L’esprit de Kanggye

 

Avant-propos

Diplômé de l’Université Kim Il-Song, Lee Shin-Hyŏn fait ses débuts en littérature dans les années 1960 avec la nouvelle À pleine vitesse (Chŏnsongnyŏkŭro). Il publie par la suite plusieurs romans dont Battements(Kodongsori) en 1969, Le cours de la vie (Saeng-ŭi Hŭrŭm) en 1991 et L’esprit de Kanggye (Kanggye Chŏngsin) en 2002.
L’action de ce dernier se situe en 1997, durant la « Dure Marche » (Konan-ŭi Haenggun), cette période d’inondations et de famine qui coûta la vie à plusieurs centaines de milliers de nord-coréens. Sur les conseils de Kim Jong-Il, les habitants du Chagang – l’une des provinces les plus durement touchées par la catastrophe – vont construire par leurs propres moyens une série de petites centrales électriques afin de remplacer celles détruites par les eaux. Ce volontarisme et cette capacité à s’en sortir dans l’adversité constituent l’« Esprit de Kanggye » qui donne son titre au roman.

L’œuvre de Lee Shin-Hyŏn s’inscrit dans la mouvance du groupe littéraire du 15 avril (4.15 munhakch’angchaktan). Ce groupe, initié en 1967 suite à une déclaration de Kim Jong-Il, avait pour objectif premier la rédaction de nouvelles œuvres révolutionnaires axées sur la représentation des dirigeants nords-coréens (suryŏng hyŏngsang). Il s’agissait donc, pour les écrivains se rattachant à ce mouvement, de produire des œuvres de fiction mettant en scène Kim Il-Song ou Kim Jong-Il dans un récit relatant l’un de leurs exploits historiques. Tout comme dans L’Esprit de Kanggye, Kim Jong-Il apparaît ainsi en tant que personnage littéraire dans de nombreux romans tels Le Successeur (Kyesŭngja) de Paek Nam-Ryong, sur la passation de pouvoir entre Kim Il-Song et son fils, ou La grande rivière de l’histoire (Ryŏksa-ŭi Taeha) de Chŏng Ki-Chong dans lequel le « Cher Leader » s’oppose à Bill Clinton sur la question du nucléaire.

Les œuvres les plus représentatives du groupe du 15 avril ont été publiées par la maison d’édition Munhakyesul Ch’ulp’ansa dans deux collections dont la création fût le résultat direct des déclarations de 1967. La première, inaugurée en 1972 avec 1932 de Kwŏn Jŏng-Ung, s’intitule « Histoire Immortelle » (« Pulmyŏlŭi Ryŏksa ») et rassemble les œuvres consacrées à Kim Il-Song. Celles-ci traitent, pour la très grande majorité, de la lutte du « Grand Leader » contre le colonisateur japonais dans les années 1920 à 1940. La seconde collection est de création plus récente (1988). Baptisée « Guide Immortel » (« Pulmyŏlŭi Hyangdo »), elle est dédiée à Kim Jong-Il et contient de ce fait des œuvres relatant des épisodes plus récents de l’histoire de la Corée du Nord. C’est dans cette dernière collection que Lee Shin-Hyŏn publie sa première œuvre de suryŏng hyŏngsang en 1998 : Les années du changement (Chŏnhwan-ŭi Yŏndae) sur les politiques de grands travaux des années 1980, puis, en 2002, L’esprit de Kanggye (Kanggye Chŏngsin).

La mise en place du groupe du 15 avril intervient dans un contexte de profond changement au sein de la littérature et des politiques culturelles du pays. La même année, les discussions de la 15ème session du 4ème Congrès du Parti marquent le passage du réalisme socialisme (sahoejuiŭijŏk sasiljuŭi) – qui tenait jusqu’alors lieu de doctrine officielle, avec une interprétation très libre des critères du genre – au réalisme juch’e (juch’esasiljuŭi). Si ce dernier reprend les tenants du premier, il s’en démarque toutefois par la place centrale qu’il confère à la figure du leader et à l’idéologie nationale du juch’e. Ce changement de doctrine s’accompagne par ailleurs d’une nouvelle méthode littéraire.

En effet, en introduisant le concept de suryŏng hyŏngsang, les déclarations de Kim Jong-Il de 1967 mettent également l’accent sur la nécessité de représenter les dirigeants avec davantage de justesse historique, soulignant l’importance du travail de documentation et de collecte de données. Concrètement, ceci se traduit par des œuvres marquées par plus de précision et de vraisemblance historique : les descriptions s’enrichissent de termes techniques et les écrivains s’immergent dans leur sujet afin de le traiter avec plus de réalisme. Le processus d’écriture intervient en aval d’un travail d’investigation . Lee Shin-Hyŏn a ainsi passé plusieurs mois dans le Chagang à s’informer sur le fonctionnement de l’économie locale et interviewer ceux qui deviendront les protagonistes de son roman.

S’il se place dans la ligne éditoriale et méthodologique du groupe du 15 avril, le roman de Lee Shin-Hyŏn est cependant également tributaire des évolutions radicales qui marquent la littérature nord-coréenne dans les années 80, à commencer par les directives du 6ème congrès du Parti et du 3ème congrès de l’Union des écrivains qui mettent en avant une nouvelle conception de l’héroïsme et du réalisme. Le mouvement du héros caché (Sumŭn yŏngungdŭrŭi mobŏmŭl ttarapaeunŭn undong) qui naît alors fait passer l’héroïsme du champ de bataille à la pointeuse de bureau : le héros n’est plus le soldat de la lutte contre l’impérialiste japonais mais l’employé consciencieux qui accomplit son travail. Tout en conservant l’idée de la représentation des dirigeants, L’Esprit de Kanggye emprunte donc aussi à cette tendance avec ses multiples personnages, ouvriers, contremaîtres ou employés, qui continuent à travailler en silence malgré la faim et le manque de moyens.

Cependant, alors que le renouveau littéraire des années 80 se caractérisait aussi par un traitement critique des problèmes de la société nord-coréenne de l’époque, la façon dont le roman de Lee Shin-Hyŏn s’attache à décrire la famine reste ancrée dans les méthodes littéraires historicisantes du juch’e munhak des années 70. Qu’il s’agisse des problèmes du fossé entre ville et campagne comme dans Le village natal du soldat (Pyŏngsa-ŭi Kohyang) de Kim Dong-Uk (1982) ou des problèmes de corruption et de divorce comme dans Des Amis (Pŏt) de Paek Nam-Ryong (1988), la littérature des années 80 mettait en lumière certains problèmes internes et extrêmement contemporains de la société nord-coréenne. À l’inverse, dans L’Esprit de Kanggye, les malheurs qui s’abattent sur le pays sont toujours d’origine extérieure (caprices de la nature ou « techniques d’étouffement isolationnistes ») et présentés sous un aspect historique.

Cette historicisation des événements est peut-être l’un des points les plus caractéristiques des œuvres littéraires traitant de la famine . Alors que les problèmes économiques et alimentaires du pays sont encore loin d’être résolus, ceux-ci sont néanmoins systématiquement présentés dans la littérature comme appartenant à un passé révolu. La période de la « Dure Marche » apparaît en effet dans les textes de fiction le plus souvent par réminiscence, en « flashback », comme par exemple dans L’hirondelle (Jaebi) de Kim He-Sŏng (2002) ou Souvenirs à propos d’une fille (Han Nyŏin-e Daehan Ch’uŏk) de Cho In-Yŏng (2005). Lorsque l’action du récit est contemporaine de la période comme dans L’Esprit de Kanggye, la famine y est alors en permanence décrite en référence à la première « Dure Marche » dont elle reprend le nom, celle de Kim Il-Song en Mandchourie à la fin des années 30. Les parallèles récurrents entre les deux épisodes permettent d’accentuer l’inactualité des problèmes de la famine et de les figer dans l’histoire.

La façon dont sont décrits les événements de la famine est quant à elle en phase avec la vision nord-coréenne du réalisme : ne pas reproduire la réalité mais la recréer (chaech’angjo). Ce travail d’esthétisation du réel se doit ainsi d’une part de se concentrer sur les détails, la « couleur locale » et d’autre part de gommer les aspects négatifs pour mieux souligner les éléments nobles et la capacité des protagonistes à surmonter les difficultés. C’est dans ce cadre que les écrivains nord-coréens ont pu s’emparer de la « Dure Marche » comme objet littéraire. Les enfants des rues sont certes affamés et en haillons, mais ils continuent à chanter des chants patriotiques. Les ouvriers meurent à leur poste, mais ils donnent ainsi un exemple héroïque de dévouement et de pureté idéologique. Plus les épreuves sont dures, plus louables apparaissent ceux qui parviennent à les surmonter.

Malgré ce que son thème pourrait laisser penser, L’Esprit de Kanggye n’a donc rien d’une œuvre critique ou contestataire. Bien au contraire, le roman s’inscrit entièrement dans le cadre des doctrines littéraires officielles et se veut avant tout un ouvrage glorifiant le système politique nord-coréen et son chef. Tout n’y est cependant pas consensuel. Notons ainsi la présence au sein du récit d’un élément étrangement conflictuel : le commerce qui se développe en réponse à la crise alimentaire. Celui-ci induit une double tension au sein du récit. Une tension sociale tout d’abord, entre ceux qui le refusent et ceux qui s’y adonnent. C’est, dans le roman, l’opposition entre les ouvriers qui continuent de travailler pour les usines d’état et ceux qui se tournent vers une activité privée. Ou encore, dans un passage ici non traduit, le conflit entre un cadre local du parti et les marchands qui font affaire sur l’île de Pŏldung, à la frontière sino-coréenne. De cette situation découle également une tension psychologique : le cadre local du parti se trouve intérieurement tiraillé entre l’impératif idéologique de faire fermer le marché et la culpabilité morale de priver ses concitoyens d’un moyen de subsistance sans lequel ils mourraient de faim.

Remarquons enfin que seul le commerce « illicite » est ici présenté comme problématique. Celui qui permet aux habitants de Hŭich’ŏn de vendre leurs machines-outils apparaît comme une nécessité, tandis que les marchés de Songsin et Tongdaewŏn, officialisés depuis plusieurs années, sont mentionnés de manière anodine, comme faisant partie intégrante de la vie quotidienne des habitants de P’yŏngyang. Cette distinction et cette façon de présenter l’activité commerciale sous un jour positif sont des nouveautés qui apparaissent dans la littérature nord-coréenne à l’extrême fin des années 90, peu avant les réformes économiques qui, au mois de juillet 2002, viendront mercantiliser certaines parties de l’économie du pays.

Références

CHO, Jŏng-A, Les transformations de la vie des habitants de Corée du Nord tels qu’ils apparaissent dans la littérature d’après la crise économique (Kyŏngjaenan ihu pukhan munhak-e nat’anan chuminsaenghwal pyŏnhwa), T’ongilyŏn’gubu, 2006
CHO, In-Yŏng, Souvenirs à propos d’une fille (Han Nyŏin-e Daehan Ch’uŏk), Chosŏn Munhak, n°9, 2005
CHŎNG, Ki-Chong, La grande rivière de l’histoire (Ryŏksa-ŭi Taeha), Munhakyesul Chonghap Ch’ulp’ansa, 1997
CHŎNG, Ŭn-I, Le processus de formation historique et les changements de structure économique des marchés nord-coréens (Pukhan-esŏ sijang-ŭi yŏksajŏk hyŏngsŏnggwajŏng-kwa kyŏngjegujo-ŭi pyŏnhwa), Asea Yŏngu, vol. 54, n°1, 2011
KIM, Dong-Uk, Le village natal du soldat (Pyŏngsa-ŭi Kohyang), Munyesul Ch’ulp’ansa, 1982
KIM, He-Sŏng, L’hirondelle (Jaebi), Chosŏn Munhak, n°11, 2002
KIM, Chae-Yong, Problèmes et spécificités de la littérature romanesque nord-coréenne des années 80(80nyŏndae pukhan sosŏlmunhak-ŭi t’ŭkjing-kwa munjejŏm), Ch’angjakkwa pip’yŏng, n°78, 1992
KIM, Chŏng-Il, Pour construire solidement le système de l’idéologie unique du parti dans le domaine des arts littéraires (Munhakyesulpumun-esŏ dang-ŭi yuilsasangch’egyerŭl t’ŭnt’ŭnhi seulde daehayŏ), 1967
KIM, Chŏng-Il, Élevons résolument le talent créatif et la vision politique des écrivains selon les exigences des nouvelles réalités (Hyŏnsil-ŭi yogu-e matge chakkadŭl-ŭi chŏngch’ijŏksikkyŏn-kwa ch’angjakjŏkkiryangŭl kyŏljŏngjŏk-ŭro nop’ija), dans Œuvres choisies de Kim Chŏng-Il (Kim Chŏng-Il Sŏnjip) vol. 9, Chosŏn Rodongdang Ch’ulp’ansa, 2011
KIM, Chŏng-Il, Renforçons encore le parti à l’occasion du sixième congrès et créons un enthousiasme renouvelé pour la révolution et la construction (Tang che 6ch’adaehoerŭl majŭmyŏ tangŭl tŏuk kanghwahago hyŏkmyŏng-kwa kŏnsŏl-esŏ saeroun angyangŭl irukhaja), dans Œuvres choisies de Kim Chŏng-Il (Kim Chŏng-Il Sŏnjip) vol. 9, Chosŏn Rodongdang Ch’ulp’ansa, 2011
KIM, Chong-Hoe, Comprendre la littérature de Corée du Nord (Pukhan Munhak-ŭi Ihae), Ch’ŏngdong Kŏul, vol. 1-4, 2007
LEE, Myŏng-Jae, Dictionnaire de la littérature nord-coréenne (Pukhan Munhak Sajŏn), Kukhak Jaryowŏn, 1995
LEE, Shin-Hyŏn, L’écrivain et la « Dure Marche » (« Konanŭi Haenggun » kwa chakka), Chosŏn Munhak, n°6, 2003
LEE, Shin-Hyŏn, L’esprit de Kanggye (Kanggye Chŏngsin), Munhakyesul Chonghap Ch’ulp’ansa, 2002
LEE, Shin-Hyŏn, Les années du changement (Chŏnhwan-ŭi Yŏndae), Munhakyesul Chonghap Ch’ulp’ansa, 1998
LEE, U-Yŏng, Les changements dans la façon dont la Corée du Nord considère le capitalisme (Pukhan-ŭi chabonjuŭi insik pyŏnhwa), T’ongilyŏn’gubu, 2000
MYERS, Brian, Han Sorya and North Korean Literature, Cornell University, 1994
PAEK, Nam-Ryong, Des Amis, trad. Patrick Maurus, Actes Sud, 2011
PAEK, Nam-Ryong, Le Successeur (Kyesŭngja), Munhakyesul Ch’ulp’ansa, 2002
PARK, Chae-Gyu, Pour une nouvelle lecture de la Corée du Nord (Saeroun Pukhanilgilŭl ŭihayŏ), Kaejŏng chŭngbop’an, 2004
YUN, Sang-Hyŏn, Le caractère des gens des années 90 (90nyŏndae ingan-ŭi sŏnggyŏk), Chosŏn Munhak, n°7, 1990
YUN, Ung, Le marché Songsin de P’yŏngyang (P’yŏngyang-ui Songsinsijang), T’ongilhanguk, Novembre 1998
Almanach des arts et des lettres de Corée du Nord (Chosŏnmunhakyesulnyŏn’gam), Munhakyesul Chonghap Ch’ulp’ansa, 1999
4.15 Munhak ch’angjaktan ch’angnip (La fondation du groupe littéraire du 15 avril), Chosŏn Munhak, n°2, 1992
Le groupe littéraire du 15 avril qu’Il a Lui-même fondé (Momso muojusin 4.15munhakch’angchaktan), Ch’ŏngnyŏn Munhak, n°9, 2003
Dossier « 40ème anniversaire de la fondation du groupe littéraire du 15 avril » (« 4.15munhakch’angchaktan ch’angnip 40doltkinyŏm »), in Chosŏn Munhak, n°6, 2007
La description de la vie dans la littérature socialiste, (Sahoejuŭijŏkmunhakyesul-esŏ saenghwalmyosa), Kwahak Paekkwasajŏnch’ulp’ansa, 1979
Produisons activement des œuvres littéraires qui contribueront positivement à la construction d’une grande et vigoureuse nation socialiste. (Sahoejuŭikangsŏndaegukkŏnsŏl-e chŏkkŭk ibajihal munhakchakp’umŭl ch’angchakhaja), Chosŏn Munhak, n°1, 1999


L’esprit de Kanggye

par Lee Shin-Hyŏn

PARTIE 1

Chapitre 1

L’obscurité commençait à s’installer sur les terres où le déluge avait cessé.
Une légère bruine tombait encore du ciel gris et nuageux.
Trempé par une averse qui n’avait pas duré plus de trois ou quatre heures, le camarade Kim Jong-Il regardait silencieusement par la fenêtre de Sa voiture les feuilles mortes éparpillées au sol, les arbres éreintés le long de la route et les murs d’immeubles couverts de tâches éparses.
Telles étaient les traces qu’avaient cruellement laissées les violentes bourrasques de vent et les pluies torrentielles qui s’étaient soudain mises à tomber pendant la journée.
Le camarade Kim Jong-Il venait de finir de procurer des directives de terrain aux troupes de première ligne du lointain front de l’est. Sur la route qui le ramenait à P’yŏngyang, Il observait l’état des ravages dus aux inondations qui avaient frappé l’ensemble du pays. Comme Il le craignait, d’importantes crues s’étaient déclarées un peu partout dans la province de Hwanghae, dans le nord du P’yŏngan et dans le sud du Hamgyŏng. Sans cesse, l’on faisait état d’épouvantables désastres qui se propageaient à grande échelle.
Ces immenses pertes, sans commune mesure avec les dégâts de la dernière saison des pluies, Lui déchirèrent un moment le cœur et Lui firent ressentir une cinglante douleur.
Sa colère s’accroissait à mesure qu’il pensait à la façon brutale dont la nature avait entièrement anéanti les récoltes pour lesquelles le pays avait rassemblé ses efforts afin de sortir de la famine et de la misère qui avaient balayé tout le territoire en 1996. Alors que les machinations anti-communistes d’étouffement par l’isolation de nos ennemis devenaient de plus en plus fortes, nous subissions encore une fois un terrible désastre naturel. Notre peuple allait-il devoir l’année prochaine encore rester prisonniers de cette existence impitoyable et peiner pour survivre ? Il réprima cette pensée qui Lui pesait comme si elle Lui avait empoigné le cœur et transmit rapidement aux organismes régionaux du parti Ses instructions d’urgence pour le contrôle des dégâts des inondations. Il n’était cependant toujours pas tranquille et donna alors l’ordre, en tant que commandant en chef, de déployer directement la section armée des forces militaires dans les régions affectées.
Le ciel avait commencé à s’assombrir lorsque le camarade Kim Jong-Il atteignit la capitale. Il était assis calmement, appuyé sur le dossier de son siège.
(Quelles terribles choses le peuple des régions inondées subit-il en ce moment ?)
La voiture avançait lentement dans l’obscurité, comme si le cœur chargé de son passager lui avait également pesé.
(Pourquoi n’avons-nous pas d’autres nouvelles du secrétaire Mun Sŏng-Tae qui est descendu dans la région de Hamhŭng ?)
Son esprit n’avait pu trouver le repos depuis qu’Il avait reçu un rapport de Mun Sŏng-Tae – le secrétaire du comité central du parti – qui Lui annonçait que la région de Hamhŭng avait été la plus sévèrement touchée par les dernières pluies.
(Attendre encore un peu. Juste un peu… Nous finirons bien par avoir quelques nouvelles.)
Il s’efforçait de garder la tête froide, mais le temps qui s’écoulait nerveusement Lui serrait la poitrine seconde par seconde.
À cet instant apparu soudain dans la lumière des phares la silhouette d’un homme gigantesque qui avait fait s’arrêter la voiture devant l’entrée du Pont de la Loyauté et qui arrivait en courant.
« Un instant, n’est-ce pas là le secrétaire Mun Sŏng-Tae ? »
« C’est bien ça, mon général. »
Le conducteur avait répondu du tac-au-tac.
Le camarade Kim Jong-Il regarda avec attention Mun Sŏng-Tae qui arrivait en courant sur le trottoir.
Pour quelle raison m’attendait-il à ce coin de rue ? Il pensa alors qu’une urgence s’était peut-être produite et que le temps jouait contre eux. Il arrêta la voiture et s’empressa d’ouvrir la fenêtre.
« Que s’est-il passé ? »
Mun Sŏng-Tae Le salua poliment et prit la parole :
« Mon général, je Vous attendais dans mon bureau mais j’ai eu envie de sortir Vous accueillir, alors je suis venu. »
« Vraiment… Vous m’avez fait peur comme ça. Montez-vite dans la voiture. »
Il fit s’asseoir Mun Sŏng-Tae sur le siège à côté de Lui et l’interrogea aussitôt :
« Alors, quelle est la situation dans la région de Hamhŭng ? »
Même s’il ne pouvait savoir quelle sorte de douleur emplissait le cœur du général, Mun Sŏng-Tae devinait néanmoins son visage assombri. Bien qu’il ait parcouru d’urgence tout ce long chemin en se précipitant, il fût néanmoins incapable de répondre tout de suite.
Mun Sŏng-Tae faisait peine à voir. Trempés par l’averse, ses vêtements étaient devenus complètement fripés. Ses yeux rouges injectés de sang et son visage émacié lui donnaient l’air de souffrir d’une maladie grave…
Le camarade Kim Jong-Il resta un instant sans rien dire, comme s’Il avait cherché dans cette figure les traces du désastre de la tempête qui s’était abattue sur le peuple la nuit dernière. Il réprima un sentiment amer.
« Mon général, nos camarades de l’armée se sont sacrifiés et des troupes ont été mobilisées. La situation a pu être contrôlée de justesse. »
« Il n’y a pas de pertes humaines ? »
« Par chance, les gens n’ont pas été trop touchés. L’eau du fleuve Sŏngch’ŏn est montée jusqu’au niveau des digues et a failli emporter entièrement cinq usines de la province de Hamhŭng. Voyant que tout pouvait basculer d’un instant à l’autre, les gens du peuple ont entouré le général en charge des troupes et, se frappant la poitrine, lui ont demandé pourquoi il hésitait alors que l’usine était en danger. Ils ont réclamé que l’on fasse tirer l’artillerie sans attendre pour faire sauter les digues à côté de leurs champs. »
« Vous avez donc fait tirer l’artillerie ? »
Il avait demandé cela d’une voix enrouée, calmement.
« Les digues à côté des champs ont sauté quelques minutes plus tard, il n’y avait plus besoin d’utiliser l’artillerie. La crue a balayé six champs. En contrepartie, les usines ont été sauvées. Avec cette catastrophe, j’ai vu que les gens du peuple pouvait chérir certaines choses plus que leurs propres vies et leurs propres biens. J’en ai pleuré. »
Ses deux yeux se remplirent entièrement de larmes et il laissa exploser ses sentiments :
« Mon général ! Le peuple a déjà fait face à d’indescriptibles difficultés et il subit maintenant de grandes pertes à cause des inondations. Les catastrophes naturelles sont ce qu’elles sont, mais les gens se demandent jusqu’à quand ils devront endurer ces terribles souffrances à cause de ces salauds d’américains. Ils disent que leur patience a des limites et que nous devrions en finir une bonne fois pour toutes. »
Tout en contenant le ressentiment et l’animosité qui enflammaient Son cœur, Kim Jong-Il garda le silence. Pour susciter de telles réactions, quelle ampleur avaient du prendre le vicieux étouffement isolationniste de nos ennemis et ce malheur, ce désastre qui s’abattait sur notre peuple comme une sanction ? Voilà déjà trois ans que durait la « Dure Marche » et que ces effroyables catastrophes naturelles s’abattaient sans discontinuer… Confronté à une telle impasse, n’était-il pas naturel que le peuple veuille prendre les armes et se battre jusqu’à la mort ?
À cause des provocations insensées de l’ennemi, la situation était telle que la guerre pouvait être déclarée à n’importe quel moment sur notre sol. Les raisons pour relancer le conflit ne manquaient pas. Pourtant, de grandes manœuvres militaires de chaque côté et un bain de sang hurlant de fusillades, était-ce vraiment cela une guerre ? Sur l’échiquier international, dès que les pays socialistes se furent effondrés les uns après les autres, les impérialistes américains devinrent arrogants à l’extrême et visèrent à détruire cette puissante forteresse du socialisme qu’est la Corée du Nord. À cette heure cruciale où se jouait la survie du socialisme sur terre, notre peuple était engagé dans une guerre sans coups de feu. Ce n’est pas à un seul et unique ennemi que nous faisions face, mais à une meute de loups impérialistes. Si cela n’était pas le cas, comment se pourrait-il que sur cette terre sacrée, en temps de paix, des usines s’arrêtent et des gens dans la force de l’âge meurent de faim !
« Si nous avions été ouvertement en guerre, mon cœur ne souffrirait pas ainsi. Mais je suis celui qui arrêtera définitivement le feu des combats qui ravage la péninsule coréenne. Mes forces décuplent à la seule idée d’entrer en guerre contre ces salauds ignorants et abrutis. Ils ne pourront jamais comprendre des communistes brûlant de patriotisme. Nous tremblerons de froid, nous supporterons la faim et parfois, devant un sacrifice poignant, nous verserons des larmes. »
Le camarade Kim Jong-Il parla d’une voix pleine de détresse et regarda par la fenêtre de la voiture.
Aux alentours, tout était plongé dans le noir le plus total.
Au loin, seuls la partie résidentielle du district de Junggu, le hall de la gare centrale et le haut de la tour du Juch’e était éclairés d’une lumière rougeoyante. Toute la région de P’yŏngyang était recouverte d’une profonde obscurité.

C’était une scène dont Il était chaque soir témoin, mais Il ne pouvait s’empêcher d’être triste.
« Ces derniers temps nous avons construit de nombreux immeubles modernes à P’yŏngyang mais les habitants de la capitale mènent depuis plusieurs années une vie difficile sans avoir de réconfort. Notre pays a surmonté de grandes épreuves, il a construit de bons logements et il ne peut même plus fournir de l’éclairage électrique. Ce soir, retournons ensemble à P’yŏngyang. »
La bruine nocturne tombait sur les rues. De temps en temps un tramway s’approchait en transperçant la pénombre et, à chaque station où il s’arrêtait, l’on pouvait vaguement voir se déverser par petit groupes une foule de gens qui s’éparpillaient ensuite dans tous les sens. C’étaient des citoyens qui vivaient dans les logements de la rue de la Réunification. Ils marchaient d’un pas habitué à l’obscurité. Dans les hauts immeubles qu’ils se pressaient pour rejoindre, les lumières des lampes à pétrole vacillaient comme si elles tombaient de sommeil. Absorbé dans de profondes pensées, le camarade Kim Jong-Il ne détachait pas Son regard de la fenêtre de la voiture.
Depuis le début de la « Dure Marche », les citoyens avaient commencé à mettre des lampes à huiles aux fenêtres de la capitale. Avant, les gens menaient leur vie sans savoir combien de marches avaient les escaliers entre les étages de leur immeuble, mais ils avaient maintenant du apprendre qu’il y en avait huit. Le soir venu, ils saisissaient la rampe d’escalier dans le noir et montaient les marches avec précaution en comptant un, deux, trois… dans leur tête. De temps en temps il y avait même de jeunes types au caractère insouciant qui voulaient aller trop vite et rataient une marche. Ils se cassaient la cheville et ne pouvaient plus aller travailler. C’est pour cela que les lampes torches et les briquets à gaz se vendaient comme des petits pains à Songsin et au marché agricole de Tongdaewŏn. Bien que cela puisse sembler étonnant, l’on pouvait même trouver ces objets à l’intérieur des sacs à mains de luxe qu’arboraient les jeunes filles lorsqu’elles se déplaçaient.

Mun Sŏng-Tae regarda de l’autre côté de la rivière Taedong en direction du quartier de Munsu et vit soudain s’allumer des pans de lumière dans l’obscurité. Il poussa un cri de joie.
« Mon général, regardez-ca ! »
Il avait saisi le dossier du siège avant et s’appuyait dessus en se réjouissant comme un aveugle qui aurait recouvré la vue.
Kim Jong-Il ne réagit pas.
Après avoir parcouru une longue section de la route de l’Unification, le véhicule traversa le district de Sŏn’gyo et continua de l’autre côté du pont Oknyu vers Moranbong. Les rues de Munsu étaient de nouveau plongées dans le noir.
« Ça n’a même pas duré 15 minutes. Le ministère de l’industrie électrique a adopté un système de production croisée mais ça ne tient pas plus que ça. »
La voiture s’engouffra soudain sur la route de la colline qui se trouve devant le monument du Ch’ŏllima.
Enveloppé par l’obscurité, son regard s’arrêta sur les quarante étages de l’immeuble Pot’ongbŏl dont il peinait à discerner les contours. Sans un seul rayon de lumière, ce haut bâtiment résidentiel se confondait avec le ciel noir. Sa forme imposante se laissait à peine distinguer.
« Cet immeuble de quarante étages est recouvert par l’obscurité. »
Le camarade Kim Jong-Il avait dit cela d’une voix basse, comme s’Il se parlait à Lui-même. Il s’allongea sur son siège.
Le silence s’installa un instant à l’intérieur de la voiture. Parce qu’il regrettait de ne pouvoir alléger le cœur du général du fardeau qui lui pesait, Mun Sŏng-Tae restait immobile sans mot dire.
« Et pourtant si chaque soir ces quarante étages allumaient grand leurs lumières, l’on pourrait dire de cet immeuble qu’il est le phare de la ville de P’yŏngyang. »
Calmement, Mun Sŏng-Tae se mit finalement à parler d’une voix consolante.
« Ne peut-on pas dire que cela est déjà mieux qu’ailleurs ? Je me souviens encore maintenant de l’ouverture du treizième festival mondial de la jeunesse et des étudiants. La rue de la Libération venait d’être construite avec faste, et sa vue, la nuit, était de toute beauté. Même les occidentaux en restaient bouche bée. Ils disaient de P’yŏngyang qu’elle était un défilé de fêtes et de plaisirs. Si l’on sortait dans la rue la nuit, les pupilles des habitants réjouis de la capitale ressemblaient aux lampes fluorescentes qui scintillaient à travers des milliers et des milliers de fenêtres. À l’époque, tout le monde vivait dans l’opulence. Mais aujourd’hui même cet immeuble de quarante étages n’a plus de lumière. Et pourtant un grand nombre de professeurs, de docteurs, de grands scientifiques vivent là. Le soir venu, comme l’ascenseur ne marche pas, on peut voir tous ces savants s’arrêter à plusieurs reprises et s’asseoir dans l’escalier pour se reposer les jambes. C’est vraiment inconfortable. C’est pour cela que l’on a insisté pour que l’on fournisse du courant au moins à cet immeuble, mais les coupures sont toujours fréquentes ces jours-ci. Imaginez un peu qu’il y a un poète qui habite au 25ème étage et qui, à la fin de sa journée de travail, téléphone chez lui pour savoir si le courant est revenu. S’il y a une coupure, il dit qu’il va encore devoir aller chez sa fille puis il se rend dans un petit immeuble à côté. »
Le camarade Kim Jong-Il dépassa le quartier de Pot’onggang où cet édifice de quarante étages s’élevait vertigineusement. Il alla jusqu’au bout de la rue de la Libération puis fit un détour par la rue du Ch’ŏllima où Il arrêta subitement la voiture devant un immeuble. Comme un coup de tonnerre, une mélodie de piano s’éleva solennellement de l’appartement sans lumière d’un musicien. Il associa le son du piano à celui de cet harmonium qui Lui revenait souvent en mémoire et dont le Leader disait qu’il Lui avait donné de la force pendant la guerre alors qu’Il dispensait Ses directives de terrain à Changsan-ri dans la région du Ryongch’ŏn, au nord du P’yŏngan.

Pendant un instant, il n’entendit rien d’autre que ce son puissant comme une gigantesque flamme qui dévorerait l’obscurité ou comme un violent battement de cœur. Aujourd’hui comme lors de la dernière guerre, la sanglante bataille contre les impérialistes s’avérait intense. La patrie traversait de bien dures épreuves. Mais, dans cette mélodie de piano qui s’élevait d’un mouvement rapide comme une tempête dans le ciel nocturne de la capitale, n’était-ce pas l’âme inflexible de notre peuple qui, fermement, vivait et respirait ? Ah. Comme c’était revigorant ! Alors qu’Il sentait se réchauffer Son cœur et Son âme qui avaient tant souffert pendant cette journée, Il parla d’une voix forte.
« Même au milieu des ténèbres, le son de ce piano résonne comme le tonnerre. Notre peuple ne baisse pas facilement les bras devant l’adversité ! »
Il était empli d’un sentiment bouillonnant et même après qu’Il fut rentré dans son bureau, Il resta à faire les cents pas jusque tard dans la nuit.

Le téléphone en main, il essayait de saisir concrètement la situation de chaque région par rapport au contrôle des dégâts dus aux inondations.
La confusion qui s’était installée chez les gens lorsque la catastrophe s’était soudain abattue sur eux avait cessée. Toutefois il fallait encore prendre des mesures pour mettre au plus vite à l’abri ceux qui avaient perdu leur maison et tout ce qu’ils possédaient dans les inondations. Cette nuit-là et le jour suivant, Il travailla d’arrache pied et ne laissa pas non plus à Mun Sŏng-Tae un seul instant de libre. Mais cela n’avait pas vraiment d’importance. Ce soir, Il lui dirait de rentrer chez lui plus tôt et de bien se reposer. À cet instant, le secrétaire en chef s’annonça en entrant dans la pièce. Il présenta précautionneusement un document et pris la parole :

« Ceci arrive du parti de la région du Chagang. »
« Bien. Vous pouvez y allez. »
Le camarade Kim Jong-il prit le document des mains du secrétaire en chef, le déplia soigneusement et resta un instant troublé.
L’on rapportait que l’usine de machinerie de Hŭich’ŏn qui produisait jusqu’alors un flot continu de machines-outils, avait vu d’un seul coup sa production réelle mensuelle baisser en raison du manque d’électricité. On ne pouvait pas dire que l’usine tournait bien.
À vrai dire, c’était même comme si elle s’était arrêtée.
De plus, comme le commerce qui avait rapidement progressé grâce aux machines-outils que l’on y produisait se trouvait maintenant au point mort, la situation alimentaire de la région empirait. Il apprit consterné que quelques jours auparavant, l’un des plus anciens techniciens de l’usine était mort de faim.
(C’était le camarade Chang Du-Ch’il, un homme fort comme un bœuf et dont le Leader Paternel, qui l’estimait beaucoup, disait qu’il était le pilier de l’usine de Hŭich’ŏn. Ainsi même le cœur de la classe ouvrière du Chagang mourait de n’avoir pu surmonter la pénurie alimentaire !)
Trop accablé et affecté pour se contenir, il avait saisi avec force les coins de Son bureau et une lumière de chagrin traversa un instant ses yeux.
Après la guerre, lorsque le Leader Paternel avait lancé le mouvement du Ch’ŏllima, les conservateurs et les éléments négatifs avaient tenu tête mais Chang Du-Ch’il était un technicien qui s’était aussitôt vigoureusement élevé pour enjoindre à tous de soutenir le parti à travers la production de machines-outils.
En un éclair, il assemblait par dizaines des machines dont on aurait normalement à peine pu construire deux modèles en une journée. Pour gagner du temps, bien que sa maison fût à côté de l’usine, il dormait debout devant la ligne d’assemblage au milieu du vacarme assourdissant des grues à portiques et du bruit des marteaux, sans même enlever sa tenue de travail noire et barbouillée de graisse. Il travaillait prodigieusement. Ces machines que les autres devaient démonter et remonter à plusieurs reprises en limant et affutant jusqu’à en être couvert de sueur, lui les assemblait d’un seul coup avec habileté.
Tous en restaient la langue pendue. Ils disaient de lui qu’il était comme un fantôme et l’appelait « le maître des machines ». Il saisissait sans peine le fonctionnement complexe et mystérieux des mécanismes. Son habileté au travail et la précision de son regard étaient réellement surprenantes.
Il n’y avait pas un seul autre technicien dans l’usine qui eût pu rivaliser avec lui.
Les extraordinaires capacités de Chang Du-Ch’il était si précieuses que le Leader Paternel venait lui rendre visite à chaque fois qu’il se rendait à l’usine de machines-outils de Hŭich’ŏn et le priait chaleureusement de ne pas vieillir. Dès que le flux du convoyeur automatique s’arrêtait, cet habile technicien levait son corps déjà extrêmement affaibli et faisait un scandale en disant qu’il était impossible que cette machine reste comme ca, que si elle ne tournait pas c’était comme si c’était l’usine qui s’arrêtait. Se pouvait-il qu’il ait rendu son dernier souffle épuisé, le dos contre ce convoyeur automatique qui tournait en grondant d’un bruit monotone ? N’y avait-il vraiment eu personne pour le sauver ? Il se lamenta de la perte de ce précieux technicien. Le cœur serré, Il ne pouvait lever les yeux du rapport. Il en avait oublié de manger.
« L’un des plus anciens techniciens de l’usine de machines-outils de Hŭich’ŏn est mort de faim. C’était un camarade que le Leader estimait beaucoup et dont Il disait qu’il était le trésor de l’usine. Et voilà comment il a rendu l’âme… »
Le camarade Kim Jong-Il se leva précipitamment de Sa chaise. D’une voix abrupte, Il dit soudain « Allons-y » et sortit rapidement du bureau. Mun Sŏng-Tae comprit quelle tristesse et quelle souffrance lui pesait sur le cœur. Il releva fermement la tête et le suivit en courant à moitié car le Général marchait d’un pas brusque et rapide. Dès que Celui-ci fût sorti du bâtiment, Il fit monter Mun Sŏng-Tae dans Sa voiture personnelle et commanda au chauffeur de partir au plus vite. Le secrétaire L’observait d’un air perplexe tandis qu’Il jetait en permanence des regards à travers la fenêtre de la voiture sans un seul mot.
Un silence lourd comme une barre de plomb flottait à l’intérieur de la voiture.
Nettoyée par les terribles pluies de la mousson, la route était luisante. La voiture y avançait à pleine vitesse. Lorsqu’ils furent loin de la ville, le camarade Kim Jong-Il laissa enfin exploser sa colère.
« Si le camarade Chang Du-Ch’il avait péri frappé par une balle ennemie, nous ne serions pas aussi effondrés ! Si ça continue, nous allons perdre tous les techniciens de Hŭich’ŏn. Camarade conducteur, accélérez encore un peu. Il faut que nous arrivions à Hŭich’ŏn avant qu’il ne fasse nuit. »
Ce n’est qu’alors que Mun Sŏng-Tae réalisa qu’ils étaient sur la route de l’usine de machines-outils de Hŭich’ŏn. Encore une fois, il ne put cacher sa surprise.

Chapitre 2

« Alors le camarade Chang Du-Ch’il est mort ?…  »
Le camarade Kim Jong-Il demanda cela sans ambages en regardant le directeur de l’usine et le secrétaire local du parti qui Lui faisaient face.
Sa voix était sévère et vibrait de l’indignation causée par la perte d’une personne précieuse et indispensable.
Les deux travailleurs gardaient la tête baissée et leur visage était sombre comme un pot de terre.
Calmant tant bien que mal Son cœur qui menaçait d’exploser, le camarade Kim Jong-Il posa une main sur Sa hanche et leva les yeux. Il observa tristement le vieil arbre qui se trouvait dans la cour de l’usine, devant l’atelier d’assemblage. Comme ce grand arbre au tronc épais et aux racines bien enfoncées dans le sol, Chang Du-Ch’il avait toute sa vie durant veillé sur l’usine. Il s’attendait à le voir arriver en courant d’un instant à l’autre, tout essoufflé de joie et enfonçant le sol à chaque pas.
Un menton carré sur un visage constellé de pores, de larges épaules, des mains comme des blocs d’acier trempé, des cheveux gris poivre et sel coupés au carré… Une allure d’ouvrier robuste qui inspirait confiance. Il eût un instant un sentiment de gâchis en pensant à l’absence de ce sourire détendu qu’Il ne reverrait plus jamais.

Du haut de ces décennies, le vieil arbre qui avait pris racine dans la cour de l’usine tremblait bruyamment, comme si lui aussi, ce jour-là, avait pleuré la tragique perte du valeureux technicien.
Sans Chang Du-Ch’il, l’usine semblait complètement vide.
Le camarade Kim Jong-Il fit quelque pas dans la cour, comme s’Il avait voulu calmer la peine qui bouillait en Lui.
Devant Son air contrit, les travailleurs qui étaient habitué à Le voir sourire gaiment et à entendre Sa voix affectueuse, avaient planté leur regard au sol comme des coupables et ne parvenaient pas à relever le visage.
« Mon général, nous sommes vraiment indignes. Le camarade Chang Du-Ch’il est mort du désespoir de n’avoir pas pu Vous aider dans Vos soucis en ces temps difficiles. Nous aurions du le sauver quoiqu’il arrive… »
Le sombre visage du secrétaire local du parti était rempli de culpabilité et il ne pût finir ce qu’il disait. Alors qu’Il sentait Sa poitrine s’engourdir de plus en plus, le camarade Kim Jong-Il se contentait de répéter calmement, comme s’Il se parlait à Lui-même : « Oui, nous avons perdu un bien valeureux camarade. Un bien valeureux camarade…  »
Au même moment, comme le tintement d’une vieille horloge, le léger daeng daeng d’un marteau que l’on frappait sans force s’éleva d’un atelier de production non loin de là. Attiré par ce bruit mou, il se dirigea vers le bâtiment tâché de noir de l’atelier.
Lorsque l’on se rendait auparavant dans la région des grandes industries de Hŭich’ŏn – la première base de production de machines-outils de notre pays qui s’élève fièrement au Nord – de rutilantes machines de taillages, des tours, des fraiseuses et des convoyeurs automatiques s’étalaient les uns après les autres en étincelant dans de grands ateliers bien éclairés.
Cependant ce jour-là, l’on n’entendait que cet étrange martèlement qui ne ressemblait en rien au rythme familier du bruit des machines qui tournent à l’unisson.
Suivi par les visages anxieux du secrétaire local et du directeur, Kim Jong-Il se déplaça à pas lents jusqu’à l’atelier.
Il entra par la porte de métal qui répandit rapidement dans la pièce un air glacé. Il fût si ébranlé par la surprise qu’il resta sur le pas de la porte. Le convoyeur automatique moderne pour lequel le technicien Chang Du-Ch’il avait sacrifié sa vie et toutes les autres machines étaient à l’arrêt, comme mortes. Dans l’atelier désert, un ouvrier travaillait mollement en tapant sans entrain avec un énorme marteau. Autour des pièces centrales du convoyeur que l’on avait disposé en long et en large sur le sol en ciment maculé de graisse noire, plusieurs personnes s’étaient agglutinées et étaient en train de limer nonchalamment. Quelques travailleurs à bout de force qui s’étaient allongées sous la fenêtre ouvrirent les yeux. Ce manque d’énergie était-il du à la famine ?… Bien qu’à proprement parler venir pointer à l’usine leur ait été impossible, quelques ouvriers avaient tenu bon et continuaient miraculeusement à travailler. Le camarade Kim Jong-Il s’approcha d’eux, mais, le souffle coupé par ce spectacle pitoyable, Il parvint à peine à parler.
« Camarades, vous travaillez dur. »

Les ouvriers arrêtèrent simultanément leur travail et se raidirent brusquement.
Ces gens qui avaient enduré des conditions de vie terribles reconnurent alors Celui qui était venu leur rendre visite sans qu’ils s’y attendent. Leurs mentons tout rugueux de barbe tremblaient alors qu’ils tentaient de contenir le chagrin qui subitement les assaillait.
« J’ai appris que le camarade Chang Du-Ch’il s’était sacrifié. Camarades, je n’ai pas su vous aider. »
« Non, non. Mon Général, Vous aidez déjà tant de personnes… Rien que le fait que Vous soyez venu nous voir… »
Soulignant ses joues émaciées, de grosses larmes dégoulinaient des yeux de ce vieil ouvrier qui avait le même âge que Chang Du-Ch’il. Les travailleurs qui se tenaient à côté et les gens qui étaient recroquevillés au bas du mur se levèrent laborieusement. Ils essuyèrent les larmes qui leur mouillaient le coin de l’œil avec les manches noires de graisse de leur tenue de travail et se mirent à sangloter bruyamment.
Tout en leur disant à plusieurs reprises d’arrêter de pleurer, le camarade Kim Jong-Il leur enserrait fermement les épaules des deux bras.
« Camarades, il faudrait plutôt dire que c’est vous qui me consolez… Merci ! Nous nous sortirons de ces difficultés d’une manière ou d’une autre ! Mais dites-moi, quel genre de travail êtes-vous en train de faire ? »
La gorge toute encombrée de larmes, les ouvriers ne purent dire un mot. Le directeur vint se poster à Son côté. Il dit qu’il n’y avait toujours pas de courant et que c’étaient donc les gens qui se chargeaient, à la main, du processus de polissage des pièces centrales des convoyeurs. Mais ce quiétait encore plus désolant, c’était l’allure de ces ouvriers rompus et épuisés par la faim qui se tenaient là faiblement, les épaules tombantes.
« En faisant ainsi, nous fabriquons jusqu’à trente machines par mois ! »
Le camarade Kim Jong-Il sentit douloureusement l’intérieur de Son cœur s’enflammer comme une mèche.
Peut-être plus affligeant encore était le fait que l’on ne pouvait voir aucun des techniciens expérimentés et des ouvriers qualifiés qui étaient là avant. Il ne voyait pas une seule tête connue.
Un jeune homme et une jeune femme qui se tenaient à l’écart attirèrent Son attention. Ils portaient des tenues tâchées d’huiles et mettaient du cœur à l’ouvrage.
« Pourquoi les ouvriers qui ont construit ce convoyeur automatique ne sont-il pas là ? »
Le voyant attristé, les deux travailleurs aux pommettes saillantes et aux traits aussi tirés que les autres ouvriers se tinrent debout en silence de peur de Lui causer encore plus de soucis.
« Comment se fait-il que vous ne disiez rien ?  »
« Mon général, deux personnes sont mortes pendant la « Dure Marche » et le reste de nos camarades ne peuvent déjà plus venir au travail depuis longtemps en raison de leur état de santé. »
Il observa les yeux sans vie du directeur se remplir de larmes et ne prononça pas un mot.
Il n’avait toujours pas oublié le visage de chacun des sept techniciens qui avaient conçu et construit le convoyeur automatique. Il se rappelait encore clairement.
C’était à l’époque où la classe ouvrière l’usine de Hŭich’ŏn avait construit ce tapis roulant automatique moderne et tirait la production de machines-outils vers les dix milles pièces par an. Le camarade Kim Jong-Il avait rendu visite à ces ouvriers qui avaient produit ce miracle extraordinaire et sans précédent dans l’histoire de l’usine. Après avoir longtemps observé avec satisfaction la synergie des opérations de façonnage autour du convoyeur automatique, Il avait reçu un rapport l’informant que sept des techniciens qui avaient construit cette remarquable machine d’un genre nouveau n’avaient pas encore pu adhérer au parti en raison d’un environnement familial compliqué. Incapable de contenir Sa colère, Il avait alors pris sur le champ des mesures pour les faire accepter au sein du parti. Ce jour-là, lorsque le Leader avait appris que tous avaient adhéré le même jour et à la même heure avec l’appui de Son fils, Il avait ri gaiement en disant que cela était une nouvelle encore meilleure que celle de la production des dix milles machines-outils. Parmi ces honnêtes techniciens, deux avaient perdu la vie et ceux qui vivaient encore ne pouvaient venir travailler à l’usine. Le directeur s’exprima de nouveau d’une voix assombrie par le chagrin, comme si une douleur semblable à celle de la perte de Chang Du-Ch’il lui avait percé la poitrine.
« En ce moment ce sont les employés de l’hôtel de Hŭich’ŏn qui s’occupent des techniciens dont l’état de santé est le plus grave pour qu’ils récupèrent. Ces camarades-là sont d’une dévotion exemplaire. »
Le camarade Kim Jong-Il avait toujours le cœur lourd. Il garda le silence.
Toute sa vie durant, le Leader Paternel avait aimé le peuple du Chagang. Combien de fois n’était-Il pas venu, malgré Son grand âge, donner des directives de terrain aux usines et aux entreprises de la province ?
Le Leader, qui avait passé Sa vie à bord de la ligne de chemin de fer du peuple à donner des directives aux quatre coins du pays, s’était encore rendu dans le Chagang en 1991. Bravant la pluie et la neige tout au long de l’année, oubliant de dormir et de se reposer, marchant et marchant le long de la route des directives de terrain, le Leader avait permis au peuple de vivre sans avoir rien à envier aux autres.
Ce peuple qui jouissait de tous les bonheurs du monde à l’époque du Leader survivait aujourd’hui en mangeant des racines et de l’écorce.
« Mon général, jusqu’à maintenant quand avons souffert du manque de nourriture ? Nous avons toujours vécu sans inquiétudes, sans même nous préoccuper du prix du riz car le pays nous nourrissait. En plus d’être habitués à une vie d’opulence, les techniciens et les ouvriers qualifiés n’ont jamais été des gens débrouillards. Ces absurdités se produisent parce qu’ils ne savent pas s’en sortir autrement pour gagner leur vie. »
Le secrétaire local du parti parla d’une voix confuse. Il ne savait pas comment soulager le cœur du général de sa peine.
Le visage du camarade Kim Jong-Il s’assombrit après avoir écouté ces paroles.
« Pourquoi pensez-vous cela? Bien entendu, il est vrai que les techniciens et les ouvriers qualifiés ne sont pas débrouillards. Mais il est faux que ce qui arrive soit du simplement à ce qu’ils n’arrivent pas à s’en sortir autrement pour gagner leur vie. Avec leurs capacités, ils auraient pu fabriquer et vendre des produits métalliques à usage domestique. Ainsi, ils ne seraient pas morts. Mais ils n’ont pas voulu faire du commerce comme les autres et tromper leur conscience. C’est pour cela qu’ils n’ont pas quitté leur lieu de travail même s’ils s’y effondraient. Ce qui me peine le plus, c’est que nous ayons perdus ces précieux trésors qui, même en des temps difficiles, n’oubliaient pas leur conscience et préservaient notre socialisme. »
Il fit le tour de l’atelier d’un regard chargé de tristesse puis poursuivit :
« N’ont-ils pas été élevés avec amour et tendresse par notre parti ? Après la libération, lorsqu’il n’y avait pas de gens compétents dans notre pays, le Leader avait tissé des liens avec l’étranger et appelé des scientifiques et des techniciens pour construire un nouveau Chosŏn. Il avait même envoyé dans la Corée du Sud occupée par l’armée américaine des gens qui ramenèrent avec eux des spécialistes des sciences et de la technique. C’était un temps où les talents étaient précieux. Mais aujourd’hui, avec notre grande armée de trois millions de scientifiques et techniciens, nos camarades ignorent la valeur des talents. Quoiqu’il arrive, nous devons sauver ces gens que le Leader avait élevés avec la plus grande attention. C’est cela protéger le socialisme. Protéger le socialisme, c’est préserver les réalisations du Leader qui s’accumulent sur notre sol. La situation du Chagang est difficile, mais n’y a-t-il vraiment aucun moyen de venir en aide à ces précieuses personnes ? Dans le temps, tout en parcourant les dizaines de milliers de lis de leur longue et sanglante marche, les insurgés antijaponais plantaient partout du blé, de l’orge et des graines de citrouilles. Si nous pouvions faire cela lors de la lutte armée contre l’occupant japonais, pourquoi restons nous assis sans rien faire à mourir en vain ? Ne nous limitons pas aux parties vides des champs, mais faisons en sorte de planter des pommes de terre et du maïs dans tous les endroits où cela est possible. Même si nous devons recouvrir la roche avec de la terre pour planter les céréales que nous mangeons, nous traverserons et sortirons de cette pénible crise. Le plus urgent est de ne pas laisser cette usine à l’arrêt. Une fois relancée, nous pourrons aussi venir en aide à ceux qui sont en train de succomber à la famine. »

Le camarade Kim Jong-Il parla d’une voix forte puis demanda au directeur :
« Camarade directeur, si nous pouvons garantir suffisamment de courant à l’usine pour un roulement par jour, combien les camarades pourraient-ils produire de machines-outils ? »
« On pourrait en tirer quatre à cinq cents pièces par mois. »
« Bien. En commercialisant les machines et le concentré de minerai pour les échanger contre des produits agricoles, nous devrions pouvoir nourrir et sauver le peuple du Chagang. Nous allons dès à présent mettre en place des mesures pour que toute l’électricité des usines et des entreprises de laville de Hŭich’ŏn soit concentrée ici. Nous allons pousser de toutes nos forces la production de machines-outils. Il n’y a maintenant pas de sujet plus pressant que celui du soutien aux gens touchés par cette maudite famine ! »
« Compris mon Général ! »
Le directeur avait répondu d’une voix forte et pleine de joie.
À cet instant, un vent frais vint souffler sur ce début de soirée, comme pour chasser le silence qui pesait lourdement dans l’enceinte de l’usine.
Les feuilles du vieil arbre au tronc épais qui se trouvait devant l’atelier d’assemblage tremblèrent en faisant ususu.
« Voilà qui est fait. »
Beaucoup de temps s’était écoulé, pendant qu’Il donnait au peuple du Chagang la possibilité de surmonter la crise alimentaire. Il sortit de l’usine.
Dehors, un sombre crépuscule avait commencé à se lever.
Mun Sŏng-Tae lui parla doucement dans l’oreille :
« Mon général, montez-vite dans la voiture. »
Le camarade Kim Jong-Il resta un instant debout en tenant la poignée de la portière.
« Directeur, êtes-vous sûr d’y arriver ? »
« Bien sûr, mon général. Je vous en prie, arrêtez de vous inquiéter. »
À cette réponse enjouée du directeur, Il sentit Son cœur douloureux s’alléger. Il monta dans la voiture et, alors qu’il sortait par la porte principale de l’usine, parla calmement au chauffeur.
« Camarade conducteur, continuons encore un peu. »
« Mon général. »
Mun Sŏng-Tae s’adressa alors à lui d’une voix basse :
« Cela a pris beaucoup plus de temps que prévu. »
« Non. Continuons. »
La voiture quitta l’usine de machines-outils de Hŭich’ŏn et commença aussitôt à s’éloigner du centre ville. Les rues étaient désertes. On ne voyait pas le spectacle animé des ouvriers sortant du travail. De temps à autres passaient devant la fenêtre de la voiture des personnes qui marchaient l’air abattu et les yeux rivés au sol. On ne trouvait maintenant plus aucune trace de ce qui avait auparavant toujours été une prospère ville industrielle.
Petit à petit, le ciel sombre et les fenêtres sans vie des immeubles étaient envahies par les ténèbres.
À ce moment-là, le camarade Kim Jong-Il baissa soudain la fenêtre de la voiture. Quatre ou cinq gamins qui avaient enfilé de misérables vêtements d’adultes bien trop grands pour eux en guise de manteaux se ruaient vers la route pleine d’obscurité en faisant du boucan. La tête décharnée et les cheveux coupés à ras, ces visages noirs comme des bouts de charbon apparurent soudainement dans la lumière des phares de la voiture. C’étaient des enfants errants, à n’en pas douter.

De l’autre côté de la montagne
Ce feu d’alarme nous appelle
Les enfants artilleurs de Kanggye
N’aiment rien d’autre que de chasser

Un ou deux gosses étaient même en train de chanter à s’en arracher les cordes vocales.
Le visage du camarade Kim Jong-Il s’assombrit soudain à la vue de ce spectacle.
« Camarade conducteur, arrêtez la voiture. »

Le conducteur qui avait deviné Son intention d’aller rencontrer les enfants parla d’une voix basse :
« Hum, mais s’ils prennent peur et s’enfuient… »
« N’en attrapez qu’un. Ce sont des gamins des rues, il n’y a pas de raison pour qu’ils s’enfuient. »

Les enfants s’étaient reculés vers le bord de la route et, lorsqu’un instant après la voiture s’arrêta brusquement, ils se mirent à décamper confusément dans tous les sens. Un gamin courait de toutes ses forces sur l’autoroute lisse, un autre s’était allongé à plat ventre sous les arbres qui bordaient la route tandis qu’un troisième était parti au coin d’un immeuble et était arrivé à se cacher absolument parfaitement ; il y en avait de toutes les tailles et de tous les genres. Leur agilité était difficile à décrire. Un gosse courait alors que les jambes de son pantalon traînaient par terre en ondulant. Il tomba et le conducteur vint immédiatement le saisir alors qu’il se débattait.

« Laissez-moi, laissez-moi ! »
Le gamin pleurait en faisant ŏngŏng et criait d’une voix aigüe.
« Dis donc gamin tu vas te calmer ? »

Le camarade Kim Jong-Il observait sans mot dire cette petite chose qui portait un chapeau flétri d’adulte et qui chougnait. Il Lui sembla un instant que son cœur se déchirait.
Il aurait voulu s’asseoir en face de lui et lui demander en détail son âge, son nom et s’il avait des parents ou pas. Mais Il n’était pas sûr que son cœur puisse supporter la douleur d’entendre ces réponses, aussi se contenta-t-il de sortir son mouchoir et d’essuyer sans mot dire le visage inondé de larmes de l’enfant. Sans qu’il ne s’en rende compte, un ou deux gamins s’étaient d’eux même approchés et se tenaient autour de lui en baissant la tête.
Un par un, le camarade Kim Jong-Il leur frictionna le crâne avant de leur demander d’une voix rauque.
« Quelle était cette chanson que vous chantiez à l’instant ? »
Un des gamins répondit en se frottant sa manche sous le nez :
« La chanson des artilleurs de Kanggye. »
« Hum.. »
L’un des couplets de la chanson Lui revint en mémoire :

Les enfants artilleurs de Kanggye
N’aiment rien d’autre que de chasser

Sa gorge se serra un instant, comme s’Il avait Lui-même chanté cette chanson.
« Vous êtes vraiment bien des enfants du Chagang. Le Chagang…  »
Alors qu’il prononçait péniblement ces mots, il enserra encore plus fort les enfants dans ses bras.
Il se rappela avoir peu de temps auparavant envoyé Mun Sŏng-Tae se renseigner suite à un rapport qu’Il avait reçu sur des enfants des rues qui erraient à Sŏp’o.
Lorsqu’il était revenu de Sŏp’o ce jour-là, Mun Sŏng-Tae pleurait et n’avait pu dire un mot. Cela avait du être atroce.
Il était écœuré et n’avait pas pu poser d’autres questions. Il se résolut d’envoyer d’urgence aux enfants quelques tonnes de farine de blé comme mesure de secours.
Cependant, quelques jours plus tard, Mun Sŏng-Tae vint le trouver avec un visage radieux. Celui-ci lui dit que les enfants errants de Sŏp’o avaient disparu sans laisser de traces. Lorsqu’il lui demanda ce qu’il s’était passé, Mun Sŏng-Tae répondit qu’ils avaient trouvé de nouveaux parents.
« Ce sont vraiment des gens auxquels nous devons être reconnaissants. Au fait, l’autre fois, cette femme de l’arrondissement de Man’gyŏngdae, combien d’orphelins aviez-vous dit qu’elle avait pris en charge et élevé? »
« Vingt-six. »
« C’est-ça, vous aviez dit vingt-six. Et dire qu’à Musan il y a une grande famille qui a récupéré soixante enfants et qui les élève. Quel courage. Récupérer les enfants des autres et s’en occuper ainsi comme de sa famille de sang, ce n’est pas quelque chose de facile. Tous ces gens sont des héros de notre temps. »
Ce jour-là, le camarade Kim Jong-Il fût réellement heureux.
Même s’il traversait de dures épreuves, notre peuple ne continuait-il pas d’entretenir la beauté du vrai visage de notre société à travers la camaraderie et l’amour des êtres humains ? Cependant ici sur le sol du Chagang, la situation était différente. Comment pouvait-on être assez généreux pour s’occuper de la progéniture des autres lorsque l’on ne pouvait même pas nourrir correctement ses propres enfants ?
« Camarade conducteur, faites monter tous les enfants dans ma voiture. »
« Hein ? »
Le conducteur ébahi Le regarda d’un air absent. Son visage plein de surprise semblait demander « Mais comment ces enfants errants pourraient-ils monter dans la voiture du général ? ». Le camarade Kim Jong-Il devina cela et n’en conçut que plus d’amertume. Il se rappelait en même temps de ce jour quelque peu auparavant, où, en revenant du chantier de construction de la centrale électrique de la jeunesse d’Anbyŏn alors qu’il faisait sombre, Il avait fait monter dans Sa voiture une jeune fille qui gambadait toute seule en portant son cartable. Ce jour-là Il avait même raccompagné jusqu’à sa maison cette mignonne petite qui rentrait de l’école. Lorsqu’elle fut montée dans la voiture et qu’elle L’eut reconnu, elle avait été extrêmement heureuse et n’avait pas trop su comment réagir. Comme elle Lui demandait en insistant mignonnement « S’il vous plaît Général, venez dans notre maison. », Il avait fini par rire très fort. Cette fois-là, le conducteur avait fait monter cet enfant dans la voiture sans discuter, et il avait rit joyeusement avec eux.
Alors pourquoi hésitait-il ce soir ? En quoi ces enfants étaient-ils différents de cette petite fille ? À part le fait que la fillette avait une maison et une famille et que ces pauvres enfants errants n’avait ni l’un ni l’autre, il n’y avait aucune différence.
Sans doute ces enfants innocents avaient-ils perdu leurs parents dans les grandes inondations qui ravagèrent la terre en péril du Chagang ou alors peut-être étaient-ils les fils et les filles de gens qui étaient morts du manque de vivres comme Chang Du-Ch’il. Ces jeunes enfants errants qui vagabondaient en portant des vêtements loqueteux ne devaient-ils pas plus que quiconque être aidés et chéris avec affection ?
« Je… N’y a-t-il pas plutôt ma voiture ? »
Mun Sŏng-Tae avait parlé doucement en s’approchant.
« Camarade conducteur, faites les vite monter. »
Ayant entendu Sa voix pressante, le conducteur fût obligé de faire demi-tour.
Il y avait en tout cinq enfants. La voiture était pleine à craquer lorsqu’ils furent montés à l’intérieur. Il n’y avait plus de place pour Lui. Ils étaient entassés comme des haricots de soja dans une jarre. Très angoissé, le chauffeur vint discrètement se poster à Son côté.
« Mon général, qu’allez-vous faire ? »
« Attendons un peu ici. Il n’y a pas un truc dans la voiture ? Je veux dire, quelque chose à donner aux enfants. »
Le conducteur eut de nouveau l’air gêné.
« Il n’y a rien. À part les boulettes de riz pour Votre repas… »
« Dans ce cas sortez-moi ça et donnez les leur. Ça ne sera pas suffisant pour ces enfants mais vous allez les emmener à l’auberge de Hŭich’ŏn. Ce sera un début. Après cela, vous vous les déposerez au bureau du parti de la ville. Vous confierez les enfants au secrétaire du parti responsable de la région du Chagang et lui direz de bien s’en occuper. Dites-lui que c’est moi qui lui demande ce service. »
« Entendu. »
À ces mots, les enfants qui étaient monté dans la voiture ouvrirent de grands yeux.
Comme une vague, ils descendirent tous ensemble en courant de la voiture et en criant « Père Général ! »
« Général ! Père Général ! »
Accrochés aux bords de son uniforme, ils se mirent l’un après l’autre à sangloter en tapant du pied.
Le camarade Kim Jong-Il embrassa les enfants et parla d’une voix étranglée :
« C’est fini, c’est fini. Maintenant arrêtez et allez-y. »
« Général, nous ne monterons pas dans la voiture. »
Ils insistaient obstinément.
Observant ces jeunes naïfs qui s’entêtaient à ne pas vouloir monter, Il cligna encore des yeux. Quels enfants admirables c’étaient là. Bien qu’ils aient errés tristement sans parents, personne n’aurait pu traiter froidement comme des vagabonds ces gamins à l’esprit pur et à l’âme immaculée. Le cœur ainsi chargé, le camarade Kim Jong-Il fit remonter les enfants dans la voiture qui repartit peu après. Il se mit à marcher lentement. Mun Sŏng-Tae Le suivait derrière, la tête basse.
La terre natale de ces enfants, les rudes montagnes du Chagang étaient tragiquement devenu le champ de bataille d’un terrible combat sans fusillades qui déciderait de la survie ou de la mort de la patrie.
Lors de la dernière guerre, notre peuple avait déjà subi d’atroces souffrances et perdu son patrimoine et ses maisons sous les bombardements barbares des salauds. Cependant nous avions alors reçu le soutien corps et âme des peuples de pays frères qui avaient récupérés et élevés les enfants qui avaient perdus leurs parents. Mais maintenant, nous ne pouvons plus espérer un tel soutien. Nous sommes dans un état d’isolation, sans aucun appui, à mener une guerre sans camps.
Les désastres que notre peuple avait subis cette année étaient excessivement lourds. Si seulement le Leader Paternel avait été avec nous… Malheureusement, même si cela nous crevait le cœur, il nous était impossible de revoir le Leader.
Le camarade Kim Jong-Il avait le bord des yeux mouillé par cette douleur qui Lui remplissait la poitrine.
Il réalisait à présent qu’en l’absence du Leader, c’était sur Ses seules épaules que le destin de la nation reposait, jusqu’à Lui en faire mal aux os. Alors qu’Il marchait en pensant à cela, il ne remarqua même pas qu’il avait marché dans une flaque d’eau.

Il avait les cheveux ébouriffés par le vent qui soufflait avec violence. Au bas de la falaise, l’eau du fleuve de cette région de montagnes s’écoulait en grondant. Il avançait péniblement en marchant dans la nuit cernée de solitude muette, bloquant d’une main le souffle puissant du vent qui s’abattait sur lui. Puis, les phares de la voiture qui l’avait maintenant rattrapé vinrent éclairer l’obscurité en agitant leur queue de lumière. Le véhicule qui avançait comme une flèche sur la route de montagne escarpée s’arrêta brusquement tandis que lui aussi suspendait son pas.

Chapitre 3

D’épaisses ténèbres recouvraient le col Ch’osang qui s’élevait majestueusement sur le sol du Chagang comme une forteresse naturelle solitaire.
Là, le soleil du soir descendait lentement, lentement, en masquant les montagnes, et les lointaines limites du crépuscule demeuraient invisibles. L’on ne pouvait voir que les bordures du ciel arrondi, découpées par la forme rocailleuse des sommets en dent de scie. Lorsque le temps se couvrait, l’obscurité arrivait plus vite que d’habitude, remplissant les étroits espaces entre les montagnes. La saison des pluies ne laissait pas aux jours un instant de lumière. Le soir tombé, les alentours s’assombrissaient comme s’ils avaient été peints à l’encre de Chine et l’on ne pouvait plus distinguer ses propre pas. Cette nuit encore, le long du col Ch’osang qui s’élevait comme un canard huppé, la route contournait les pans abrupts de la montagne avant de s’éclipser dans les rideaux de l’obscurité, effaçant l’idée que quiconque ait jamais pu poser un pied dans cette dense forêt. De ce côté de la vallée, seuls le k’ŏng k’ŏng d’un aboiement de chien et la faible lueur des lampes à huiles permettaient vaguement de deviner une présence humaine.
Des maisons de deux pièces aux toits pointus comme des koggal étaient confortablement installées là…
Le camarade Kim Jong-Il observait sur le bord de la route ces habitations aux couleurs foncées et terreuses qui avaient servies de base aux fermes modèles de toutes les régions montagneuses. De taille basse, les habitations étaient dispersées ici et là au bas des pans de la montagne, de l’autre côté du cours supérieur du fleuve Ch’ŏngch’ŏn. Seuls les grincements d’un pont en bois qui traversait maladroitement la rivière gonflée par les pluies de la mousson Lui déchirait de temps à autre les oreilles. Il semblait qu’il y avait dans les profondeurs de ces montagnes une vie particulière qui ne faisait que chuchoter son existence.
La voiture avançait périlleusement sur la route escarpée qui traversait le col désert du Ch’osang. Devant, la route descendait en pente sèche avec un précipice sans fond en contrebas… De petites tâches de lumières luisaient faiblement dans ces lointaines ténèbres.
C’étaient les lampes à huiles des maisons du hameau. Cependant, après quelques temps, même ces minuscules lueurs qui vacillaient comme si elles avaient sommeil finirent par s’éteindre et tout devint extrêmement sombre.
Sur cette terre où l’on ne pouvait rien sentir d’autre que des ténèbres et des ténèbres, seul se détachait légèrement le ciel découpé en dents de scie par les sommets des montagnes.
Rempli de tristesse, le camarade Kim Jong-Il avait penché le buste en arrière.
Ces jours-ci, le spectacle des lampes à pétroles qui s’allument à cause du manque de courant n’était plus simplement limité aux villages de montagne comme ici. Il en avait également été témoin à plusieurs reprises dans les villes.
Déchirant à toute allure l’épais voile de la nuit, les phares de la voiture s’écrasaient de temps en temps contre des falaises qui semblaient avoir été découpées à flan de montagne et répandaient leur lumière à l’intérieur de la voiture en l’éclairant rapidement Son visage. Il n’y avait que de rares interruptions dans l’obscurité qui avait balayé toute la région. Lorsqu’ils arrivèrent à un village de bûcherons à l’entrée du comté de Tongsin après avoir avancé à travers la nuit toute trempée d’encre, le camarade Kim Jong-Il descendit de voiture. Le secrétaire Mun Sŏng-Tae Lui emboîta rapidement le pas en haletant. Le secrétaire qui appuyait de la main sur ses cheveux ébouriffés regarda fixement le ciel bas et parla avec circonspection :
« Général, le temps n’est pas très normal… »
L’inquiétude de Mun Sŏng-Tae n’était pas infondée. Des groupes de nuages noirs se massaient sinistrement dans le ciel souvent capricieux de cette région de haute montagne.
Sans s’occuper de son secrétaire qui insistait pour repartir, le camarade Kim Jong-Il restait immobile à la même place, sans dire un mot.
« Camarade Mun Sŏng-Tae, entrons voir un instant dans cette maison. »
» …  »
Comme Mun Sŏng-Tae n’avait pas tout de suite répondu, Il ajouta aussitôt d’une voix inquiète :
« Dans tout le pays, le peuple du Chagang n’est-il pas celui qui souffre le plus de cette terrible famine ? Allez, entrons. »
Comme une personne qui vient de se rendre compte de son erreur, Mun Sŏng-Tae partit en tête vers la cour d’une maison d’un étage qui se trouvait sur le bord de la route et Lui ouvrit le chemin avec précaution. La faible lueur d’une lampe à pétrole à l’intérieur de la maison éclairait vaguement un jardin où poussaient de grands maïs en retard sur la saison.
« C’est bien. Allez vite essayer de trouver le propriétaire. »
Repoussant avec précaution les feuilles de maïs qui pendaient sur le chemin étroit, Mun Sŏng-Tae s’approcha de la porte de la cuisine.
Il y avait cependant quelque chose d’étrange. Il avait frappé deux ou trois fois à la porte mais il ne semblait y avoir personne à l’intérieur.
« La maison à l’air vide. »
« Si elle était vide, pourquoi est-ce qu’il y aurait une lampe à pétrole allumée ? »
La nuit était déjà bien avancée. Le camarade Kim Jong-Il intima à son secrétaire d’essayer encore une fois. Celui-ci frappa de nouveau un peu plus fort sur la porte.
Une vois juvénile s’éleva agressivement de l’intérieur : « Qui c’est ? »
À travers un trou dans le ch’anghoji de la porte apparut vaguement l’ombre d’un petit enfant qui les regardait sans bouger.
« Des invités. Y a-t-il des adultes à la maison ? »
« Non ! »
« Nous voulions visiter un peu l’intérieur, c’est bien embêtant. »
« C’est pas possible. Notre maman nous a défendu d’ouvrir la porte à qui que ce soit. »
Mun Sŏng-Tae s’était retourné vers Lui et Le regardait d’un air embarrassé :
« Ce gamin est extraordinairement têtu. »
Pour quelqu’un dont le travail consistait principalement à s’occuper des affaires des gens, le secrétaire du comité central du parti était incroyablement maladroit lorsqu’il s’agissait d’amadouer un gosse.
Il poussa doucement Mun Sŏng-Tae et se rapprocha de la porte de la cuisine.
« Dans ce cas nous n’avons pas le choix. Nous allons prendre notre mal en patience et attendre jusqu’à ce que ta mère revienne. »
Comme si Sa voix bienveillante avait touché le jeune esprit du petit, il y eut un instant de silence, puis s’éleva une voix prête à négocier.
« Bon, je vais vous ouvrir la porte mais vous expliquerez bien tout à maman ? »
« Bien entendu, ne t’inquiète pas. Ta mère va te féliciter. »
« Alors rentrez. »
Le visage rond d’un petit garçon de cinq ou six ans apparut dans l’entrebâillure de la porte.
Le gamin avait l’air d’être dur comme une châtaigne.
Sans effrayer l’enfant, le camarade Kim Jong-Il sourit affectueusement et pénétra lentement dans la cuisine.
Mun Sŏng-Tae regardait anxieusement ce gamin qui ne L’avait pas reconnu et avait refusé de Lui ouvrir la porte en se demandant quelle autre impolitesse il allait encore commettre.
« Comment tu t’appelles ? »
« Sŏlsong ! »
« Qui habite ici ? »
« Mon grand-père et ma mère, et puis mon petit-frère… »
Sŏlsong tourna un regard furtif vers son petit-frère qui dormait le ventre à l’air sans même une couverture.
« Et ton père ? »
« Il est tombé malade et il est mort. »
Le camarade Kim Jong-Il inspecta le spectacle du désordre qui régnait à l’intérieur de la maison. La maison avait deux pièces, ce qui était suffisant pour y faire vivre une assez grande famille, mais il n’y avait pas quoique ce soit qui fût en bon état. En regardant le revêtement du sol qui était fait de bric et de broc, l’on devinait aisément la situation difficile de ce ménage qui devait avoir du mal à survivre. Son cœur se serra encore plus lorsqu’il vit les légumes bouillis dans la jarre en plastique du buttumak et les chaussures élimées que l’on avait laissées ici et là après s’être déchaussé.
C’est alors que Sŏlsong se mit soudain à Le regarder fixement avec des yeux ronds. Il semblait que le doute commençait à naître dans la tête de cet enfant sans jugeote et qu’il se demandait s’il ne s’agissait pas là du général.
Le petit se précipita à l’intérieur en frissonnant puis, après avoir regardé un instant le portrait qui pendait au mur, il Le dévisagea attentivement.
Le camarade Kim Jong-Il sourit devant l’air adorable de l’enfant.
Comme s’Il avait voulu dissiper la peine du petit par tous les moyens, Il retira Ses lunettes noires et le regarda affectueusement.
Sŏlsong s’écria soudain « Père Général ! » et se mit à tirer sur les pans de Son costume. D’entendre la voix pleine de gaité de cet enfant qui avait perdu son père Lui causa plus de tristesse que de joie. Son regard s’assombrit d’un seul coup.
Il attrapa fermement les petites épaules de l’enfant réjoui qui courait et bondissait.
« Sŏlsong, est-ce que tu as faim ? »
« Non. »
Les deux grands yeux de l’enfant brillaient comme l’étoile du matin.
« Quelqu’un t’as-t-il dit de dire cela ? »
« Non. Notre grand-père dit que maintenant nous vivons bien. Il a aussi dit à maman de ne pas faire de commerce. Il a dit que cela aurait fait de la peine au Père Leader… »
Le camarade Kim Jong-Il avait la gorge totalement serrée. Qui pourrait douter que tels étaient bien les mots qu’avaient prononcé cet enfant bredouillant ? Il avait du mal à contenir ses larmes enpensant au cœur reconnaissant de ce vieux qui continuait à croire au parti comme il l’avait fait toute sa vie, bien que la situation de sa famille ait été misérable.
« Où est allé ton grand-père ? »
« À la station de police, maman lui a donné son repas. »
« Et toi et ton frère, vous avez dîné ? »
« Maman a dit que nous mangerions ensemble quand elle rentrerai. »
« Hum, voyons un peu ce que vous mangez chez toi. »
« Maman m’a interdit de montrer ce que nous mangions à qui que ce soit. »
« Mais à moi, tu dois pouvoir le montrer, non ? »
« Non. Vous ne devez pas regarder. Ne regardez pas. »
Au bord des larmes, le petit serrait le couvercle de la marmite de ses deux bras.
Le camarade Kim Jong-Il ne pouvait pas supporter de regarder ce spectacle. L’enfant aurait explosé en larmes s’Il avait encore insisté et Lui-même semblait ne plus pouvoir contenir plus longtemps Son cœur douloureux.
À côté, Mun Sŏng-Tae le pria à voix basse :
« Gamin, le Général t’a dit de lui faire voir alors lève toi rapidement. »
À ces mots, les larmes commencèrent à tomber goutte à goutte des yeux du petit qui s’agrippait à la marmite.
« Père Général, vraiment ne regardez pas. Ne regardez pas. »
En entendant les supplications de l’enfant, le regard du camarade Kim Jong-Il s’assombrit.
Étalé sur la marmite, le jeune garçon pleurait à chaudes larmes. Le son de ses plaintes Le fit souffrir comme si on Lui avait tranché le cœur. Mun Sŏng-Tae essuya doucement le bord de ses yeux qui s’étaient eux aussi emplis de pleurs à force de regarder le gamin.
C’est alors que Sŏlsong releva son visage qui n’était plus qu’un tas de larmes. « Général… Regardez… ». Et disant cela en sanglotant, il se leva à moitié de sur la marmite. Sŏlsong ouvrit le couvercle devant Lui. Il frottait sans cesse son visage trempé avec ses manches.
Dans la marmite emplie de vapeur claire, il y avait trois bols de gruau de légumes. Il regarda la bouillie qui remplissait jusqu’au bord les trois récipients de tailles différentes. Son cœur se déchirait mais Il s’efforçait de tenir bon. Il demanda faiblement d’une voix qui ne semblait pas être la Sienne :
« À qui est la bouillie dans le grand bol là ? »
« À mon petit frère. »
Sŏlsong avait répondu en pleurnichant.
« Et ensuite à qui est celui là ? »
« À moi. »
« Et donc le plus petit bol est à ta mère ? »
« Maman mange toujours un peu moins que nous. »
Le camarade Kim Jong-Il baissa la tête. Comme cet enfant était admirable, lui qui, en cette période trouble, avait trop vite mûri et comprenait déjà les intentions de sa mère.
« Mais dis moi petit, comment se fait-il que le bol de ton petit frère soit le plus grand ? C’est pourtant lui le plus jeune de la maison. »
« Il est encore trop jeune pour comprendre. Il se plaint souvent d’avoir faim. »
Le camarade Kim Jong-Il sortit Son mouchoir et s’essuya le coin des yeux.
Il explosait d’indignation devant le triste spectacle de ces enfants qui, même avec ce gruau, ne pouvaient pas manger à leur faim. Voyant Son air attristé, Mun Sŏng-Tae ne put en supporter davantage et parla d’un ton ferme :« Ça suffit, mon général, partons. »
« Oui, partons. Allons-y. »
Il se dirigea lentement vers l’extérieur. Sŏlsong était sorti en courant derrière Lui, et il Le saluait en pleurant : « Au revoir Père Général ! »
Le camarade Kim Jong-Il arrêta aussitôt Sa course et se tourna vers l’enfant dont Il attrapa fermement les joues à deux mains. Une douleur poignante se saisit de nouveau de Sa poitrine. Dans Son cœur s’élevait le bruit sourd de vagues furieuses qui roulaient en ébranlant le ciel nocturne. Il eut alors le désir que tombe d’une traite une averse qui les aurait rafraîchis.
Peu après, le camarade Kim Jong-Il et le petit groupe qui l’accompagnait repartirent de nouveau sur la route escarpée des cols en tranchant l’épaisse obscurité. Sans que personne ne s’y attende, une tempête recouvrit la forêt de son souffle violent. HOUㅡHOUㅡ Le vent terrible hurlait comme une bête en furie et envahissait les cieux. Balayant l’obscurité, un gigantesque tourbillon s’éleva soudain sur la route et la recouvrit de poudre de pierre et d’une poussière terreuse noire comme la cendre d’un volcan.
Dans ce chaos aux couleurs de sable, le camarade Kim Jong-Il regardait la nature se démener. Un terrible vent noir dont on aurait cru qu’il allait détruire le ciel et la terre, une forêt jetée au sol… Dans la folie de cette tornade qui soufflait furieusement comme si elle allait renverser tout ce qui se trouvait à la surface du monde, la terre tremblait en poussant des cris d’agonie. Les masses de nuages qui avaient été déchirés pièce par pièce comme des poupées de chiffon s’abattaient sur les profondeurs de la vallée et de vieux arbres au tronc épais qui avaient été déracinés volaient à présent en l’air. Terrifié par ce spectacle, le chauffeur finit par crier d’une voix alarmée :

« Mon général, c’est une tempête de poussière. Il va falloir arrêter la voiture. »
Il avait ouvert grand les yeux et regardait médusé la brutalité terrifiante de la nature. Le vent terrible balançait sans pitié la poussière de terre qui recouvrait la route contre les vitres de la voiture.
« Continuez ! »
« On ne peut pas voir devant. »
Les phares de la voiture ne pouvaient pas éclairer sur plus de deux ou trois mètres le sol inondé de poussière de terre jaune. On ne pouvait même plus clairement distinguer la route du bord de la falaise.
Il se demanda s’il n’était pas en train d’en demander trop au conducteur. Mais les choses atroces dont il avait été témoin et qu’il avait vécues pendant cette journée défilèrent devant ses yeux.
Les cruelles souffrances et les larmes amères étaient encore intactes dans Sa poitrine et dirigeaient Ses pas sans aucune pitié.
« Il faut y aller. Faisons tout ce que nous pouvons et traversons cette tempête. »
Le camarade Kim Jong-Il avait parlé avec emphase au chauffeur. Il regarda rapidement par la fenêtre arrière du véhicule. Il avait entendu un bruit de klaxon venir soudain de la voiture qui les suivait.

Que se passait-il ? Peut-être y avait-il eu un accident ?… Il n’y avait cependant aucun moyen de voir à l’œil nu s’il se passait quelque chose dans la voiture de derrière. Dans le nuage de poussière de terre qui s’élevait comme une fumée noire, Il ne pouvait qu’à peine distinguer la faible lueur des phares. Pris d’un mauvais pressentiment, le camarade Kim Jong-Il fit aussitôt arrêter la voiture. Il fut extrêmement surpris de voir arriver en courant Mun Sŏng-Tae se battant contre le vent qui menaçait de le faire s’envoler comme une feuille morte.

Ce camarade ? Attrapant à deux mains Ses cheveux et les pans de Son habit qui flottaient au vent, Il partit rapidement en courant vers Mun Sŏng-Tae qui arrivait en chancelant et le pris fermement dans Ses bras. Avec l’aide du chauffeur qui arriva peu après en courant, Il tira Mun Sŏng-Tae à l’intérieur de Sa voiture.
« Qu’est ce qu’il s’est passé ? Camarade Mun ! »
Il avait le visage noir et, à bout de souffle, expirait en faisant hŏk hŏk. Il parla d’une voix sans vie :
« Mon général, Vous ne pouvez pas y aller ! »
« Qu’est ce que vous racontez ? Vous avez peur d’un petit vent comme ça ? »
Une lueur de colère passa dans Son regard. Ainsi, même Mun Sŏng-Tae ne comprenait pas ce qu’Il avait sur le cœur et faisait une scène comme si un drame s’était produit. Cela Le mécontentait.
Il n’était pourtant pas du genre à reculer facilement.
« Ce n’est pas possible. Ça… Ça jamais… Pensez-Vous que le peuple nous pardonnera s’il apprend que nous Vous avons accompagné sur une route aussi dangereuse ? »
Le camarade Kim Jong-Il ne trouva rien à dire. Dans Sa poitrine, Son cœur brûlait d’opposer un ferme refus à cette requête éplorée.
Comment Mun Sŏng-Tae pouvait il se dire secrétaire du comité central du parti s’il ne pouvait même pas ressentir l’urgence de la révolution ni penser à la nécessité d’affronter n’importe quelle tornade qui leur barrerait la route afin de mettre un terme au plus vite aux choses accablantes dont ils avaient aujourd’hui été témoins ?
« Il faut y aller. Sans perdre un seul instant. »
Mun Sŏng-Tae resta désemparé devant la voix résonnante du camarade Kim Jong-Il qui dominait les hurlements de la forêt. Il finit par baisser lourdement la tête.
Entraînée par Son cœur incorruptible et Sa conviction de fer, la voiture se mit de nouveau en marche, suivant la route qui s’élevait en sinuant au milieu de la fumée noire de la tempête de poussière.
Mun Sŏng-Tae n’avait pas pu retenir plus longtemps Sa marche empressée et restait assis en regardant dans le vide. Puis il poussa un lourd soupir et se mit à marmonner comme s’il avait parlé tout seul.
« C’est trop, c’est trop… »
D’un seul coup, ses deux yeux s’étaient entièrement remplis de larmes et luisaient silencieusement.
Le camarade Kim Jong-Il observa quelques instants sans rien dire la route qui apparaissait vaguement dans la lumière des phares. L’idée qu’Il avait peut-être réprimandé Mun Sŏng-Tae trop durement Le frappa soudain. Il prit la parole calmement, comme pour s’excuser :
« Camarade Mun Sŏng-Tae, comprenez ce que je ressens. »
« Mon Général. »
Il parlait d’une voix étranglée tout en ravalant ses larmes.
« C’est de ma faute. Je n’ai jamais vu une tempête de poussière qui soufflait aussi violemment de toute ma vie… J’ai déjà fait face aux terribles tempêtes de neige du Chagang mais je n’ai absolument jamais entendu dire qu’il pouvait y avoir de si terrifiantes tempêtes de poussière. C’est comme ce vent fou de la tentation qui a ravagé le sol de l’Europe. »

« Non. C’est parce que vous n’êtes pas né dans une région de hautes montagnes. Comment un vent de la terre de Chosŏn pourrait-il déverser de telles malédictions ? Allons, même si cette tempête de terre est violente, en quoi ressemblerait-elle à ce vent fou qui fait tomber dans la décadence et paralyse les esprits sains ? Aujourd’hui, les déchets humains et toutes sortes de monstres rendus fous par l’argent pullulent là-bas dans les sociétés infectées, mais ici notre peuple surmonte sans broncher les présentes épreuves. Même s’ils meurent de faim à cause de l’embargo économique et des politiques d’étouffement isolationnistes, ils ne quittent pas leur poste devant les machines. Même les petits enfants grandissent solidement en affrontant les souffrances du quotidien. N’est-ce pas admirable ? Dans ce vent ocre qui s’abat sur le sol du Chagang, dans ce vent de poussière, il n’y a pas de poison qui puisse anesthésier et tuer un esprit humain ! »

Mun Sŏng-Tae releva alors pour la première fois le visage avec un air abasourdi. Ce n’était pas seulement par remords ou à cause des reproches qui lui avaient échappés. À cet instant, dans la violente tempête de poussière qui leur barrait dangereusement la route, il regarda pétrifié d’admiration Sa grande silhouette. Lui qui avait parcouru sans fléchir des sentiers ardus pour mener avec milles efforts ses enquêtes de terrain et qui s’était tant dévoué à l’amour de Son peuple et de Sa patrie.
« Camarade Mun Sŏng-Tae. »
Un bras placé sur le dossier du siège, le camarade Kim Jong-Il le regardait affectueusement.
« Ce gigantesque vent de poussière est un phénomène que les gens d’ici appellent ryonggwŏn (ce qui veut dire « dragon qui monte au ciel »). L’on dit depuis longtemps, un peu comme une légende, que ce terrible tourbillon engraisse le sol stérile de cette région de haute montagne. L’on raconte aussi que lorsqu’un chamois était happé par ce vent brutal et retombait avec la pluie et la neige terreuse, les gens disaient que c’était une offrande du ciel au monde des humains et tous se prosternaient et priaient. Quel contraste avec la vie dans les régions des plaines où, chaque année, pour éviter la sécheresse, les gens faisaient un rituel de kiuje et priaient le ciel pour de la pluie. Certaines de ces rumeurs existent toujours, transmises depuis des temps lointains. Aujourd’hui encore, lorsque souffle une tempête de poussière, l’on peut entendre dans les régions reculées des gens qui disent que les prochaines récoltes seront abondantes. Cette tempête est une bénédiction. Partons et faisons gaiment face à ce vent que le peuple considère comme un bon présage. Portons notre regard vers des lendemains clairs, dont auront été purgées toutes les vicissitudes d’aujourd’hui. »
Mun Sŏng-Tae écouta ses paroles pleines d’optimisme et profondes de sens avec tant d’émotion qu’il n’eut rien à y ajouter. Surmontant sans mot dire toutes Ses peines uniquement pour notre peuple, le camarade Kim Jong-Il était à la tête de cette « Dure Marche » pleine d’épreuves.
De l’autre côté de la fenêtre, la tempête de poussière continuait de hurler avec force en tourbillonnant.

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *