemin du retour, il aurait acheté tout le bidon, afin que la vieille femme et son chat puissent rentrer de bonne heure. A cet instant, deux femmes s’arrêtèrent a coté de lui et murmurèrent en désignant cette vieille femme : « Oh ça, regarde-la ! Cette vieille femme est revenue. La dernière fois, elle disait qu’elle était venue chercher son fils, mais qu’elle avait perdu son adresse ! Elle vendait tout ce qu’elle avait apporté pour son fils afin de payer son voyage de retour, et j’ai tout acheté… »
Laissant la vieille femme qui prétendait avoir perdu l’adresse de son fils pratiquement tous les jours, il finit par se rappeler le robot qu’il était venu acheter pour son fils. Il lui fut pénible de retourner au bureau, tout en se massant la nuque pour trouver deux mauvaises nouvelles, notées sur son agenda à la date du 19. Il n’y avait personne, pas même le chef de bureau. Quand il rentrait, épuisé, il trouvait généralement le garçon en train de lire un livre de classe à son bureau. Dans ces cas-là, il se disait que la publicité était un cadeau du ciel pour tout le monde, sauf pour lui. Se figurant les voitures des autres, explorant tous les recoins de Séoul, il avait honte de la sienne, cachée sur le parking de la société. Le seul moyen d’échapper à l’obsession des résultats était de quitter sa place. Il était d’ailleurs censé être toujours en route.
Les mauvaises nouvelles inscrites sur son mémo allaient réduire ses résultats. La publicité pour chauffe-eau de la Société S qu’il avait obtenue la semaine d’avant était annulée. Le montant du contrat était normal pour un fabriquant de chauffe-eau, mais il diminuait la production en raison de mauvais paiements. Ces derniers temps, la faillite était responsable de nombreuses annulations.
L’autre message était un appel reçu par le chef de bureau. La compagnie pharmaceutique I menaçait d’annuler son contrat pour une pommade contre les boutons parce que son annonce dans la dernière publication manquait totalement de sérieux. Il se jeta sur la page en question. La plainte était fondée. Il était impossible de lire les petites lettres expliquant les effets de la pommade parce que l’encre de la couverture avait imbibée le papier. Et sur la page opposée, on avait placé un article affirmant qu’un massage aux légumes était ce qu’il y avait de meilleur pour protéger la peau au printemps. La solution pour les boutons, les taches et la décoloration de la peau du visage.
Il jeta le magazine et alluma une cigarette. Quelle rédaction indifférente ! Il ne pouvait s’empêcher de mépriser toute la rédaction qu’il rencontrait souvent au bureau de la production. Les rédacteurs n’étaient pas responsables des résultats de la société. Mais les publicistes étaient vulnérables, car ils devaient aussi bien trouver des contrats que répondre aux exigences éditoriales des sponsors. Certains demandaient des pages spécifiques et d’autres voulaient qu’un article utile pour leur annonce, pour leur produit soit placé « juste devant ». Mais ils ne pouvaient pas compter sur la rédaction pour se plier à ces demandes, l’intervention de quelqu’un qui n’appartenait pas à la rédaction dans le processus éditorial était toujours considérée comme une intrusion. Les publicistes ressentaient toujours une frustration, car même leurs demandes les plus simples étaient ignorées par la rédaction, qui considérait toute tentative de modification comme une limitation de ses droits.
Il décida de ne pas communiquer la réclamation à propos de la pommade contre les boutons à la rédaction. Sa gorge se serrait chaque fois qu’il voyait les types griffonner quelque chose, engloutis parmi les piles de papier avec leurs manches relevées. Il était décourageant de se confronter à des hommes échevelés. Bien peu se souciaient de s’habiller correctement. Ils étaient si sûrs d’eux-mêmes que même leurs gestes d’élongation ou leurs yeux rouges lui semblaient éblouissants. Il se leva brusquement, se figurant en train de les approcher comme s’il sortait de l’obscurité pour se retrouver en pleine lumière. Au lieu de se rendre au bureau de la production à gauche, il traversa tout le couloir pour aller aux toilettes.
Il n’avait pas envie. Il s’approcha du miroir placé à côté de la porte. Seule le bruit de ses pas retentit dans la pièce vide. Il vit le visage fripé d’un homme de trente-quatre ans. Ses trois ou quatre rides semblaient perdues et son petit visage portait quelques taches. Ses lèvres gardaient le brillant du repas un peu gras, mais l’ensemble paraissait émacié en raison de la pâleur de son menton blêmi par le rasage, et deux veines jaillissaient de son cou parce que sa cravate était trop serrée.
Il se dirigea vers le lavabo en entendant quelqu’un se hâter dans le couloir, s’apprêta à ouvrir le robinet mais leva sa main pour la sentir. Il était impossible que l’odeur soit encore là, mais il sentit pourtant l’anti-rouille et de la rouille sur ses doigts.
Tant que l’air et les métaux existeraient, la rouille se formerait sans discontinuer. Même en regardant un métal brillant tout juste sorti de l’usine, il se préparait déjà à utiliser de l’anti-rouille, un linge sec et une vieille brosse à dents. Tu te souviens de la vigoureuse flamme bleue sortie du haut-fourneau et de l’éclair pale lancé par le soudeur ? Ce sentiment de néant créé par l’action répétée du feu et de l’eau froide et les feux d’artifices d’étincelles. Il était facile de décider d’oublier les petits rêves des étincelles qui s’envolaient, de dissimuler avec ses deux mains cette répétition insignifiante. Puisque la vie n’était pas susceptible d’être solidifiée par de simples décisions, il fixa sa pensée sur l’intérieur de sa maison, passant en revue un par un meubles et appliques.
Quand avait-il nettoyé pour la dernière fois les poignées de la commode ? Il avait négligé les petites cuillères en acier inoxydable que sa femme dédaignait d’ailleurs aussi. La rouille rouge préférait la partie étroite au manche finement orné. Si vous n’avez rien à faire, lisez une histoire aux enfants. Un homme sans arrêt dans la cuisine à nettoyer des bols. Sa femme lui en faisant souvent le reproche.
Il n’y a plus grand-chose à dire de la façon dont il occupa les heures de l’après-midi ce jour-là. Il avait fui le bureau pour éviter les notes l’attendant sur son bureau, pour éviter les gens de la rédaction aux manches relevées, pour calmer son angoisse de ne pas être dehors à obtenir des résultats comme ses collègues. L’espace qui lui était confié était illimité. Du moment qu’il avait quatre roues comme les autres, il pouvait descendre jusqu’à Pusan ou ailleurs s’il le voulait.
Mais ce ne fut pas de Pusan ou d’une banlieue paisible qu’il observa le ciel étoilé. Il passa du café L’Étoile au salon de thé La Voie Lactée, du coffee shop Le Printemps au café La Prairie. En chemin entre l’Étoile et La Voie Lactée, il vit la fine tranche de crépuscule encore suspendue sous le ciel gris. Déambulant entre Le Printemps etLa Prairie, il remarqua le ciel rouillé lentement dévoré par des paquets de nuages gris. Pendant ce temps, sa voiture beige dormait dans un parking voisin, ses rênes accrochés au poteau.

Il regarda soudain par dessus son épaule vers la rue noyée dans l’ombre. Le résidu du temps… Il crut voir les sédiments du temps arrachés infailliblement du fond par des filets.
Son appartement de dix-huit p’yôngs lui apparut lointain comme un rêve. Cet endroit qui lui appartenait incluait les cafards tapis dans les recoins secrets de la sombre cuisine. Tout en pensant à sa maison et à sa famille, il s’inquiéta de son bureau vide. Il aurait probablement dû aller faire son rapport au chef au moins une fois dans l’après-midi. Celui-ci était peut-être à cet instant en train d’examiner son nom sur le tableau des résultats, évaluant ses succès personnels de la période.
Alors qu’il allait détacher les rênes de son destrier pour se rendre au rendez-vous avec le directeur Pak de l’Électronique B, une douleur soudaine le saisit à la base de la nuque qui lui fit instinctivement fermer les yeux. Ce n’était plus le genre de douleur qu’un simple massage pouvait apaiser. Elle le frappa comme un éclair, le paralysant instantanément, puis elle disparut aussi vite qu’elle était venue. Fixant les lampes qui clignotaient, se glissant dans chaque espace de la rue sombre, il se pencha sur le volant et resta un bon moment dans cette position, comme s’il regardait vers le fond des enfers.
Puis il fit démarrer le moteur de sa voiture. Afin de prévoir où et quand sa nuque recommencerait à lui faire mal, il tourna la tête en plusieurs sens avec des mouvements de robot. Entre-temps, les lumières clignotantes éclairaient son expression lugubre ou faisaient briller ses yeux, accentuant ses rides.
Et les lumières illuminèrent brièvement le robot assis à côté de lui. Il ne pouvait pas savoir combien de temps il gigoterait parmi les lueurs tremblantes avant d’atteindre son maître.

Le lendemain, il ouvrit le journal et lu la bande dessinée en premier. Il faisait toujours ainsi. Puis il regarda négligemment vers le bas où étaient regroupés des articles courts. Il faisait toujours ainsi. Mais il fit ensuite quelque chose de différent. Il lut et relut longuement une courte colonne insignifiante, un article de neuf lignes. Kim Yunho, employé dans un bureau de publicité, a été tué dans un accident de voiture.
Une heure plus tard environ, il monta dans sa propre voiture et se prépara à aller au bureau, massant sa nuque raide et frottant son nez qui le démangeait. Après cette séance d’échauffement qui lui prit plus de temps que d’habitude, il tourna la clé et démarra.

Publié dans Kwimôgôrisae, Min’ûmsa, Séoul, 1994.

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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