Le hoquet – 빈방

Yi Ch’ôngjun

Traduit par Jeong Eun-jin et Jacques Batilliot


 

– et il avait tout le temps le hoquet…
La propriétaire ne me décrivit pas longuement mon futur colocataire.
Non pas qu’elle voulût me cacher quelque chose. Ce matin-là, alors que je partais au travail, elle eut tout juste le temps de me prévenir qu’il arriverait dans la soirée, puis d’ajouter ce commentaire, probablement dépourvu d’arrière-pensée.
Il était clair qu’elle n’avait pas prêté au fait une attention particulière.


De toute façon, si tel n’avait pas été le cas, même si cela l’avait frappé, mais qu’elle avait préféré m’en parler comme d’un détail sans importance, cela n’aurait rien changé pour moi. Elle était libre de m’imposer qui elle voulait, si je ne lui amenais pas quelqu’un moi-même. Qui plus est, un mois s’était déjà écoulé depuis le début du semestre universitaire et ceux qui cherchaient un logis se faisaient rares.
En plus de la grande chambre réservée à la propriétaire, une veuve, et à sa fille, qui préparait pour la troisième fois le concours d’entrée à l’université, la maison comprenait quatre pièces, toutes louées à des étudiants. C’était une construction traditionnelle en forme de U, d’un type courant dans ce quartier ; les trois chambres situées dans les deux ailes étaient occupées par six étudiants arrivés au début du semestre. J’occupais seul la quatrième, dans le corps principal du bâtiment, séparée du logement de la mère et de la fille par une salle de séjour. Comme vous vous en doutez peut-être, ce n’était pas volontairement que j’en disposais seul. Les étudiants n’étaient pas à l’aise avec moi, préférant une compagnie de leur âge. Ils n’aimaient pas cohabiter avec un salarié. On ne pouvait pas le leur reprocher. S’ils n’avaient pas une manie bizarre ou une passion particulière pour les études, c’était, au contraire, bien normal. S’il fallait adresser des reproches à quelqu’un, c’était plutôt à moi qui, deux ans après avoir terminé mon cursus, n’avais pas encore pu me résoudre à renoncer aux chambres d’étudiant. Je n’arrivais pas à faire mes bagages, habitué que j’étais à ce mode de vie et retenu par l’atmosphère sympathique et animée du quartier universitaire, dont je ne profitais plus beaucoup, mais de laquelle je gardais une certaine nostalgie. Autrement dit, c’était ce penchant regrettable qui perturbait le commerce de la propriétaire.
Elle devait s’impatienter. Pour ma part, je n’avais pas demandé une chambre individuelle, mais je n’étais pas non plus obligé de me mettre en quête d’un colocataire. Tout cela m’était indifférent.
Il n’en allait pas de même pour elle. Lorsque je lui avais payé le loyer du deuxième mois après la rentrée universitaire, je lui avais donné plus que le montant normal. Elle s’était sentie gênée de voir mes charges s’alourdir ainsi et avait à tout prix voulu me trouver un colocataire.
Il était donc possible que, bien qu’ayant remarqué cette singularité chez ce candidat, elle eût jugé bon de rester dans le flou et de l’évoquer comme une chose anodine. Si tel était le cas, je n’avais de toute façon rien à dire. Je ne précise pas cela parce que la particularité de ce type s’était révélée être vraiment insupportable, ni pour incriminer la propriétaire. Je veux simplement signaler que je n’avais pas prêté attention à cette remarque, et que, par ailleurs, étant moi-même embarrassé par cette situation, je ne pouvais pas être très regardant quant à la personne qu’elle avait choisie. On ne peut pas non plus exclure que la dite singularité ne lui soit pas apparue comme vraiment gênante.
Toujours est-il que j’avais ce jour-là la tête ailleurs. Les paroles de la propriétaire furent oubliées aussitôt entendues.
Mais le soir, alors que je rentrais tard après m’être saoulé après la sortie du bureau, il m’attendait.
Avec son hoquet.
– Je suis désolé…. hic ! J’ai fait … comme chez moi… hic ! … comme ça.
De méchants spasmes interrompaient son discours à intervalles réguliers.
C’est seulement alors que ce que la propriétaire m’avait dit ce matin-là me revint en mémoire. Une pensée saugrenue me vint : ce n’était pas par simple coïncidence qu’il avait été pris de hoquet devant elle. Mais il m’était difficile de l’exprimer à haute voix devant l’intéressé.
– Bah, cela ne fait rien. Soyez le bienvenu ! Vous êtes chez vous ! répondis-je bravement, en exagérant mon ivresse.
Mes efforts pour le mettre à l’aise ne me furent d’aucun profit.
Son hoquet continuait.
L’ampleur du problème se révéla au cours de cette même nuit.
En dehors du hoquet, on détectait d’emblée en lui quelque chose d’insolite dans ce quartier d’étudiants. Il ne possédait ni livres, ni table, juste une valise remplie de vieux vêtements et une couette usée. On aurait pu penser qu’il avait un emploi, mais dans ce cas, ce ne devait pas être grand-chose, vu son visage mal rasé et sa tenue négligée.
Je ne pouvais pas nier qu’il m’intriguait. Mais je ne voulais pas le questionner dès le premier soir, d’abord parce qu’à cause de ce fichu hoquet, il m’était pénible de discuter avec lui, et ensuite parce que la courtoisie m’interdisait de le mettre mal à l’aise. De plus, l’alcool que j’avais absorbé m’avait rendu paresseux. Une fois les présentations faites et les mots de bienvenue prononcés, je me couchai. C’était mieux ainsi, me disais-je, car il devait se sentir gêné à cause de son hoquet.
Mais comme on dit, un train peut en cacher un autre.
– J’éteindrai… hic… tout à l’heure… hic !
Il m’empêchait de faire l’obscurité ! Comme quelqu’un qui a un souci, il était vautré sur sa couette, ses mains soutenant son menton, les yeux bien ouverts.
Sans y prêter attention plus longtemps, je fermai les miens pour dormir.
Hic ! Hic !
Le hoquet, exaspérant, brisait régulièrement le silence. Il résonnait dans le calme environnant, comme le tic tac d’une horloge. Je n’arrivais pas à m’endormir. Le bruit cadencé et obsédant me maintenait de plus en plus éveillé.
L’homme, qui s’en doutait probablement, devait guetter une occasion. N’en pouvant plus, je m’apprêtais à lui tourner le dos, quand il me demanda soudain : « Et… le boulot… hic… ça va ? Hic ! », comme pour poursuivre une longue conversation que nous aurions eue. Constatant mon insomnie, il semblait m’inviter à bavarder.
Je fus bien obligé de rouvrir les yeux et de rester face à lui. A cause de sa façon de poser la question, mais aussi parce qu’il me donnait l’impression de savoir quelque chose à mon sujet. C’était peut-être la propriétaire qui lui avait parlé de moi, mais son ton posé me faisait soupçonner qu’il ne s’agissait pas de simple curiosité…
– Vous parlez du journal ? Je ne sais pas… Pisse-copie, ce n’est pas un travail digne de ce nom de nos jours…, lui lançai-je pour esquiver un interrogatoire, et ce seulement après avoir mis entre mes lèvres une cigarette que j’avais prise dans le paquet posé à mon chevet.
Ensuite, comme si de rien n’était, je m’informai :
– A propos… Est-ce la propriétaire qui vous a parlé de ma peu glorieuse profession ?
Je voulais savoir ce qu’il avait appris sur mon compte. Mais je n’en étais qu’au début de mes souffrances de cette nuit-là.
Me voyant allumer une cigarette, faute de pouvoir dormir, et affichant soudain un étrange entrain, il sauta sur l’opportunité. Il allait révéler une passion horripilante, presque surnaturelle, pour le bavardage. Mais je n’en pris pas immédiatement conscience. C’est que ce qu’il racontait me laissait pantois.
_ Ce n’est pas cette dame qui m’a informé. Hic ! Je connaissais déjà votre métier. Hic !
Ayant ainsi réduit à néant mon hypothèse et renonçant à dormir, il s’assit. Il n’était pas nécessaire de l’interroger, car il poursuivit :
– Pour dire la vérité, si je suis venu vivre ici, c’est sans doute parce que j’avais entendu parler de ce que vous faisiez. Hic !
C’était, me confia-t-il, l’agent immobilier qui lui avait parlé de moi. Il avait pris sa décision sur le champ en apprenant ce que je faisais. La propriétaire avait dû donner cette information lorsqu’elle me cherchait un colocataire. C’était compréhensible, dans la mesure où, si elle n’arrivait pas à en trouver un, c’était parce que je n’étais plus étudiant.
Je lui demandai alors quel rapport il y avait entre lui et le fait que je travaillais pour un journal. Il répondit sans changer de ton :
– Eh bien… Comme je vous l’ai dit, cela me plaisait. Hic ! Comment dire ? J’ai pensé que j’aurais des choses à apprendre avec vous.
Sur ce, il revint au point de départ de notre échange, comme si l’idée lui était soudain revenue :
– Vous avez dit tout à l’heure qu’il n’y avait pas de travail digne de ce nom dans votre journal ? Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas, mais… Hic ! Pourquoi parlez-vous de votre boulot dans des termes aussi négatifs ?
Il se mêlait en effet de ce qui ne le regardait pas, et presque avec un ton de reproche. J’avais envie de mettre fin à cette conversation. Quelles qu’aient été ses intentions, je n’aimais pas trop le fait qu’il connaissait ma profession avant même d’emménager et, qui plus est, j’avais toujours détesté parler de ma boîte. J’y avais pris mes habitudes depuis que je n’étais plus stagiaire, mais mon enthousiasme du début avait beaucoup baissé. Par ailleurs, son interminable hoquet était fatigant.
– Rapporter à la rédaction le communiqué du porte-parole ou de l’attaché de presse de l’organisme auquel on est affecté , c’est à peu près à ça que se résume une journée de travail. Ou bien se faire du souci pour les ménagères qui doivent préparer un dîner pas cher, ou pour les enfants qui n’ont pas d’aires de jeux… En plus, c’est mal payé !
Après cette réponse aigre, je remontai la couverture.
Mais cette fois encore, je fus mis en échec.
Il ne me laissa pas tranquille. Peut-être son hoquet l’empêchait-il d’inhaler, mais en tout cas il ne fumait pas. Il ne semblait pas davantage vouloir se recoucher. Tout en continuant à émettre son bruit exaspérant, il relança la conversation :
– Si c’est ça, être journaliste, je suis très déçu ! Hic ! Mais je crois plutôt que vous exagérez. Vous comprendrez un jour pourquoi je dis ça. Hic !
Après cela, il passa soudain aux présentations :
– On va arrêter de parler de vous. Hic ! Je crois que c’est à moi de vous dire qui je suis. J’ai trop insisté sur votre vie personnelle. Hic !
C’était décidément une étrange inclination qu’il avait là et que son incommodante pathologie ne décourageait pas. Je commençais à percevoir dans ses manières une bizarrerie qui dépassait les limites de ce que je pouvais supporter.
Je ne lui répondais plus vraiment. J’avais même fermé les yeux, comme si j’étais gagné par le sommeil, mais cela ne l’empêchait pas de continuer à monologuer. Ce que j’en écoutais distraitement, car cela m’intéressait médiocrement, n’allait pas complètement dans le sens de mes suppositions. Ce n’était effectivement pas un étudiant, mais il ne travaillait pas pour autant. Ses moyens, qui lui permettaient de payer le loyer, semblaient avoir une origine surprenante. Il avait été un employé modèle, m’expliqua-t-il, dans une des plus importantes sociétés d’électroménager du pays. Il y était resté cinq ans après avoir terminé ses études, huit ans auparavant, jusqu’à ce qu’il perdît son emploi trois ans plus tôt. Il s’attendait à être promu cadre grâce à la confiance qu’il inspirait aussi bien à ses supérieurs qu’à ses collaborateurs, quand un jour, un « scandale dérisoire et burlesque » avait réduit ses espérances en cendres. Il ne dit rien sur la nature de ce « scandale dérisoire et burlesque », qui lui avait ôté toute possibilité de rester à son poste et qui l’avait obligé depuis à aller d’une chambre de location à une autre, grâce à l’argent qu’il soutirait de temps à autre à son ancien employeur.
Son histoire devait être assez compliquée.
Cela m’intrigua. Je voulais en savoir plus sur le « scandale dérisoire et burlesque » qui avait amené un jeune homme à l’avenir aussi prometteur à mener une vie de marginal dans des pensions miteuses. Mais la première question que je me posai portait sur les relations qui le liaient à son ancien patron. Même s’il ne s’agissait pas de grosses sommes, ce dernier lui envoyait de l’argent chaque fois qu’il en demandait, sans regimber ni poser de conditions. Ses besoins étaient modestes : de quoi payer sa chambre et quelques bricoles. Par conséquent, il ne sollicitait pas souvent son bienfaiteur. Toujours est-il que c’était ce dernier qui l’entretenait ainsi depuis trois ans !
C’était une chose difficile à imaginer. Je ne pouvais réprimer ma curiosité quant au « scandale dérisoire et burlesque » qui l’avait contraint à démissionner et fait naître cet étrange rapport avec son ancien employeur. Mais il me fallut patienter, car l’homme, s’il était bavard, ne s’épanchait pas facilement sur ce point-là.
Je n’essayai pas non plus de tout découvrir en une fois. Je gardais le silence, retenant mes questions. Je pourrais toujours trouver les réponses plus tard. J’avais besoin de dormir. Une fois dessaoulé, je sentis la fatigue m’envahir. Si je lui faisais ne fût-ce qu’un commentaire sur son histoire, on n’en finirait jamais !
Je gardais les yeux fermés. Mais il savait que je n’arrivais pas à dormir.
– …bien sûr, c’est moi qui l’ai voulu, mais en tout cas, c’est depuis ce scandale digne d’un vaudeville que je bourlingue d’une chambre à l’autre. Même cela, ce n’est pas facile, à cause de mon fichu hoquet.
C’est ainsi qu’il aborda de lui-même son problème.
– Je fais le vide autour de moi à cause de cela. Il arrive que je sois obligé de quitter les lieux au bout de quelques semaines ou même d’une seule. Comme les cours ont commencé depuis un mois, je me suis dit que cette fois, j’aurais vraiment beaucoup de mal à trouver un logement. Mais j’ai eu la chance de tomber sur vous…
Son hoquet semblait en effet être assez grave, ce qu’il admit volontiers.
Je ne pouvais plus garder le silence, ni les yeux clos. Je me sentais peut-être coupable d’avoir volontairement ignoré son hoquet, ce que je ne pouvais continuer à faire à partir du moment où, en prononçant lui-même le mot, il semblait m’inviter à converser sur le sujet.
Je finis par ouvrir les yeux. Puis je lui demandai :
– Votre hoquet n’est donc pas passager ?
Cette fois encore, il me devança d’une longueur :
– Vous avez une patience exceptionnelle ! Hic ! Attendre si longtemps avant de me poser la question !
Il éclata d’un rire sournois, comme pour me signifier qu’il avait lu dans mes pensées, puis il reprit :
– Ce n’est pas passager. C’est une maladie chronique, très pénible. Hic ! Cela dure depuis trois ans, déclara-t-il sans hésiter.
Il était difficile de dire si ce qu’il ajouta relevait du compliment ou de l’ironie :
– Mais de toute façon, vous aviez déjà deviné, n’est-ce pas ? C’est pour cela que vous ne disiez rien. Hic !

Chi Songho n’était pas ce qu’on pouvait appeler un colocataire agréable. Pour résumer, je n’avais vraiment pas de chance. D’abord, son hoquet permanent était extrêmement agaçant, infernal pour qui devait le supporter. Je n’arrivais pas à me persuader qu’une telle maladie pouvait exister, tant cela paraissait aberrant.
Chi vivait avec elle depuis trois ans et continuait à en souffrir.
Toute la journée, sans interruption et très régulièrement, il avait le hoquet. C’était une torture encore plus insoutenable pour la personne qui l’entendait que pour celle qui l’émettait. On aurait dit que le flot de ses pensées et de ses paroles était passé au hachoir.
Après avoir passé avec lui un certain temps, je me sentis démoli, physiquement et psychologiquement.
Mais il y avait autre chose qui rendait ce type infréquentable.
Sa passion pour le bavardage avait de quoi provoquer le malaise !
J’en avais fait les frais dès le premier soir. Bien que sans cesse interrompu par ses spasmes, il adorait parler. Comme il ne travaillait pas, il passait ses journées seul dans la chambre. Et il attendait mon retour en compagnie de ses hoquets. Il n’avait besoin ni de réel motif ni de prétexte pour mettre en marche son moulin à paroles. Il ne prêtait aucune attention à mon humeur. Dès qu’il me voyait, il se mettait à discourir, sur n’importe quoi. Il m’arrivait de traîner exprès dehors en buvant. Mais ces soirs-là, ses laïus étaient d’autant plus longs qu’il les avait retenus en m’attendant.
Je n’arrivais pas à comprendre cette manie. J’étais vraiment mal tombé.
Je n’avais pas d’autre choix que de l’ignorer, pour autant que la chose fût possible, en lui opposant le silence ; d’attendre avec impatience qu’il se lasse et qu’il abandonne. Son infirmité et sa vie avaient pourtant éveillé ma curiosité, mais je ne pouvais pas le lui montrer. J’évitais, dans la mesure du possible, de lui fournir prétexte à m’adresser la parole.
Ce n’était pas très efficace, car il ne prêtait aucune attention à mon attitude. On aurait dit que c’était plus fort que lui : il ne pouvait s’empêcher de me parler. Au bout de quelques jours, je découvris des choses assez curieuses au sujet de son hoquet. La première, c’était qu’il marquait de temps à autre une pause. J’avais remarqué par exemple, dès le deuxième jour, qu’il en était ainsi pendant qu’il dormait. Et, Dieu merci, quand il prenait un repas. Dans le cas contraire, il n’aurait pas survécu. C’était un minimum de délicatesse de la part du Créateur pour le maintenir en vie.
Ce qui était encore plus curieux, c’était la troisième situation, outre le sommeil et les repas, qui amenait un tel répit. C’était quand il pérorait. En fait, cela ne se produisait pas chaque fois qu’il le faisait. Ce n’était pas le cas, par exemple, quand il sortait juste quelques mots. Mais le problème disparaissait quand, absorbé par son propre discours, il se lançait dans une interminable tirade. Le hoquet entrecoupait d’abord son débit, comme s’il menait un combat d’arrière-garde, mais quand mon interlocuteur était enivré par sa propre éloquence, il semblait progressivement repoussé, pour finalement disparaître. Je constatai ce phénomène, qui me parut singulier, dès le deuxième ou le troisième soir, et je pus le vérifier par la suite.
Ma deuxième découverte était liée à son attitude par rapport à sa maladie. Il paraissait à la fois désespéré et résigné, comme il me le confirma lui-même un jour. Il disait avoir tout essayé au cours des trois précédentes années, mais il n’y avait rien à faire.
C’était le premier dimanche après son installation.
Après avoir subi son hoquet toute la matinée, je craquai. Je crus devenir fou.
– Pourquoi n’essayez-vous pas de retenir votre souffle en vous pinçant le nez, puis d’expirer fort ? Peut-être que ça ferait effet, ne serait-ce qu’un moment.
Un peu embarrassé, je lui suggérai les trucs que je connaissais.
Mais il était sceptique :
– Ça ne servira à rien. Hic !
Il secoua la tête, l’air las.
Je continuai à égrener les recettes que j’avais expérimentées ou dont j’avais entendu parler :
– Ou boire de l’eau chaude et vous allonger pour réguler le souffle. En général, ça marche.
– C’est possible, si ça provient d’une anomalie du côté du diaphragme ou d’autres organes. Hic ! Mais pas dans mon cas. Hic !
– Vous voulez dire que vous ne connaissez pas l’origine de ce désagrément ?
– En tout cas, ce n’est pas une cause physique. Hic !
– Vous avez vu un médecin ?
– Des tas ! Ils m’ont confirmé que j’étais en parfaite santé. Hic ! Mais cela dit, ils n’avaient rien à proposer. Ils n’ont trouvé aucun dérèglement organique. Hic ! Il paraît que ça s’est déjà vu, à l’étranger. En Angleterre ou je ne sais où, on a même opéré un patient pour lui masser le diaphragme, mais sans résultat. Les médecins me traitent comme si j’étais un cobaye !
– Il y a un symptôme, mais aucune anomalie corporelle… Cela veut dire que la cause est psychologique ?
– C’est ce qu’ils semblent penser. Ils disent que la racine du mal a sans doute une origine qui n’est pas somatique… Un choc brutal ou bien du stress, par exemple.
– C’est le cas ?
– Je ne saurais dire… En tout cas je ne peux pas affirmer le contraire. Comme je vous l’ai déjà dit, il y a eu ce drôle d’événement qui m’a fait perdre mon emploi. Et ce truc affreux a commencé à ce moment-là.
– Vous ne m’avez pas encore raconté cet événement. Que s’est-il passé ?
J’insistai. Mais à partir de ce moment, son ton perdit progressivement son habituelle assurance et laissa percer une sorte de trouble.
– C’est-à-dire… C’est difficile à expliquer comme ça. Ce n’était pas grand-chose, mais ça peut faire naître des malentendus. Et puis il est possible que cela n’ait rien à voir avec mon hoquet. Il ne faut pas forcément chercher des liens de cause à effet dans tout ça. Moi-même, j’ai du mal à comprendre. Mais… comment dirais-je ? Vous finirez par tout savoir un jour, mais si je dois faire un commentaire tout de suite, ce pourrait être que ce fut un incident résultant d’une excessive arrogance.
Sa façon de parler me fit penser, sans toutefois que je puisse en être sûr, qu’il avait fini par admettre que l’origine de son mal n’était pas physique, qu’il avait une explication, mais se montrait peu sûr de son diagnostic, parce que ses idées sur le sujet n’étaient pas encore assez précises, ou peut-être parce qu’il jouait un rôle pour attiser ma curiosité.
Je lui lançai alors sur le ton de la plaisanterie :
– Si la cause est mentale, la cure doit l’être aussi ! On dit que surprendre la personne peut produire des résultats ; ça peut être un exemple de méthode psychologique. Vous voulez que j’essaie ?
Je lui fis une grimace, mais il n’y prêta pas attention :
– Je ne sais pas… J’ai déjà essayé ça plusieurs fois, mais sans succès.
L’air lassé, il secoua la tête. Il était en fait profondément accablé par son propre cas. Mais, fait étrange, il y avait une lueur au sein même de son désespoir. Il ne connaissait ni l’origine de son hoquet ni les moyens de l’éradiquer, sauf un :
– Il n’y a pas de médicament pour cette maladie. La seule manière d’oublier un peu cet inconfort, c’est de parler sans arrêt…
C’est dans ces termes que Chi s’exprima. Il était donc conscient du fait que quand il était absorbé par ce qu’il racontait, son infirmité disparaissait. C’était pour la surmonter qu’il se lançait dans une véritable logorrhée verbale.
Après avoir discuté de son problème et de sa passion pour le bavardage, je me sentis soulagé. Il luttait contre le hoquet par la parole. Il savait aussi que son mal marquait une pause quand il dormait ou mangeait. Il ne pouvait cependant pas passer sa vie à ça ! Il ne lui restait plus que le discours, mais c’était une lutte sans fin.
Je compatissais et j’avais envie de le soutenir dans son combat. Je me mis à prêter attention, quand je pouvais, à ce qu’il disait. Pour l’aider, je devais l’écouter, bouche cousue.
Un jour me vint une idée farfelue.
Si le langage constituait le seul remède à son handicap, il en était peut-être aussi l’origine. Si on atteignait la racine même de ce qu’il avait à exprimer, il était peut-être possible de déraciner son hoquet par la même occasion. Pour y parvenir, il fallait lui faire raconter tout ce qu’il avait à dire : tout ce qu’il avait vu, entendu, vécu, pensé et senti devait sortir de lui. Il fallait vider tous les mots qu’il y avait en lui.
Je décidai donc de le laisser bavarder tout son soûl. Je fis connaître ma résolution à l’intéressé et lui jurai que j’allais lui donner un coup de main.
Il ne se montra pas très enthousiaste.
– Je ne sais pas… Ce serait bien sûr un grand soulagement. Hic ! Mais ça m’étonnerait que ça marche, j’ai tout essayé. Hic !
Il palabrait pour gagner un répit, ne fût-ce que quelques instants, mais n’attendait pas davantage de cette méthode. Il affirma par ailleurs qu’il avait déjà tenté l’expérience, en vain.
Il me confia que, par exemple, il avait quitté sa précédente chambre parce qu’il n’avait plus rien à dire. Quand il avait épuisé ses ressources verbales et que son interlocuteur ne s’intéressait plus à son cas, il en cherchait un autre. Il avait poursuivi cette quête pendant trois ans, mais le hoquet était toujours là.
Je voyais ce qu’il voulait dire, mais je ne pouvais pas me résigner à renoncer. Je ne voyais pas d’autre solution. Ses remarques ne m’avaient pas fait changer d’avis.
Je doutais qu’il se fût déjà complètement « vidé » auparavant. Peut-être ses précédents colocataires s’étaient-ils lassés avant qu’il en ait eu fini, ou lui-même avait-il inconsciemment omis des histoires trop profondément enfouies en lui.
Je voulais vérifier par moi-même. Il me fallait le siphonner complètement, jusqu’au dernier mot, jusqu’à ce qu’il devienne une coquille vide.
A dater de ce jour, je l’écoutais avec patience. Chi n’essaya pas de se soustraire à ma tentative. Il ne croyait pas à la guérison, mais ne pouvait pas non plus renoncer à la lutte. Nous eûmes à partir de là d’innombrables échanges. Je pris l’habitude de rentrer après le travail avec une bouteille de soju et de lui servir de déversoir jusque tard dans la nuit.
Nous commençâmes par notre enfance. Puis nous évoquâmes successivement l’école primaire, le collège, jusqu’à l’université, mon propre récit ayant pour seul but de lui donner la réplique. Les gens que nous avions rencontrés et quittés, la famille, bien d’autres détails encore, bref tout ce qui était dans nos mémoires respectives fut jeté sur le tapis.
Lorsque le chapitre « histoires personnelles » fut terminé, nous attaquâmes nos expériences professionnelles et nos opinions sur le monde. Nous parlâmes des journaux, des actualités télévisées, de l’argent, de l’amour, des propriétaires, des autres pensionnaires, et même de l’alcool que nous absorbions.
Peu importait le sujet. Cela n’avait pas d’importance. La plupart du temps, il s’agissait de souvenirs sans intérêt et il n’y avait rien dans ce fatras qui aurait pu avoir un rapport avec son problème. Pour dire la vérité, il s’avéra, au fil de ces échanges, que Chi S_ngho était un personnage extrêmement banal, que son passé et son intelligence étaient des plus ordinaires. Et il racontait tout cela d’une manière on ne peut plus anodine et classique.
Il n’y avait rien de particulier chez lui, et pas davantage dans son contexte familial, son enfance ou son adolescence. Même chose pour sa vie de salarié avant qu’il quittât son emploi. De par ses compétences et son humeur égale, il était très apprécié de ses supérieurs et jouissait de l’amitié et de la confiance de ses collègues, qui le sollicitaient souvent pour qu’il leur donnât un coup de main. Rien dans son existence de monsieur Tout-le-Monde ne semblait pouvoir être la cause de son hoquet.
Mais de son histoire, je m’en moquais.
Le but était de le faire parler, d’atteindre la racine de sa parole ; c’était pour cela que je l’incitais à s’exprimer. Quand le sujet concernait mon propre passé ou mes convictions, je m’arrangeais pour qu’il le fasse quand même parler plus que moi. Même dans ces cas-là, c’était lui qui menait la conversation et je me contentais de l’écouter, me bornant à quelques commentaires.
Cela faisait presque un mois que nous cohabitions. Un soir, nous commençâmes à nous rendre compte que nous n’étions pas loin d’avoir épuisé tous les thèmes possibles. Je réalisai peu à peu qu’en fait, nous ratiocinions autour des mêmes depuis plusieurs jours. Après le dîner, nous entamions notre discussion par la critique des plats, presque toujours identiques d’un repas à l’autre, qu’on nous servait dans cette pension : une assiette de kimch’i préparé avec des radis, un morceau de maquereau mijoté, une soupe de soja, des anchois séchés ou encore des épinards ou des haricots. Notre insatisfaction nous amenait ensuite à critiquer la fille de la propriétaire, pas très intelligente, qui avait échoué deux fois à son examen d’entrée à l’université et qui se livrait à des agissements louches avec les autres pensionnaires. L’avantage qu’il y a à dire du mal des autres, c’est que c’est une matière à peu près inépuisable ! Nous ne nous limitions pourtant pas à ce genre de considérations, mais enchaînions sur nos inquiétudes quant à l’avenir de ces jeunes gens, et nos échanges devenaient de plus en plus sérieux.
Mais cela ne nous amusa plus au bout de quelques jours. Un soir, nous convînmes qu’il fallait passer à autre chose. Nous trouvâmes une solution : les histoires drôles à la mode.
– Deux cannibales montent sur une montagne pour regarder le monde. Hic ! lança aussitôt Chi S_ngho qui s’était pour l’essentiel contenté de hoqueter depuis qu’il avait fini de dîner.
– Ils voient passer un train rempli de gens. Un des deux cannibales demande à l’autre ce que c’est et ce dernier lui renvoie la question : « Tu ne sais donc pas ce que c’est ? » Savez-vous ce qu’il a ajouté ?
Ce fut avec cet extrait de la série des cannibales, qui avait connu du succès peu de temps auparavant, que Chi avait amorcé le jeu.
C’était une idée amusante et j’en fus plutôt soulagé.
– Je ne sais pas. Qu’a-t-il dit ?
Bien sûr, je connaissais la réponse, mais n’en laissai rien paraître pour ne pas casser le dialogue, qui avait eu du mal à se mettre en route. C’était aussi un procédé fréquemment utilisé par les amateurs d’histoires drôles par courtoisie et encore plus utile en l’occurrence.
J’adoptai une mine sérieuse et le fixai en attendant qu’il me donne la réponse.
Il le fit en se rengorgeant :
– Il a ajouté : « Espèce d’idiot ! C’est du kimbap, un rouleau de riz ! »
Et il s’esclaffa. Je l’imitai, avant de prendre le relais :
– Alors je continue dans la même veine… Un cannibale marche dans la rue et passe devant une enseigne sur laquelle on lit : « Bains collectifs. » Il entre, mais en ressort aussitôt en maugréant. Qu’est-ce qu’il dit ?
C’était un des plus récents épisodes de la série.
Il ne trouva pas la réponse. Il continuait à sourire, présumant qu’elle serait forcément drôle. Dans ce genre d’amusement, il ne faut pas faire attendre trop longtemps la solution. Je la donnai donc sans tarder.
– Il dit : « Je croyais que c’était un bain, mais c’est un restaurant ! »
Chi resta plié en deux un certain temps. Et c’est ainsi que nous nous proposâmes à qui mieux mieux différentes devinettes. Au bout d’un moment, une pensée me vint soudainement. Je connaissais déjà toutes les histoires qu’il me racontait, tout comme les questions qu’il me posait, mais je ne le montrais jamais. Je le laissais toujours conclure. Puis je riais comme si je découvrais la blague. Je me demandai tout à coup si lui-même n’avait pas adopté la même stratégie : il me laissait raconter jusqu’au bout des fariboles qu’il connaissait déjà. Sa façon d’éclater de rire quand je donnais la solution me parut alors vide de sens.
Mes soupçons se trouvèrent bientôt confirmés.
Je me lançai dans la série des enfers.
– Nolbu descend aux enfers…, dis-je quand ce fut à nouveau mon tour. On y pratique toutes sortes de châtiments : marcher sur des clous, plonger dans de l’eau bouillante, se faire mordre par des serpents… Le gardien lui demande de faire son choix. C’est alors que Nolbu aperçoit un grand bassin, semblable à ceux qu’on voit dans un bain collectif, sauf que la surface de l’eau est couverte d’ordures ; plongés dedans, il y a des gens dont on aperçoit juste la tête. Nolbu choisit cette punition, qui lui paraît moins pénible que les autres, quitte à devoir supporter les détritus et les odeurs. Après lui avoir demandé de confirmer ce choix, le gardien le fait entrer dans le bassin. Nolbu y plonge son corps en gardant le nez bien orienté vers le haut. A ce moment-là, le gardien lance à haute voix un ordre qui le fait sursauter. Savez-vous ce qu’il a dit pour que Nolbu regrette aussitôt son choix ?
Après lui avoir posé la question, je l’observai. Cette fois encore, il avoua son ignorance, tout en s’efforçant de réprimer l’hilarité que l’anticipation d’un rebondissement déchaînait chez lui. Puis il me poussa avec impatience à lui donner la réponse :
– Le gardien a crié : « Fin de la pause de dix minutes ! On plonge ! » Aussitôt après, les têtes ont disparu sous l’eau.
Il éclata de rire.
Quand il eut retrouvé son calme, un étrange silence s’abattit sur la pièce. La voix de Chi résonna dans le vide pour annoncer qu’il jetait l’éponge.
– Une pause de dix minutes… Votre… fin est encore très gentille. Hic ! En ce moment, les histoires vont plus loin. Hic !
Après m’avoir regardé comme si j’avais commis une erreur qu’il lui fallait corriger, il poursuivit :
– Ce que le gardien a dit à ce moment-là, c’était… hic : « La fin de la pause de dix minutes tous les trente ans ! Plongez ! » Hic !
La version de Chi était bien sûr encore plus cruelle que la mienne, mais elle pouvait lui fournir une nouvelle opportunité d’éclater de rire. Pourtant il n’en fit rien et moi pas davantage : j’en étais incapable.
Il était évident qu’il avait déjà entendu tout ce que j’avais raconté. Il avait feint le contraire, m’obligeant à chaque fois à aller jusqu’à la fin. En somme, nous étions en train de nous jouer mutuellement la comédie tout en faisant semblant d’y prendre plaisir. Cela signifiait que nous avions vraiment épuisé les sujets de conversation. C’était le constat auquel j’étais arrivé et Chi semblait avoir eu la même prise de conscience. Son hoquet était revenu, même quand il parlait.
Nous n’avions plus rien à nous dire. Ayant réalisé cela, nous restâmes muets soirée après soirée. Aucun de nous deux n’essayait de renouer le dialogue. Nous avions compris que même nos jeux étaient inutiles. Je continuais à ramener du soju après le travail, mais après l’avoir partagé en silence avec Chi, je me couchais tôt. Quant à lui, il feuilletait des journaux ou restait assis, les yeux fixés au plafond, en proie à son hoquet, puis finissait par s’allonger.
Je continuais malgré tout à rentrer directement après le travail. Il restait des points non résolus. Certes nous n’avions plus rien à nous dire, mais j’avais l’impression que je n’avais pas encore réussi à atteindre la racine des mots qui étaient en lui. Surtout, le mal n’avait pas disparu, contrairement à ce que j’avais attendu de ma méthode, et ne semblait pas vouloir le faire.
Son histoire n’était pas terminée. C’était dans l’espoir d’extirper la racine qui résistait encore, que je me pressais de rentrer après mon travail. J’allais bientôt découvrir ce qu’il dissimulait ainsi.
Il ne m’avait toujours pas expliqué comment son hoquet avait commencé ni ce qui s’était passé à l’époque où il travaillait. Il répétait qu’il ignorait la cause de sa maladie et les circonstances dans lesquelles elle avait pu se déclencher, ajoutant que, là-dessus, les médecins ne lui avaient été d’aucune utilité. Quant à ce qu’il avait vécu à l’époque, il préférait rester dans le vague, se contentant d’évoquer le fameux « scandale dérisoire et burlesque ».
J’étais de plus en plus persuadé qu’il me cachait quelque chose. Il n’était pas possible qu’il n’ait aucune idée de la cause de son infirmité. Le scandale en question ne devait pas être aussi insignifiant qu’il le disait. Mais il continuait à fuir le sujet en se bornant à des propos confus et refusait de me donner des détails. Il y avait là de quoi faire croître ma suspicion. Il était clair qu’il évitait volontairement de donner toute explication sur les événements de l’époque et que ces cachotteries avaient un rapport avec sa maladie. Peut-être même savait-il déjà tout à propos de cette dernière et, muré dans une sorte de désespoir, refusait-il de m’en parler. C’était du moins ce que je pensais de plus en plus. Je me mis alors à l’interroger en ce sens. Mais il était difficile de progresser. Comme je m’en étais douté, il renâclait à s’épancher.
– Que voulez-vous que je vous cache ? Hic ! C’est dans votre tête ! Si je ne vous en parle pas, c’est parce que, même pour moi, tout cela n’est pas très clair. Hic ! J’ai du mal à trouver une logique à tout ça. Croyez-moi, je suis le premier à vouloir découvrir la cause de mon problème. Hic !
Il continuait à brouiller les cartes. Je n’eus pas plus de succès quant au scandale lui-même.
– Votre curiosité est bien désobligeante ! Mais il n’y a rien à raconter ! Hic !
Sauf que, à force d’être harcelé, il finit par lâcher comme pour lui-même quelques mots mystérieux :
– … Il y avait plein de filles à poil dans la pièce… Hic ! Un mauvais plaisant orientait un jet d’eau dans leur direction, par la fenêtre… Hic ! Une vision d’enfer !
L’image était suffisamment insolite pour avoir un rapport avec son mal.
Mais il en resta là. Ce n’était pas lui qui avait été ainsi douché. Je cherchais un lien entre ces différents éléments, mais il ne m’aida pas davantage.
– Passons… Hic ! Ce n’est pas intéressant. Hic !
Je brûlais d’impatience. Tantôt il donnait l’impression qu’il n’y avait rien d’autre à en dire, tantôt il titillait mon impatience en refusant d’expliciter l’épisode qui semblait être la clé dans son histoire. Je commençai même à craindre qu’il ne quitte sous peu la chambre. Si la source de ses discours était tarie, il allait sans doute partir à la recherche d’un nouvel interlocuteur. Mais je continuais à croire que, tant qu’il n’était pas guéri, il devait continuer. Je ne pouvais pas le laisser partir comme ça. Je devais aller jusqu’au bout. Heureusement, il semblait moins pressé de partir que je ne le pensais. Gardait-il encore un espoir à mon sujet ? Ou bien n’avait-il même plus le courage de chercher un autre logis ?
Restant d’humeur égale, il faisait preuve d’une grande patience, même depuis que nos échanges avaient pris fin. Il nous fallait les reprendre : moi parce que j’étais toujours motivé par le désir de découvrir quelque chose, lui parce qu’il espérait voir s’arrêter, ne serait-ce que provisoirement, son hoquet.
Nous ne pouvions plus nous raconter des histoires drôles. Il fallait donc trouver un nouveau jeu verbal. Nous en trouvâmes un, qui parut plutôt satisfaisant : les devinettes. Pas les vieilles lunes, mais celles dont l’humour était dans l’air du temps. La version moderne du métier du roi Sejong ? Mannequin permanent à la Banque de Corée . Le pire bâtard du monde ? Emile Zola . Ainsi de suite. Ces blagues débiles nous faisaient passer le temps et nous les développâmes par la suite en jeu des vingt questions.
– Est-ce un animal ? Une plante ?
– Est-ce quelque chose d’utile dans la vie de tous les jours ?
Dès que nous avions du temps, nous nous lancions dans ce divertissement. Mais au bout de quelques jours, il finit par ennuyer mon compagnon. Un soir, il s’efforça obstinément de me cacher sa réponse, qui n’était autre que son désagrément.
– C’est votre hoquet, n’est-ce pas ?
Ce n’était pas sans mal que j’avais trouvé la solution.
Chi, lui, n’arrivait pas à résoudre mon énigme. Impatienté, je finis par lâcher :
– C’est l’œuf au plat qu’on nous sert une fois par semaine le soir !
C’était à lui d’imaginer une devinette, mais ce qu’il fallait deviner fut encore une fois son hoquet :
– Encore ! Mais vous me l’avez déjà faite, celle-là ! Trouvez autre chose !
Je commençais à me demander à quoi il jouait, mais je décidai de lui donner une autre chance. Ce fut cette fois encore plus déconcertant. La solution, que je finis par trouver, n’était autre que… l’œuf au plat !
– Mais vous voulez vraiment me faire tourner bourrique ! L’œuf au plat, je l’ai déjà utilisé, juste à l’instant ! répliquai-je sur un ton plutôt agacé.
Je l’engageai néanmoins à poursuivre. Je pressentais en effet que quelque chose était en train de se passer dans sa tête. Heureusement, il céda encore une fois à ma demande.
La partie avait repris son rythme normal.
– Un animal ? Une plante ?
– Ni l’un ni l’autre.
– Es-ce visible ? Tangible ?
– Oui et non.
– Quelque chose qui n’existe que dans notre pensée ?
– Non.
– On s’en sert tous les jours ?
– Non
Et ainsi de suite. A partir de ce moment, ce fut toujours « non ».
– Un savoir ?
– On peut le dire avec des mots ?
Je m’obstinais, mais lui secouait imperturbablement la tête. Il lui arrivait même de le faire avant même que j’aie fini de formuler ma question ! Comme si, dès le départ, il n’y avait pas d’autre réponse possible.
– Non… Non… Non.
Je n’arrivais pas à trouver un fil conducteur. Au bout du compte, je capitulai :
– J’abandonne ! Qu’est-ce que c’est ?
Il déclara alors d’un ton las, une ébauche de sourire aux commissures des lèvres :
– Cela ne m’étonne pas. Moi-même, j’ignore de quoi il s’agit.
Je ne compris pas tout de suite ce qu’il voulait dire. J’insistai :
– Comment cela, vous ignorez de quoi il s’agit ? Qu’entendez-vous par là ?
Il répliqua alors sans manifester la moindre gêne :
– C’est que… Je ne pensais à rien de particulier. Hic !
Son hoquet avait repris sans que je m’en aperçoive.

Je n’en pouvais plus.
Les devinettes n’avaient rien changé. Lui aussi en avait assez et ne se concentrait plus assez pour pouvoir percer à jour mes énigmes. Qui plus est, pendant le jeu, son hoquet continuait. Peut-être pensait-il à son déménagement ? Il ne semblait plus chercher de nouveau sujet de conversation.
Je pris alors une décision. Je regrettais même de ne pas y avoir pensé plus tôt. Le lendemain, après le travail, je me rendis à la société d’électroménager où Chi avait été employé. Comme il m’en avait donné le nom, je la trouvai sans difficulté. L’entreprise possédait une usine d’assez belles dimensions. Mais je ne me trouvai pas plus avancé, car ses anciens collègues ne m’apprirent pas grand-chose. Ils ne voulaient pas s’exprimer à son sujet. Le personnel administratif, que j’interrogeai en premier, m’opposa le mutisme. Si je pus au moins avoir la confirmation du fait qu’il avait bel et bien travaillé là, ce fut grâce à la curiosité d’un vieux chef de service qui commençait à trouver ma présence suspecte :
– Chi S_ngho ? Oui, je me rappelle qu’un type de ce nom a travaillé à la production, il y a quelques années… Mais c’est à quel sujet ? fit-il, ne cherchant pas à dissimuler sa méfiance, comme pour me barrer ostensiblement le passage.
Soudain, je pressentis quelque chose d’anormal, mais je ne voulais pas inquiéter inutilement mon interlocuteur :
– C’est quelqu’un que je connais… Je voulais avoir quelques renseignements à son sujet, fis-je pour rassurer le vieux chef de service si soupçonneux, avant de l’interroger poliment sur la raison pour laquelle Chi avait quitté son emploi.
Mais son attitude, dont je ne m’expliquais pas la cause, resta la même.
– C’est-à-dire que… C’était il y a si longtemps que je ne me souviens pas bien…
Après un instant où il ne fit rien d’autre que cligner les yeux, comme s’il cherchait dans sa mémoire, il finit par déclarer, d’un ton peu naturel :
– C’est peut-être pour des raisons de santé qu’il a démissionné… C’est cela, ça me revient ! C’était à cause de son hoquet. Il a démissionné à cause de son hoquet. Faut dire que c’était un fameux hoquet !
– Démissionner à cause d’un hoquet ? Il ne souffrait d’aucune autre maladie ? le questionnai-je à nouveau pour en avoir le cœur net.
– Peut-être que oui, mais il me semble que la raison officielle, c’était ça.
Après avoir confirmé sa version, il sembla de nouveau rechigner à me répondre, comme s’il y avait des choses qu’il ne pouvait pas me raconter.
– Démissionner à cause d’un hoquet ! Il devait être particulièrement sévère, ce hoquet ! insistai-je pour lui faire croire que je n’étais au courant de rien, avant de lui demander si cela faisait longtemps qu’il avait ce problème.
Faisant une étrange grimace, il me gratifia d’une réponse vague et formulée sur un ton hésitant :
– Je ne sais pas, mes souvenirs sont flous. Mais je suppose que non, vu qu’il nous a quittés à ce moment-là. Et puis, s’il avait été déjà comme ça, on ne l’aurait pas embauché…
C’est ainsi qu’il m’envoya promener ; il n’y avait plus rien à en tirer.
Mais ma curiosité n’étant pas satisfaite, je m’obstinai, lui demandant s’il ne s’était pas produit un scandale ou un incident qui l’aurait obligé à démissionner, qui aurait pu être le déclencheur de son hoquet…
Mais aucune réponse franche ne vint. Le vieux se contenta de secouer la tête avec une expression ambiguë. Il n’en avait aucun souvenir, disait-il ; il ne lui semblait pas que soit survenu un tel événement. Puis il me tourna le dos.
J’avais épuisé mes moyens.
J’avais une drôle d’impression, mais il n’aurait servi à rien d’insister ou de prendre une attitude plus agressive. Je quittai le bureau de l’administration et me rendis dans la partie de l’usine où se trouvaient les ateliers, en suivant les indications qu’on m’avait données. Je me rappelai alors que Chi avait dit que des filles avaient reçu un jet d’eau, alors qu’elles étaient nues. Les « filles » en question étaient sûrement des employées. Cela s’était peut-être passé dans l’usine ou dans le dortoir.
Il n’y avait en effet que du personnel féminin dans l’usine, à part quelques surveillants et techniciens. Ceux-ci ne se montrèrent pas plus coopératifs que les gens de l’administration. Ils n’essayaient même pas de se montrer polis !
– Je ne suis pas au courant, disaient tous les hommes que je rencontrais.
Quant aux filles, elles faisaient comme si elles étaient sourdes et muettes.
Il était possible en effet que certains d’entre eux n’aient pas connu Chi S_ngho, qui était parti trois ans auparavant. Mais cette unanimité dans le mutisme avait quelque chose de bizarre. J’avais l’impression que les expressions hostiles et méfiantes qu’affichaient les employés dressaient entre eux et moi un mur de silence infiniment haut et épais. Mais là encore, je n’y pouvais pas grand chose. Je ne parvins pas à trouver quelqu’un pour engager une conversation. Il en alla de même du côté du dortoir.
Je renonçai, en proie à un amer sentiment d’échec. Quelque chose s’était passé, c’était sûr ; mais tout ce que je pouvais faire, c’était rentrer chez moi pour réfléchir à tout cela ou interroger à nouveau Chi.
Je repartais après avoir fait le tour du dortoir, quand soudain j’entendis un son étrange provenant de quelque part derrière les fenêtres. Plusieurs jeunes filles entonnaient quelque chose en chœur. Je continuais en direction de la sortie, sans prêter attention à ce qu’elles disaient. Mais réalisant qu’elles répétaient toujours la même chose, j’eus l’impression que c’était à moi qu’elles s’adressaient. Je finis par distinguer les paroles, qui s’enfoncèrent telles de flèches dans mon crâne :
– Un traître ! Chi S_ngho est un traître ! Un traître, Chi S_ngho ! Un sale traître ! disaient-elles à l’unisson.
Je me retournai dans leur direction, mais je ne vis personne derrière les vitres, à croire que j’avais rêvé.
Le soir, quand je lui avouai à quelle petite enquête je m’étais livré dans la journée, Chi S_ngho sembla très déçu :
– Vous avez fini par le faire ! Hic !
Il poursuivit, apparemment plein de rancune :
– Vous auriez mieux fait de vous en abstenir… Hic ! Si vous vous faites vraiment du souci à mon sujet ! Hic !
Son ton était résigné, mais nettement chargé de reproches. Après cela, il refusa d’aborder à nouveau le sujet. Comme pour me signifier que si je m’étais donné la peine d’aller me renseigner auprès de son employeur, je devais à présent en savoir assez, il se contenta de fixer le plafond avec un air soudain égaré.
Mais comme il s’en doutait probablement, je n’avais rien appris. Bien au contraire ! Le seul résultat avait été de fouetter ma curiosité. Il me fallait à tout prix lui faire avouer la vérité. D’ailleurs, j’avais désormais un plan pour lui délier la langue.
– L’impression que j’ai eue est que vous n’avez pas été là où vous auriez dû être, lançai-je comme si j’avais glané quelque information.
Si je ne faisais pas allusion au couplet sur le « traître », c’était pour ménager sa sensibilité. Il était par ailleurs nécessaire de lui laisser une marge de manœuvre.
Mon calcul s’avéra exact.
Un trouble se lut sur son visage. Cependant, il attendit encore un moment, comme hypnotisé par le bruit de son hoquet. Ce dernier s’aggravait, comme pour annoncer un danger imminent. Après s’être ainsi concentré sur cette souffrance, il me fixa droit dans les yeux. Puis, se résignant au bruit désagréable qu’il produisait, il ouvrit la bouche :
– Vous avez gagné… De toute façon, j’avais l’intention de tout raconter un jour. Hic ! Peut-être qu’en moi-même, j’y aspirais. Mais je ne m’attendais pas à être mis ainsi au pied du mur. Hic ! Je n’ai plus le choix. Vous êtes tellement pressé… Hic !
Après m’avoir ainsi fait savoir qu’il n’avait plus l’intention d’éviter le sujet, il donna raison à ses anciens collègues :
– C’est exactement ça. Hic ! Je n’étais pas là où j’aurais dû être. Quand j’y pense aujourd’hui, les gens ne pouvaient pas voir ça autrement. Cela me soulage de le reconnaître. Hic !
Il semblait supposer que j’avais tout découvert.
Je décidai de coller pour le moment à son discours.
– Comment pouvez-vous vous sentir soulagé en vous reprochant de ne pas avoir été là où vous auriez dû être ? fis-je, en feignant toujours.
Chi finit par prononcer lui-même le terme qui avait créé un tel malaise en moi :
– Un traître souffre davantage en voulant nier sa trahison qu’en l’admettant. Hic !
– J’ai le sentiment que vous voulez vous justifier.
– C’est parce qu’à ma façon, j’ai essayé de me tenir à ma place. Mais la suite des événements n’a pas donné cette impression. Pourtant, je n’ai pas l’intention de me défendre sur le tard, ni d’expliquer pourquoi on m’a fait ce procès. Hic !
– Mais alors, où étiez-vous à ce moment-là ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Au point où nous en sommes, ne pourrions-nous pas avoir une franche discussion ?
Réalisant la vanité qu’il y avait à multiplier les hypothèses, je finis par lui avouer mon ignorance. Comprenant enfin que je ne savais pas grand-chose, il ne sembla pas pour autant m’en vouloir. Peut-être saisi par de vilaines pensées, il souriait au milieu de ses rafales de hoquets, qui devenaient de plus en plus nourries. D’une voix où je perçus de l’autodérision, il poursuivit :
– On pourrait, en effet. Hic ! Mais ça ne changera rien aux faits. Il ne s’est rien passé d’extraordinaire. Hic ! C’était un si petit scandale que la presse n’en a même pas fait mention, vous êtes bien placé pour le savoir. Un véritable événement aurait été rapporté dans les journaux, n’est-ce pas ? C’était juste une scène de comédie burlesque. Hic !
Après avoir ainsi refroidi mon impatience, il s’interrompit quelques instants pour affronter un déferlement de spasmes, puis il reprit :
– Les filles ne désarmaient pas. Hic ! Elles ne voulaient pas sortir du dortoir. La direction a tout essayé. Mais elles n’ont voulu céder ni aux menaces ni aux gestes d’apaisement. A la fin, c’était presque nues, en culotte et soutien-gorge, qu’elles nous tenaient tête ! Hic ! C’était quelque chose ! Le dortoir grouillait de filles à poil… Hi ! Hic ! Mais le vrai spectacle a commencé après.
Il esquissa un sourire niais, probablement causé par le souvenir de cette scène, avant de reprendre :
– Quelques collègues, plus méchants que les autres, sont arrivés avec une lance à incendie pour projeter de l’eau froide à l’intérieur du dortoir où elles se trouvaient. Hic ! On était fin novembre, l’automne était avancé… Imaginez les filles, semi-nues dans une pièce inondée ! A l’intérieur, c’était le chaos ! Hic ! Comment auraient-elles pu tenir le coup ? Elles n’ont même pas pris le temps de se rhabiller. Elles sont sorties dans le couloir, on aurait dit des souris mouillées. Hic ! Toujours à poil, bien sûr. Mais elles s’en fichaient, tellement elles étaient remontées. Elles se sont agglutinées dans le couloir et se sont mises à pleurer…. Voilà, ça n’a été que ça, ce scandale. Je n’ai peut-être pas besoin de continuer. Vous avez l’esprit vif, vous devinez probablement la suite…
Il tentait de se réfugier dans son silence tout en guettant ma réaction.
Ce que je venais d’entendre relevait en effet du comique de situation, de la comédie burlesque. Mais ce récit continuait à me paraître incomplet. Je me vis obligé de le questionner un peu plus.
– Je suppose que ces employées ne manifestaient pas pour leur plaisir. Quelles étaient leurs revendications ?
Sans tenir compte de sa stratégie, je repris l’histoire par le début. Oubliant ce qu’il venait de dire, il se montra coopératif :
– Elles en avaient, bien sûr ! Au début, il s’agissait d’une augmentation de 50% de leurs salaires. En plus, elles ont exigé que leurs collègues licenciées pour avoir formulé cette requête soient réembauchées. Hic !
– La direction a refusé ?
– Au début, oui. Mais elle s’apprêtait à faire des concessions car la tension montait. Sauf qu’elle tardait à communiquer sa décision finale. A ce moment-là, elles ont mis la barre des revendications un peu plus haut : elles voulaient aussi que la direction autorise la création d’un syndicat.
– Parce qu’il n’y en avait pas ?
– Non ! Et la grève n’y a rien changé ! Pour la direction, ce point était inacceptable. Elle ne voulait pas céder là-dessus. Hic !
– Mais qu’est-ce qui les a amenées à se déshabiller ? C’est à la suite d’une manœuvre du patron, elles ont été piégées ?
– Non, c’étaient leur idée à elles. Après avoir tenté plusieurs approches qui s’étaient toutes soldées par un échec, la direction voulait les faire sortir de force. Hic ! Il fallait les faire évacuer le dortoir d’une façon ou d’une autre et les disperser. Mais elles ont deviné ce qui se tramait. Elles ont dû se dire que des hommes n’oseraient pas toucher des femmes nues. Mais comme on dit, vous passez la nuit à chercher une idée qui vous mènera finalement à la mort : c’est cette initiative qui a abouti à la lance à incendie !
Les questions et les réponses se succédèrent de la sorte, comme si nous avions repris le jeu des énigmes, sans doute parce qu’il avait décidé de tout dire, parce qu’il ressentait probablement un soulagement. Son hoquet, qui avait été particulièrement violent, commençait à s’apaiser. Toujours est-il que j’avais enfin appris la nature du fameux scandale. Mais je n’avais pas encore la réponse à la vraie question : je ne voyais pas quelle place occupait Chi S_ngho dans cette histoire ; elle n’apparaissait toujours pas.
– Mais vous, où étiez-vous à ce moment-là ?
J’avais repris mon rôle d’enquêteur et commençai à investiguer dans les coulisses de cet événement, dans l’espoir d’y découvrir ce qui pouvait avoir un lien avec le hoquet.
– Je suppose que c’est impensable du fait qu’elles étaient déshabillées, mais si, comme vous le dites, vous n’étiez pas là où vous auriez dû être, vous n’étiez tout de même pas dans le dortoir où se trouvaient ces filles déchaînées en petite tenue ?
– Non, je n’étais pas dans le dortoir.
Il confirma ainsi ma supposition, mais ajouta :
– Je me trouvais en fait dans le couloir. De l’autre côté de la porte.
– Pourquoi dans le couloir ? Qu’est-ce que vous faisiez là ?
– Je leur communiquais la position de la direction. J’avais aussi envie d’essayer de les convaincre. C’était un combat qu’elles ne pouvaient pas gagner. Il valait mieux qu’elles négocient avant de se faire écrabouiller.
– Pourquoi êtes-vous si sûr qu’elles ne pouvaient pas gagner ?
– La direction avait déjà pris sa décision : si elles ne cédaient pas, elle était prête à les licencier toutes. Peut-être n’aurait-elle pas pu, mais les préjudices étaient devenus trop importants…
– …
– Il fallait donc renouer le dialogue. C’était ce que je pensais à ce moment-là : essayons de discuter ; faisons un effort ensemble pour trouver un compromis ; vous obstiner ne vous mènera à rien, vous allez vous faire avoir… Mais les filles n’avaient plus tout leur bon sens.
– Pourquoi était-ce à vous d’assumer ce rôle ? Que vos arguments aient été fondés ou pas, il n’y avait pas de raison particulière à cela, n’est-ce pas ?
– Si. D’une part, c’était la direction qui en avait décidé ainsi ; d’autre part, c’était à moi que les employées pensaient pour la fonction de responsable du futur syndicat.
– Vous, leader du syndicat ? Alors, on peut dire que vous étiez là où vous deviez être, même s’il y avait une porte entre elles et vous. Les avis que vous leur donniez ne défendaient pas les seuls intérêts de vos chefs.
J’essayai de lui remonter le moral, mais à ce moment-là, Chi adopta un ton d’autodérision. Un vague sourire sur les lèvres, il secoua la tête :
– Vous vous trompez, je n’étais pas là où j’aurais dû être ! Peu importe l’endroit où je me trouvais réellement, c’est ce qu’elles ont pensé qui compte. Ce qui s’est passé, c’est qu’alors que j’étais de l’autre côté de la porte, les gars les ont arrosées. Du coup, mes efforts pour les persuader pouvaient apparaître comme un coup tordu imaginé par la direction.
– C’est ce qu’elles ont pensé ?
– Exactement ! Quand elles ont jailli du dortoir pour échapper au jet d’eau, elles m’ont trouvé là, à côté de leurs bourreaux. C’est à partir de ce moment-là qu’elles ont commencé à me regarder de travers.
– Vous pouviez vous justifier, non ?
– C’est ce que je me suis dit plus tard. Mais sur le coup, j’étais incapable de raisonner ainsi, incapable de deviner la tournure que les choses allaient prendre pour moi. Même dans le cas contraire, je n’aurais pas su quoi leur dire, à ces filles dévêtues et trempées qui pleuraient. Je me contentai de les regarder, bouche bée. Je ne pensais même pas à détourner les yeux par respect pour elles. C’est beaucoup plus tard – trop tard – que j’ai réalisé que j’avais occupé la place du traître.
– …
– « Les pauvres, elles doivent être frigorifiées… Que faire ? Comment peut-on leur faire ça ? » Plongé dans je ne sais dans quelles réflexions idiotes, je me contentais de me répéter ces mots-là, comme un handicapé mental, les yeux rivés sur ces corps dévoilés et mouillés. H_ h_…
Il riait à présent d’un rire creux, comme si tout avait été dit. Puis il attendit en silence ma réaction.
Il avait en effet tout expliqué. L’origine de son vieux sentiment de culpabilité : n’avoir pas été au bon endroit, il l’avait enfin révélée.
Il me restait une question, qui concernait son infirmité. Je pouvais lui trouver un lien de cause à effet avec ce qui venait d’être dit. La scène baroque qu’il avait vécue l’avait rendu muet et ces paroles refoulées s’étaient peut-être muées en hoquet. Celui-ci pouvait être en rapport avec le désespoir qu’il avait éprouvé de n’avoir pu se justifier et réfuter qu’il était soudain devenu un traître. La preuve en était que, peut-être aussi à cause de mon insistance, il avait voulu s’étendre aussi longuement sur un événement qui avait dû se produire à la même époque que la première apparition de ce handicap. Mais je n’en étais pas sûr. Il me fallait entendre la version de Chi. Pour arracher la dernière racine de sa parole.
– « Elles doivent être frigorifiées… » Si vous étiez si inquiet pour elles, c’est peut-être ce froid qui vous a été communiqué et a été à l’origine de ce hoquet, qu’en pensez-vous ? lui lançai-je sur le ton de la plaisanterie.
Mais chose inattendue, Chi me donna spontanément raison :
– Peut-être bien… Il est possible que ce soit cela. En voyant ces filles trembler, je me suis senti glacé moi aussi. Mais le hoquet n’a pas commencé tout de suite. Ce n’est que quelques jours après que je me suis rendu compte que j’avais éprouvé ce froid. Par sympathie.
J’avais dit cela pour rire, mais en fait, j’avais mis le doigt dessus. Cependant, ce succès me parut trop facile.
– Si votre handicap ne s’est manifesté que plusieurs jours après, c’est que le scandale n’en est pas resté là ?
Il me restait encore quelques détails à lui faire préciser à propos du dénouement de la grève. Je l’interrogeai donc de façon détournée. Lisant dans mes pensées, Chi fit un grand pas en avant :
_ C’est bien comme ça qu’il s’est terminé. Mais il a fallu plusieurs jours pour remettre de l’ordre.
– Vous voulez dire : repérer les meneuses et les licencier ?
– Non, il n’y rien eu de tel. Les employées ont renoncé à l’idée de créer un syndicat. Peut-être parce qu’elles avaient le sentiment que je les avais trahies, elles semblaient ne plus vouloir que je les représente. Certaines d’entre elles ont démissionné. De son côté, la direction aussi a voulu en rester là. Elle ne pouvait accorder les 50% demandés, mais elle a tout de même procédé à une augmentation et réembauché celles qui avaient été licenciées à cause de cette revendication. On peut dire qu’elle a plutôt réussi la reprise du dialogue et des négociations.
– Alors, que restait-il à faire ?
– Vous ne le savez peut-être pas, car c’était avant que vous ne commenciez à travailler dans la presse, mais les journalistes ont flairé quelque chose. Ils nous ont rendu visite plusieurs jours de suite et nous ont bombardés de questions.
– Ont-il pu faire un reportage ?
– C’était ennuyeux. La direction voulait dissimuler le scandale et les employées ont accepté de se taire. Je vous ai dit tout à l’heure qu’elle avait plutôt réussi le dialogue et les négociations avec les filles. Cela faisait partie des conditions qu’elle leur avait posées …
– Mais de votre côté, vous n’avez pas coopéré avec la presse ?
– Pour moi, c’était encore plus difficile. Les journalistes m’avaient à l’œil, mais la direction aussi.
– Même à ce moment-là, vous n’étiez pas là où vous auriez dû être.
Je remuais le couteau dans la plaie, mais il semblait désormais insensible à ce genre de provocation.
– Je ne sais pas… Où aurais-je dû me tenir ? Je n’arrivais pas à le savoir. J’ai par ailleurs jugé qu’informer les journalistes n’apporterait rien de bon ni à la direction ni aux salariées.
Il parlait d’une voix apaisée, le visage impassible.
– De toute façon, si j’avais été persuadé du contraire, le résultat aurait été le même. Pour dire la vérité, je ne sais pas pourquoi, mais j’espérais en secret que cette affaire serait rendue publique sans que j’aie à m’en mêler. Les journalistes avaient d’ailleurs découvert grosso modo le pot aux roses. La direction refusait de se reconnaître une quelconque responsabilité, mais au moment où les reporters fouinaient dans notre établissement, plusieurs filles ont démissionné. Ils ont pris aussi pas mal de photos. Hic !
– Et malgré tout cela, l’affaire n’a pas éclaté au grand jour ?
Certes, cela s’était passé avant que j’entre au journal, mais je n’en avais jamais entendu parler. Je me sentais agacé. Chi S_ngho allait-il se résoudre à laisser extraire la dernière racine de sa parole ? Pas un trait de son visage n’avait bougé. Le hoquet, qui s’était calmé, ayant repris de sa force et l’empêchant de s’exprimer, il affronta avec vaillance cette perturbation. Tout en le faisant, il déclara calmement, comme s’il monologuait :
– Il n’y a eu aucun article. Hic ! Il est vrai qu’il ne s’agissait que d’un incident mineur… Hic ! à l’intérieur d’une société. Il n’y avait pas de quoi en faire un plat. Hic ! Mais malgré cela, bizarrement, je ne pouvais m’empêcher d’attendre que quelque chose se passe. Hic ! Sans en avoir vraiment conscience, je guettais la parution des journaux, que je parcourais attentivement. Hic ! Plusieurs jours se sont écoulés : rien. Et puis… Ce jour-là non plus, je ne trouvai pas les articles que j’espérais. Hic ! Alors que je fixais la page d’un journal où, m’avait-il semblé, il n’y avait rien qui fût digne d’intérêt, je vis apparaître quelque chose. Hic ! Les corps presque nus et trempés des jeunes filles ! Hic ! Une sensation de froid m’a saisi. Puis le hoquet est apparu.
– Il ne s’est jamais arrêté depuis ?
– Je crois. Hic ! Mais mes souvenirs ne sont peut-être pas exacts. Ils sont un peu flous. Hic ! Je ne pensais pas que cela allait durer aussi longtemps. Il me semble qu’il y a quand même eu des moments de répit. Hic ! Je passais la journée ainsi, tant bien que mal. Je me souviens en revanche de mon réveil, le lendemain matin. Ce fichu hoquet a ressurgi. Et puis voilà ! Hic !
Chi semblait avoir tout dit à présent. Il se tut. Il restait immobile, les yeux clos, comme se demandant s’il n’avait rien omis.
J’avais moi-même l’impression que j’avais tiré de lui tout ce que je pouvais.
– Alors, c’est donc vrai que vous avez démissionné de votre propre gré, à cause de ce problème ? La direction n’a pas exercé de pression plus ou moins directe sur vous ? fis-je après un long silence.
Il secoua la tête, comme si je venais de trouver ce qu’il cherchait :
– La direction l’a peut-être souhaité… Hic ! vu qu’elle a accepté ma démission sans me demander d’explications. Elle a triplé ma prime de départ alors que je ne lui avais rien demandé. Hic ! En plus, elle continue à m’envoyer des sommes qui me paient le loyer et le reste, sachant que j’avais dépensé tout ce que j’avais en frais médicaux.
Il sembla s’immerger à nouveau dans ses pensées, mais il conclut de façon laconique :
– Cette générosité m’a toujours laissé perplexe, mais en tout cas, c’est bien de mon plein gré que j’ai démissionné.
Avait-il enfin arraché la racine de sa parole, si profondément enfouie ? Comme par miracle, son hoquet, si exaspérant et si tenace, fit soudain place au calme, comme après une tempête. A l’issue de cette ultime crise qui avait assailli Chi au beau milieu de sa confession, il s’évanouit en même temps que ses derniers mots. La bouche close, retenant son souffle, Chi était à l’écoute de son propre silence.
Mais peut-être son mal avait-il duré trop longtemps ? En tout cas, je m’étais réjoui trop vite.
Sans doute parce qu’il s’était rapidement endormi, Chi passa une nuit tranquille. Mais le lendemain matin, tout recommença. Son hoquet m’était encore plus insupportable que la veille. Chi avait sûrement arraché l’ultime racine de sa parole. Il ne lui restait plus rien à dire. Mais il n’était toujours pas guéri ! Je ne pouvais plus rien faire pour lui et lui n’attendait plus rien de moi, car il supportait tout cela en se taisant, feuilletant les journaux ou méditant.
Cependant je n’étais pas à l’aise. C’était comme si, en arrachant la racine de sa parole, j’avais mis sur mes épaules le vieux fardeau qui était le sien. Quand je rentrais le soir, je prenais garde à ses moindres gestes, même quand il lisait le journal. J’avais l’impression qu’il espérait toujours y découvrir quelque chose.
Je ne pouvais plus rien faire pour lui ni pour sa guérison. Il n’y avait plus rien à extraire et il nous était impossible de relancer des jeux de devinette.
N’en pouvant plus, j’envisageai un jour de retourner voir ses anciens collègues. C’était une idée comme ça – qui allait d’ailleurs se révéler inutile – faute de mieux, car j’étais sûr qu’il m’avait tout raconté. Le lendemain et le surlendemain, j’hésitais toujours à passer à l’acte. Je pensais tout savoir à présent, mais la pensée de retourner dans cette entreprise me faisait un peu peur. Je n’étais pas sûr de moi.
Alors que je tergiversais, je trouvai un prétexte pour changer d’avis. Je demandai un jour à un collègue plus ancien que moi s’il était au courant d’un scandale qui s’était produit dans la société en question. A ma grande surprise, il se souvenait bien de cette histoire. Il me déclara qu’un de nos collègues avait sûrement fait un reportage là-dessus. Comme je lui demandais pourquoi il n’avait pas été publié, il me répondit sur un air de reproche :
– Si tu y tiens vraiment, tu n’as qu’à créer ton propre journal !
Puis il rit comme pour se moquer de moi, avant d’ajouter :
_ Mais dans ce cas, il te faudra d’abord posséder une usine comme celle-là !
Cela me dispensa d’aller rendre visite à l’ancien employeur de Chi S_ngho : même sans cela, j’eus l’impression d’avoir compris la fin de l’histoire.
Mais plus que la réponse de mon collègue, ce fut Chi qui rendit ce déplacement sans objet. Je rentrai ce soir-là plus tôt que d’habitude, d’humeur morose. Il était parti.

Monsieur Yun,
Il est temps que je déménage.
Comme vous vous en doutez, je n’ai plus rien à vous raconter. J’y ai pourtant cru, cette fois-ci… Je me vois obligé de m’en aller à nouveau…

C’étaient ses adieux, qu’il avait rédigés sur un bout de papier, et qui continuaient ainsi :

Mais pour être tout à fait franc, vous vous êtes montré un peu trop pressé. Je vous avais pourtant demandé de ne pas vous précipiter, en vous prévenant que ce n’était pas la meilleure façon de m’aider.
Cela dit, je ne vous en veux pas. Même si vous ne me l’aviez pas demandé, j’avais l’intention de vous raconter la fin de l’histoire et je savais qu’après cela, rien n’aurait changé. Les choses se sont toujours passées ainsi.
Ce que je vous souhaite, c’est d’oublier rapidement tous les détails exaspérants liés à ma pathologie. En fait, nous ne nous sommes rien dit qui vaille qu’on s’en souvienne. C’étaient des paroles que nous avons débitées sans arrière-pensée, à cause de ce fichu hoquet. Ça s’est toujours passé comme ça pour moi et ça se passera toujours comme ça.
Oubliez tout et soyez heureux. Pardonnez-moi de vous quitter de cette façon…

Le contenu de cette lettre se résumait à ces quelques recommandations que j’avais l’impression d’entendre, entrecoupées de quelques hoquets.
Mais c’était étrange. Cette lecture n’avait pas allégé mon cœur. Au contraire, un immense désespoir montait peu à peu en moi, rendant ma respiration difficile.
En pensant au pauvre Chi Sûngho qui devait être en train de souffrir de son infirmité quelque part, je bloquais involontairement ma respiration… Hic! Comme si j’avais, non sans mal, tenu bon jusque-là, tant que j’étais en sa compagnie! Comme si j’avais fait de son hoquet le mien lorsqu’il était parti!

1993

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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