Le Bruit du Tonnerre – 천둥 소리

Kim Chuyông, Le Bruit du Tonnerre

Traduction: Patrick Maurus, Actes Sud, novembre 2012


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Une sorte de Mère Courage arpente inlassablement les routes de la Corée en guerre, au mépris de tous les dangers, poussée par son instinct de survie. Malgré les épreuves, soupçonnée par tous, elle ignore risques et enjeux pour retrouver l’enfant d’un viol. Les règles de la nature l’emportant sur celles des hommes, KIM Chuyông offre avec Le Bruit du tonnerre un rarissime point de vue non partisan sur le drame coréen.

(extrait)

Chapitre un

Entraves

la journée, le ciel avait été bleu indigo. Indigo sans la moindre trace de nuages, et le soir descendait lentement sur la crête des collines Kalmoe, noyant la totalité du village de Wôljônni dans la grisaille. Alors, vers l’heure où vient l’obscurité, on commença à entendre un bruit, comme si d’énormes rochers glissaient le long des pentes. Le bruit provenait peut-être d’au-delà de la colline de Kalmoe ou peut-être de Sôkpori un village éloigné de cinq lieues environ. Une oreille attentive aurait discerné, malgré l’étonnement, que ce grondement était le bruit du tonnerre. A ce moment même, une femme courait à toute allure le long du chemin du canal d’irrigation qui descendait des collines Kalmoe sur l’arrière de Wôljônni. Le chemin était large, plus large que les bras ouverts d’un homme de six pieds, mais personne ne vit courir la femme sur la digue, le long des champs de maïs, les cheveux en désordre, apparemment poursuivie par le tonnerre.
Depuis le matin, elle avait eu le pressentiment que quelqu’un allait venir. Mais elle n’avait aucune raison de penser cela, il n’y avait pas le moindre indice d’une visite imminente. Le train-train quotidien serait ce qu’il avait toujours été au cours des neuf dernières années et une journée de sa vie allait passer, une fois de plus, sans événement notable. Pourtant, une anxiété singulière l’avait saisie à la poitrine depuis le point du jour, et elle n’aurait pu dire pourquoi. En cherchant à apaiser son bas-ventre par de longues respirations, elle avait continuellement tendu l’oreille pour détecter tout mouvement à l’extérieur de la maison. Le soleil était haut, pourtant personne n’était encore entré dans la cour par le bâtiment des domestiques. De toute la matinée, les seuls visiteurs avaient été les rayons du soleil. Dans cette vieille maison solitaire et triste où vivaient deux femmes étrangères au passage du temps, même une visite de Chômgae ce matin-là aurait été un événement. D’habitude, lorsqu’il passait devant le bâtiment des domestiques, Chômgae allait directement à l’étable, mais, ce jour-là, il avait à peine regardé dans cette direction et, au lieu de cela, il avait traversé tout droit la cour pour venir se placer en silence en contrebas des grandes dalles devant le bâtiment principal. C’était très singulier de sa part. Cela faisait un moment que la charge de conduire la vache au champ le matin et de la ramener à l’étable pour la traite du soir lui incombait, mais c’était à peine si cela lui avait fourni l’occasion d’échanger une fois ou deux quelques mots face à face avec madame Pak, le jour du marché mensuel. Plus précisément, cela faisait neuf mois que Ch’a Pyôngjo avait quitté le bâtiment des domestiques et que Chômgae était venu s’occuper de l’étable. A cette époque, lorsque Chômgae avait surgi de nulle part pour proposer de s’occuper du bétail de la famille Ch’oe, les deux femmes auraient difficilement pu trouver un prétexte pour refuser son offre. Comme enfant de boucher puis e gagnant difficilement sa vie dans une boucherie, à quarante ans, il avait l’expérience de la misère, mais il était profondément généreux, soucieux des difficultés endurées par ses voisins et prêt à les aider. D’origine insignifiante, il n’était pas grossier, et même madame Pak s’adressait à lui avec un tutoiement cordial plutôt que d’utiliser des formes pour inférieur. Ce matin-là, alors qu’il y avait exactement 9 mois qu’il avait offert de s’occuper des bêtes, Chômgae était venu se placer en retrait des dalles posées devant le bâtiment principal, hésitant à parler. Dans la salle de réception, Madame Pak avait senti une présence à l’extérieur du bâtiment avant Killyô qui se trouvait dans la pièce intérieure. Non, il serait plus exact de dire que cette dernière aussi avait senti cette présence, mais qu’elle avait décidé d’attendre que madame Pak ouvre la porte de la salle de réception. Tandis que la porte coulissait avec un craquement, on entendit la voix toussotante de la belle-mère.
« Qu’est-ce qu’il y a, Père de Ch’illye ? »
Chômgae jeta un regard en direction de la porte qu’il était difficile d’ouvrir, ne fût-ce qu’à moitié. Décolorés par le temps, les panneaux en bois étaient aussi misérables sous le soleil que les rides apparaissant sur les joues de madame Pak. Se penchant subitement pour arracher les mauvaises herbes qui s’étaient frayées un espace entre les pierres, Chômgae dit,
« Je pense que je devrais aller au marché en ville ce matin. »
« En ville ? Il y a marché aujourd’hui ? »
« Oui. »
« ça ne me concerne pas vraiment, non ?»
« J’ai été dans l’étable, et la vache m’a semblé un peu bizarre. »
« La vache ? »
Après une hésitation, Chômgae sembla se décider, mais il répondit d’une voix forcée, comme si quelque chose le gênait dans sa gorge.
« En fait, en vérité, la vache commence à être en chaleur, et je ne peux pas rester là à attendre sans rien faire. »
« En chaleur? »
Madame Pak répéta avec indifférence la réponse de Chômgae, puis referma brutalement la porte. Aucun ordre ne fut donné. Debout sur les grandes dalles, Chômgae ne semblait pas particulièrement impatient, et il reprit en regardant vers le bâtiment, sans qu’il soit bien clair s’il s’adressait à madame Pak dans la pièce de réception ou à Killyô dans la chambre :
« Il se trouve que c’est jour de marché aujourd’hui à Sôkp’o. En emmenant la vache là-bas, je devrais pouvoir trouver un taureau avant la fin de la journée. »
A cet instant, la porte du salon de réception plongé dans le silence fut ouverte précipitamment, et le visage empourpré de madame Pak apparut.
« Le marché aux bestiaux, ce n’est pas possible. Il y a peut-être beaucoup de bestiaux anonymes, mais au beau milieu des rues du marché et avec tous ces gens qui regardent, ce n’est pas possible…»
Nul doute que madame Pak était en colère, mais Chômgae continua comme s’il n’avait rien remarqué,
« Il y a bien quelques taureaux dans ce village, mais ce n’est pas ce qu’il faut à notre vache.. »
« Toi, pourquoi tu es toujours là, à m’embêter ?»
Un vague sourire apparut sur les lèvres de Chômgae.
« Alors j’y vais. »
Lors du mouvement bruyant qui se fit lorsque la vache sortit de l’étable, Killyô sentit une douleur soudaine nouer son bas-ventre. Avec cette sensation de douleur, son coeur s’effondra brusquement. Mais la douleur légère ne dura qu’un instant et Killyô fut reprise par un étouffement à s’en tordre les doigts. Elle referma la porte de sa chambre. Puis elle glissa sa main dans la ceinture de sa jupe, tâtant secrètement sa taille. Elle sentit du bout de ses doigts le tissu en coton autour de son ventre. Silencieusement, elle compta les jours à rebours, puis s’interrompit et secoua la tête. Parce qu’elle se disait que ce n’était pas possible. Elle ressortit sa main et la posa subitement sur son front. Le bout de ses doigts se couvrit d’une sueur froide. Killyô réalisa enfin qu’elle ne pouvait plus contrôler facilement l’équilibre de son corps. Elle eut beau se creuser la tête, ce n’était pas possible. Elle n’avait peut-être jamais été très bonne en calcul, mais elle était encore certainement capable de calculer à peu près la date. Aussi, jusqu’à ce que le soleil commence à redescendre, Killyô, supportant la douleur qui vrillait dans tout son corps, s’occupa méticuleusement de ses tâches ménagères habituelles. Elle ne pouvait pas laisser ses mouvements trahir sa condition physique devant les yeux de sa belle-mère. Depuis qu’elle avait découvert qu’elle portait en elle une graine humaine, Killyô avait pris soin de ne pas faire le moindre faux pas en s’occupant des tâches ménagères de façon à ce que madame Pak n’ait aucune raison de suspecter qu’elle était enceinte. Dès le début, elle avait enserré son ventre si étroitement que même si madame Pak avait eu un oeil d’aigle, elle n’aurait rien pu découvrir, à moins de la déshabiller. Toutefois, il y avait certaines choses que Killyô ne pouvait cacher. Elle ne pouvait tenir secrètes ni la sueur froide sur son front, ni ce visage émacié. Les deux femmes vivaient ensemble à l’intérieur de la même clôture depuis neuf années et pourtant madame Pak n’était que très rarement entrée dans la chambre de sa belle-fille. Cette prudence de mouvement n’était pas sans raison. Killyô se souvenait des quelques fois où madame Pak avait évoqué comment, jeune mariée, elle craignait l’apparition de sa belle-mère dans la chambre du couple, ce qui était pire que de mettre les mains dans une ruche.
« Comme si elle observait la lune en plein jour, elle étudiait chacun de mes mouvements étranges, elle observait minutieusement mes réactions de nouveau membre de la famille, c’était aussi horrible que si j’avais dû me montrer toute nue. »
Cela faisait neuf ou huit mois que madame Pak avait parlé de cela pour la dernière fois. Depuis lors, ses visites occasionnelles dans sa chambre pour tuer le temps avaient cessé. Quelle chance pour elle d’avoir aujourd’hui une belle-mère qui avait expérimenté ce genre de choses. Mais, de temps à autre, la vieille madame Pak ouvrait la porte du salon de réception pour l’observer avec un air troublé traverser la cour. Ce regard mélancolique, mais sans reproche, épouvantait pourtant Killyô, très mal à l’aise, comme si une vis était plantée dans ses jointures. Ce jour-là, cependant, après le départ de Chômgae dans la matinée, la porte de la chambre ne s’ouvrit plus. A part quelques bruits de frôlement quand elle bougeait, madame Pak resta aussi silencieuse qu’un corps dans une tombe. Tout comme lorsqu’elle avait observé le deuil de sa propre belle-mère, elle n’avait pas prononcé un seul mot de la journée. Au moment où le soleil se coucha avec une traînée rouge, Killyô sut qu’il lui serait trop difficile de rester dans sa chambre à supporter la douleur. Parce qu’elle avait réalisé subitement que les douleurs annonçaient la naissance. Elle ne savait pas exactement comment elle avait réussi à s’échapper de la maison. Elle se souvenait seulement avoir jeté un coup d’oeil sur la chambre de sa belle-mère en franchissant la grande porte. Mais sa porte était restée aussi hermétiquement close que la bouche d’un mort. Une fois dehors, la douleur lancinante dans son bas-ventre remonta à chaque moment jusqu’au milieu de sa poitrine, jusqu’à ce que ce qu’elle sente une extrême fatigue dans toutes ses articulations. Elle leva les yeux vers le haut de la colline Kalmoe. De penser qu’elle devait marcher jusque-là la fit grincer les dents. Un instant, lorsqu’elle parvint au canal d’irrigation qui contournait le village, elle perdit son chemin juste au moment de commencer à grimper la colline. Parce que son esprit s’évanouissait dans l’espace et qu’elle aurait été dans l’impossibilité de dire si elle allait vers Kalmoe ou si elle redescendait de Kalmoe vers le village. A ce moment, l’abattoir dont Chômgae lui avait un jour dit qu’il s’appelait Ch’ôn’gung attira le regard de Killyô. La rumeur courait que c’était là qu’un gendarme japonais, du poste de police de Sôkpori, venait boire du sang chaud, chaque fois que Chômgae tuait un boeuf, et elle ne s’en était jamais approchée. L’abattoir se trouvait derrière un mur de pierre écroulé, à l’extrémité du champ de maïs bien ordonné qui longeait le canal d’irrigation, et, à l’endroit où une des ailes du bâtiment était à moitié écroulée, Killyô entra sans réfléchir. Le bruit du tonnerre semblait maintenant tout proche. Chaque fois que le tonnerre grondait au-dessus la colline de Kalmoe, ttuk ttuk, des mottes de terre tombaient d’entre les poutres du plafond. S’appuyant sur le mur de terre décrépi, elle attrapa d’une main un poteau qui ne semblait guère solide et, en s’affaissant, elle délaça de l’autre le tissu de coton enroulé autour de son ventre. Puis Killyô perdit conscience et sombra dans la confusion, d’étranges choses passant devant ses yeux. Quand elle reprit ses esprits, les étoiles couvraient le ciel, et son corps était secoué de frissons comme un arbre dans le vent du nord. Killyô rampa pour sortir de l’abattoir, et, en appuyant son corps contre le mur en pierre, elle rassembla juste la force qu’il lui fallait pour se mettre sur ses pieds. Elle ne savait pas qu’il pouvait y avoir autant d’étoiles dans un bruit de tonnerre. Elle s’assit sur le rebord du canal d’irrigation, là où commençaient les sillons d’un champ de maïs. Même sous la clarté des étoiles, elle savait que la chose gluante qui collait à ses mains était du sang. Il était presque minuit quand, après avoir lavé ses mains et arrangé ses vêtements, elle rentra à la maison. A sa surprise, il y avait de la lumière dans sa propre chambre. Mais sa belle-mère madame Pak ne l’attendait pas. Sa chambre aussi était éclairée, mais il semblait qu’elle y était couchée comme elle l’avait été toute la journée. Sentant une présence à l’extérieur, madame Pak ouvrit la porte. Ses fins cheveux blancs, éclairés de derrière, brillaient comme de l’argent. Killyô traversa la cour jusqu’aux dalles du perron. Madame Pak parla la première.
« J’ai allumé la lumière. »
« Je suis sortie faire un tour, Mère. »
Madame Pak regarda vers le ciel nocturne.
« J’ai entendu le tonnerre un peu plus tôt, mais maintenant, il y tellement d’étoiles et si brillantes. Brillantes comme les yeux des enfants. »
« Voulez-vous que j’entre préparer votre lit ? »
« Inutile. Ce n’est guère important pour quelqu’un de ma taille, et d’ailleurs je peux m’en occuper toute seule. Mais j’ai des soucis. »
« Quoi donc? »
« Monsieur Hwang n’est pas encore rentré. Je me demande s’il n’a pas bu au marché. »
Killyô fut d’autant plus surprise qu’elle avait oublié que Chômgae avait dit qu’il partait le matin avec la vache à la recherche d’un taureau au marché.
« Je vais aller jeter un coup d’oeil à l’entrée du village, Mère. »
Mais madame Pak l’arrêta hâtivement, agitant sa main en l’air.
« Ce n’est pas le moment de sortir. N’y va pas. »
« Ce n’est que quelques pas à peine. »
« Ce qui m’inquiète, c’est que nous ne pouvons pas faire confiance à monsieur Hwang, je me demande s’il ne s’est pas passé quelque chose là-bas. »
« Attendons encore un peu, alors. »
« Ceux qui vont au marché rentrent toujours très tard. Le vent nocturne n’est pas bon pour toi, tu devrais rentrer. »
La nuit était profonde, mais les étoiles brillaient autant que la lune, et les craintes de la vieille dame suffisaient, alors pourquoi était-elle en plus si anxieuse d’empêcher Killyô de faire même quelques pas ? La lumière n’était peut-être pas assez faible pour cacher les taches de sang sur le boléro de Killyô. Et même si elle ne les avait pas vues, l’odeur du sang qui émanait de Killyô était certainement perceptible. Pourtant, la vieille madame Pak ne fit pas la moindre remarque concernant le comportement suspect de sa belle-fille. Rentrée rapidement dans sa chambre, Killyô changea de vêtements, peignit ses cheveux désordonnés et essaya de retrouver la contenance d’un jour normal, du moins en apparence. Elle s’effondra sur un oreiller. Avait-elle coupé le cordon ombilical. Alors seulement les questions qu’elle aurait dû se poser lui vinrent à l’esprit. A en juger par le sang sur ses mains lorsqu’elle était partie de là-bas, l’avait-elle coupé, même au comble du désespoir et de la confusion. Elle se concentra sur la douleur dans son ventre, cette douleur amère, aussi forte que si sa langue était tombée. Elle serra les machoires encore une fois et grinça des dents. Personne ne devait la voir dans cet état. Tout ce qui restait du clan Ch’oe était cette vieille maison avec des herbes poussant à travers les tuiles et ces deux femmes au destin assez néfaste pour être devenues veuves de bonne heure, deux veuves parvenant à peine à survivre. En rejoignant le clan Ch’oe, madame Pak avait donné à la famille un héritier, un fils unique, même s’il était de faible complexion. Elle avait elle-même choisi pour cet enfant malade une fille de Hamyang comme bru. Mais il ne pouvait pas trouver l’énergie de faire un fils, alors qu’il n’était même pas capable de porter sa propre vie.(…)

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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