L’Idiot et l’homme blessé – 병신과 머저리

yi ch’ôngjun

Traduction Jeong Eun-jin et Jacques Batilliot


La toile que je n’avais pas touchée depuis plusieurs jours m’écrasait de toute son ampleur. L’atelier avait retrouvé son calme habituel après le départ des élèves. J’ai allumé une nouvelle cigarette.

Le fait que mon grand frère s’adonnait à l’écriture, aussi inattendu que fût la chose, semblait étroitement lié à un événement vieux d’un mois : son bistouri avait arraché son âme à une fillette de dix ans. On ne pouvait pourtant pas lui imputer entièrement l’échec de cette opération. Du moins était-ce l’avis des proches de la victime ainsi que le mien, car si je m’étais essentiellement cantonné à un rôle d’observateur depuis une dizaine d’années, je n’étais pas complètement ignorant dans ce domaine. Mon frère lui-même l’avait admis : la petite fille était condamnée à emprunter le même chemin dans un avenir proche et le taux de réussite d’une telle intervention chirurgicale ne dépassait pas cinquante pour cent. Enfin, c’était le genre de coup dur qui pouvait arriver à n’importe quel chirurgien. Mais il avait vécu cet événement comme un séisme et avait commencé à se désintéresser de son travail. Au début, il se contentait d’aller parfois en ville la nuit pour se saouler, mais il avait fini par fermer la clinique. Il restait enfermé dans sa chambre à longueur de journée, en interdisant l’accès même à sa femme ; le soir il sortait et ne rentrait que lorsqu’il était ivre à en avoir les poumons bloqués.
Le fait était que, reclus dans son antre, il écrivait un roman. Ce qu’il pouvait bien y raconter ne m’avait pas tout de suite intrigué. La mort de cette fillette l’avait-elle donc tellement bouleversé ? Que signifiait-elle au juste pour lui au juste pour qu’il s’abandonne à un tel désordre et aille jusqu’à écrire un roman ? C’était à peu près tout ce que je m’étais dit. Mais une nuit, j’avais feuilleté au hasard quelques-unes des pages qu’il avait rédigées et qui m’avaient fort surpris. Non parce qu’il s’agissait d’un roman, ce qui était fort éloigné des préoccupations ordinaires d’un médecin. N’étant qu’un simple étudiant en beaux-arts qui vivait des leçons qu’il donnait, j’étais bien incapable de juger de la beauté d’une œuvre de ce type. Je n’en éprouvais aucune frustration. Par conséquent, ce que je dis à propos du manuscrit de mon frère ne résulte pas d’une curiosité à caractère littéraire. Cela ne signifie pas non plus que son roman ait été dépourvu de qualités, mais plutôt que je n’en ai aucune idée. Si j’ai été surpris, c’est parce qu’il y racontait la débâcle qu’avait connue l’armée dont il faisait partie dix ans auparavant et sa propre fuite, épisodes à propos desquels il était jusqu’alors resté discret.
Selon ses propres dires, mon frère avait mené une vie tranquille pendant les vingt années de sa carrière de chirurgien, incisant, coupant, prélevant et recousant. Il s’était infatigablement dévoué à ses patients et donnait l’impression d’être quelqu’un qui ne se posait jamais de questions sur le sens de la vie, qui n’était jamais dégoûté par son métier, qui ne regrettait jamais le passé. Il collectionnait ces vies qui s’abandonnaient à son bistouri, comme si avoir permis à d’autres de connaître une seconde existence ne lui apportait nulle satisfaction, comme s’il se trouvait condamné à en sauver toujours plus. Ses mains étaient prudentes, ses gestes précis et il n’avait connu aucun échec jusqu’à l’histoire de la fillette. C’était une des rares choses dont je pouvais être certain à son sujet. Sur son épouse, en revanche, je pourrais sans doute en dire davantage. Mon frère avait mené une lutte longue et difficile contre un rival à propos de cette femme qui – qu’on me pardonne – avait l’oreille peu sensible, l’œil peu profond, mais la langue légère. Il avait réussi à la conquérir, alors que je n’aurais pas parié un won sur ses chances et qu’il m’avait paru manquer de conviction. La vie conjugale se déroulait sans heurts importants entre cette femme de caractère et son mari plutôt réservé. Le seul problème était que, pour une raison que j’ignore, ils n’avaient toujours pas d’enfant. Mais avec le temps, la chose avait cessé de paraître bizarre. Je me disais, sans en être totalement persuadé, que si l’existence de mon frère était ce qu’elle était, c’était grâce à son naturel patient et au regard positif qu’il posait sur l’humanité. C’était tout ce que je pouvais prétendre savoir à son sujet. En revanche, une question me tracassait depuis toujours : elle concernait le fait que pendant la guerre de Corée, il s’était égaré loin de son unité en déroute aux environs de Kanggye et qu’après avoir tué des compagnons d’armes (j’ignorais combien), il avait parcouru presque mille li pour rejoindre sa compagnie qui combattait près du 38e parallèle. Mon frère ne m’avait jamais révélé comment il s’était trouvé séparé du reste de la troupe, quels camarades il avait tués avant de partir seul, de quelle manière et pourquoi. Une seule fois, je ne me rappelle plus quand, il était rentré ivre mort et avait déclaré que s’il avait réussi à sauver sa peau, c’était parce qu’il avait éliminé des frères d’armes. C’était une étrange histoire. Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire et comme par la suite il était revenu sur ses propres aveux, je n’avais aucun moyen de procéder à une vérification. Or dans le roman qu’il était en train d’écrire, c’était de ces faits qu’il était précisément question. C’est quand j’ai commencé à le lire que ma toile s’est mise à prendre des proportions insupportables, paralysant mes mains. Mais alors que ma curiosité avait atteint des sommets, il a cessé de rédiger. Le problème fut que tout le temps que sa plume resta suspendue, je me trouvai dans l’incapacité d’avancer dans mon propre travail. Tandis que j’imaginais la fin de l’histoire, la toile sur laquelle je n’arrivais pas à tracer le moindre trait continuait à me tourmenter de ses accablantes dimensions. Je resterais paralysé tant que je n’aurais pas découvert l’issue du récit.

Lorsque l’obscurité du dehors eut envahi toute la salle, ne laissant subsister que la blancheur de la toile, j’ai fini par me redresser.
C’est à ce moment-là que je me suis aperçu de la présence de Hyein. J’ai allumé la lumière. Ses épaules immobiles semblaient lasses, comme si elle attendait depuis longtemps. Éblouie, elle a courbé la tête pour protéger ses yeux.
– On s’en va ?
J’ai éteint.
Pourquoi était-elle venue ? Subsistait-il en elle un reste de sentiments dont elle n’avait pas réussi à se débarrasser ? Ce que je m’étais empressé de faire lorsqu’elle avait cessé de venir à mon cours.
C’était une étudiante débutante qui m’avait été présentée par un ami de mon frère et souhaitait que je lui donne des leçons.
Un jour, alors que les autres élèves avaient quitté la salle plus tôt que d’habitude, je m’étais rapproché d’elle tandis qu’elle se tenait devant une œuvre en plâtre ; mon souffle lui avait chatouillé l’oreille et elle avait fini par m’accorder ses lèvres, se justifiant que c’était parce que j’étais un artiste. Puis un autre jour, elle m’avait déclaré qu’elle ne viendrait plus aux cours et que cela signifiait qu’elle me quittait. La seule raison, expliqua-t-elle avant de sceller ses lèvres qui avaient la grâce de deux pétales, en était que j’étais un artiste. Je ne pouvais rien exiger. Je savais que je ne pouvais rien exiger et que de toute façon, ce serait plus facile de souffrir la séparation que de prétendre à quoi que ce soit. Cela me mettait en rage, mais comme elle l’avait dit, je ne pouvais être rien plus qu’un artiste.
– Je suis venue vous donner un faire-part, m’a-t-elle déclaré, assise en face de moi dans le café, en posant sur la table une enveloppe blanche carrée.
Faute de savoir comment je devais réagir, j’ai ri.
C’était la première fois qu’elle était revenue à l’atelier. Pendant que je l’emmenais dans cet établissement et que je m’asseyais en face d’elle, je m’étais rendu compte que je n’éprouvais rien du tout, qu’elle m’était vraiment devenue étrangère. Elle m’avait annoncé sur un ton neutre qu’elle allait épouser un médecin qui avait son propre cabinet. Elle ajouta que le mariage avait été décidé avant qu’elle cessât de fréquenter l’atelier.
– C’est après-demain. Vous viendrez ? m’a-t-elle demandé en tripotant l’enveloppe carrée, tandis que je m’enfonçais dans mon fauteuil, éloigné d’elle, comme si j’avais été seul. Sa voix me paraissait très lointaine.
Quand, le soir même, je lui ai raconté l’histoire, ma belle-sœur m’a lancé d’une voix surexcitée :
– Alors, vous allez y aller ?
Elle la connaissait, bien sûr. Elle était à coup sûr du genre à jubiler et à battre des mains lorsqu’un comédien commettait un lapsus sur scène. Je me suis senti gêné, comme si elle m’avait adressé de tels applaudissements. Que lui ai-je répondu ? Peut-être que je paierais quelqu’un pour qu’il assiste à la cérémonie à ma place et que cela devait suffire pour présenter mes félicitations à la mariée. Il ne s’agissait pas de jalousie mesquine. Pour dire la vérité, tandis que je manipulais le faire-part, je n’arrivais pas à m’intéresser à ce qui lui arrivait, ni même véritablement à l’époque où elle me rendait visite à l’atelier.
– C’est bizarre, je n’arrive pas à me mettre en colère, ai-je lâché comme on bâille.
– En fin de compte, vous avez un côté très lugubre.
C’est ce que ma belle-sœur m’a déclaré ce soir-là. Elle aimait bien parler des autres, sans toutefois s’intéresser vraiment à eux.
– Quand vous avez épousé mon frère, vous avez dû vous dire que vous méritiez mieux. Comment s’y est-il pris pour que vous disiez oui ? ai-je lancé, flottant entre l’histoire de Hyein et celle de mon frère.
– Il s’est montré tenace. C’est un homme simple, si vous préférez. Quand on est compliqué, on ne peut pas être tenace. Et les femmes n’aiment pas les choses compliquées. C’est-à-dire, j’avais l’impression qu’on pouvait s’appuyer sur lui. Les femmes matures ne rêvent pas de luxe. Vous comprenez ?
Elle n’avait pas tout à fait raison au sujet de son mari. Mais je n’avais pas envie de la contredire lorsqu’elle généralisait ainsi à propos des opinions du sexe féminin.

– J’ai à faire.
Je m’étais levé après avoir rapidement avalé mon café, tout entier préoccupé par le manuscrit que j’avais découvert. Ma toile m’était fugacement apparue, avec son intolérable ampleur.
Hyein n’avait pas protesté et elle aussi était à présent debout. Quand nous fûmes arrivés devant la porte du café, elle s’arrêta, visiblement décidée à ne plus bouger de là avant que j’aie parlé.
– Vous ne me dites rien ?
– Oubliez cette fille. Les femmes peuvent être très dures dans ces cas-là.
C’est dans ces termes que ma belle-sœur m’avait ce soir-là mis en garde, affichant pour une fois un air inquiet, mais cette sentence ne me semblait pas applicable au cas de Hyein. Ou alors elle jouait la comédie comme aiment à le faire les femmes, à ce qu’on dit.
J’avais fini par lui tourner le dos.
Comme je l’avais supposé, mon frère n’était pas encore de retour. Il devait être aussi imbibé que s’il s’était vautré dans une flaque de boue.
Aussitôt après le dîner, je suis allé dans son bureau et j’ai fouillé le tiroir où il rangeait toujours son manuscrit.
Il ne semblait se méfier ni de moi ni de son épouse.
– Alors tout à coup, vous considérez votre frère comme un grand écrivain ?
Ma belle-sœur ne semblait pas intriguée. Ignorant sa remarque, je suis allé directement à la fin de la liasse. Le récit n’avait pas avancé d’une seule ligne depuis la veille. Pourtant, apparemment, il avait essayé ; sa femme me rapporta qu’il était resté toute la journée devant son bureau et qu’elle avait trouvé la corbeille à papiers pleine. Donc il hésitait. Il hésitait à propos de la conclusion à donner à son récit, ou plutôt au sujet du meurtre. C’était un peu comme s’il se moquait de moi, qui rentrais frustré après une journée de vaine attente devant ma toile. J’ai remis le manuscrit à sa place et regagné ma chambre. Il était encore tôt quand je me suis couché. Je n’arrivais pas à m’endormir. L’agréable habitude que j’avais de sombrer dans le sommeil aussitôt allongé avait disparu quand j’étais au lycée. Je me suis rendu compte que j’avais passé plusieurs nuits blanches à essayer d’imaginer une fin au roman.
Il commençait par un prologue très imagé. Il s’agissait d’un souvenir d’enfance de mon frère. Le « je » (c’est ainsi que le héros était désigné, sans que je puisse dire dans quelle mesure il s’agissait de son double objectif. Les passages entre guillemets sont des citations) était encore jeune quand un jour il avait assisté à une chasse au chevreuil. A l’époque, des chasseurs passaient par son village natal pour aller traquer des sangliers à l’automne, des chevreuils en hiver et au printemps. En hiver surtout, ils se faisaient accompagner par des rabatteurs recrutés à la journée parmi les villageois. Une marmite emportée sur l’épaule servait à faire bouillir le gibier qui était consommé sur place. Les villageois, désœuvrés en cette saison, étaient volontiers candidats à cet emploi. Ils étaient même impatients de voir arriver les chasseurs.
Un jour d’hiver, alors que les montagnes étaient couvertes de neige, le narrateur qui était de retour chez lui pour les vacances avait suivi un groupe de chasseurs. Ils n’avaient encore rien abattu quand le soleil avait commencé à décliner. Il se trouvait avec une autre personne près d’un sommet, entre deux rochers ; tous deux calmaient leur faim à l’aide de riz presque gelé. Soudain, un coup de feu avait éclaté, provenant de l’autre côté de la montagne. Mon frère décrivait ainsi cet instant :
Quand j’entendis le coup de feu, j’eus l’impression que la nourriture se bloquait dans ma gorge. Ce son glacial – qui disait la cruauté et une claire volonté de tuer – retentissant parmi les reliefs enneigés me fit regretter la vaine curiosité qui m’avait poussé à accompagner les chasseurs.
Cependant, la balle n’avait pas tué le chevreuil. Blessé, il s’était enfui, laissant sur la neige des traces sanglantes. Grâce à elles, chasseurs et rabatteurs avaient pu poursuivre la bête en espérant qu’elle était tombée morte. Le narrateur s’était obligé à se joindre au groupe, bien que son cœur battît fort à la vue du sang. Un infini regret l’habitait depuis qu’il avait entendu la détonation. Il avait envie de redescendre la montagne avant de voir la dépouille de l’animal. Mais il n’arrivait pas à se décider et suivait les autres, le cœur toujours battant la chamade. Quand enfin il avait fait demi tour pour regagner seul sa maison, l’obscurité régnait. Aussitôt après, il était tombé gravement malade et on lui avait raconté le lendemain que c’est après avoir franchi trois crêtes que les autres avaient fini par retrouver le chevreuil. Mais le seul énoncé de cette nouvelle le fit frissonner d’horreur.
Voilà ce qui était écrit dans le prologue. Je n’avais bien évidemment pas commencé la lecture par là. J’avais lu un passage au hasard, ce qui m’avait donné envie de recommencer par le début ; le coup de feu et les traces de sang laissées par le chevreuil créaient un suspense baigné d’une harmonie sinistre. Comme on peut l’imaginer, une atmosphère mêlant une lourde tension et une certaine cruauté imprégnait l’ensemble du roman de mon frère.
Certes, c’était son passé qui m’intéressait, mais ce qui me rendait encore plus impatient, c’était le pressentiment qu’un lien existait entre ce récit et ma peinture. Il y avait peut-être du vrai là-dedans. Après le départ de Hyein, j’ai soudain eu envie de faire un portrait. En fait, cela faisait longtemps que j’avais envie de dessiner, plus que n’importe quoi d’autre, un visage humain. Notre rupture, si elle n’en a pas été la cause directe, a néanmoins coïncidé avec le moment où ce désir m’a saisi avec une force exacerbée.
Je ne veux pas m’étendre davantage sur mon travail de peintre. C’est un sujet pénible, insupportable. Je serais incapable d’expliquer ne serait-ce qu’un dixième de ma pensée ou du sens que j’essaie de rendre à l’aide de pinceaux et de couleurs. Tout ce que je peux avancer aujourd’hui, c’est que j’étais dominé par le puissant sentiment que je devais approfondir ma réflexion sur la nature humaine. Il m’arrivait de m’abandonner à des pensées sans queue ni tête à propos d’Éden ou de ce qui s’en était suivi, comme l’histoire de Caïn et Abel, ou encore des caractéristiques des premiers humains. Mais il n’y avait rien que je pouvais accepter sans restrictions : les deux habitants d’Éden, sortes d’unicellulaires n’ayant laissé aucune trace de ce qu’ils pouvaient penser, la notion de bien incarnée par Abel dans la Genèse, la jalousie de Caïn condamnée pour l’éternité par un Dieu peut-être effrayé par cette volonté humaine de progresser, les nombreuses différentiations intervenues par la suite et les infinies variations des proportions dans le mélange du bien et du mal… Mais jamais à un seul visage qui puisse faire trembler d’émotion ma main lorsqu’elle tenait le pinceau ! Peut-être étaient-ils trop nombreux, ceux parmi lesquels j’étais en train d’errer. Et cela me désespérait, il y en avait depuis Hyein un que je pressentais intensément, mais que je n’avais pas encore réussi à entrevoir. J’en avais seulement dessiné le contour, une forme ronde, jetée d’un trait tendu, comme si elle était sur le point d’éclater (c’était une étrange méthode qui m’était propre). Dans la période qui suivit, je me contentai de méditer.
Puis un jour (c’était sûrement la veille de celui où il s’est mis à écrire), mon frère fit son apparition dans mon atelier. Il était encore tôt, mais il était déjà ivre. Alors que j’étais en train de m’occuper de mes élèves sans pouvoir me consacrer à ma propre œuvre, il m lança sur un ton agressif :
– Pfft ! Le professeur dessine un homme solitaire. Il n’admet aucun des organes de la copulation…
Il était en train de scruter attentivement ma toile où ne figurait que le contour d’un visage, comme s’il cherchait à y déceler quelque chose. Je l’ai fixé :
– Je viens à peine de commencer.
– On pourrait pourtant dire que c’est une œuvre achevée… C’est peut-être le plus sincère des fils de Dieu. Il ne voit pas, n’entend pas et vit de l’esprit divin. Bien sûr, si on lui donne des yeux, une bouche, un nez… des oreilles… cela changera… Mais de quel côté êtes-vous, professeur ?
Son regard se posait alternativement sur ma toile et moi – un regard qui cherchait ardemment, mais qui savait déjà qu’il ne trouverait rien. J’étais extrêmement perplexe.
– Pfft ! Tu me sous-estimes. Toi l’artiste, tu seras d’accord avec moi, le médecin, pour dire que l’intérieur et l’extérieur de l’homme ne peuvent pas être entièrement distingués par la seule logique. Si c’est ainsi, ce que je vais dire a peut-être un sens. Alors, tu permets ?
Mon frère débitait ces obscurs propos. Mais il s’efforçait obstinément, et de cela j’étais sûr, d’exprimer quelque chose.
– Les yeux et la bouche de cet homme à naître devraient être plutôt venimeux… L’espoir – et ça, c’est mon avis personnel – est qu’une tension émane de ce tracé.
Chose inattendue, il était en train de commenter mon esquisse.
Ce soir-là, il m’a proposé de me payer un verre – « pour une fois », disait-il. Après avoir quitté l’atelier, nous dépassâmes le grand magasin Hwasin. Il pleuvait, mais pas assez pour qu’il soit indispensable de s’abriter. Les plus avisés avaient ouvert leur parapluie, mais évidemment ce n’était pas notre cas.
Devant le chantier de construction de la banque G. était accroupie, comme d’habitude, une jeune mendiante. Âgée d’une dizaine d’années, la fillette avait la tête posée sur le sol, plus bas que les épaules, les bras tendus devant elle, les mains ouvertes, paumes tournées vers le ciel. Deux ou trois pièces de cuivre étaient comme à l’accoutumée posées dessus. Alors que nous passions devant elle, mon frère qui me précédait marcha sur la main de la gamine sans paraître s’en rendre compte. De la gamine et moi, je fus le plus ahuri des deux. La démarche de mon frère était souple. Rien dans son attitude ne pouvait laisser penser qu’il avait senti le contact de la chair qu’il écrasait. Le plus étrange, c’était que la fille qui avait levé la tête sous le coup du saisissement ne disait mot, se contentant de fixer le crâne de son agresseur qui s’éloignait. Je me suis penché pour regarder sa main. Elle n’avait rien. La fillette a repris sa position initiale. Brusquement, une bouffée de colère m’a saisi, mais je l’ai refoulée et j’ai emboîté le pas à mon frère. J’avais l’impression qu’il était en train de vérifier quelque chose qui avait un rapport avec les propos qu’il avait tenus à l’atelier. Je m’expliquai son comportement comme une conséquence de la faute qu’il avait commise à la clinique. A dire vrai, il ne s’agissait pas à proprement parler d’une faute. Mais l’important au bout du compte, c’était que la fillette avait rendu son dernier souffle après que la pointe du scalpel de mon frère avait touché son corps.
Arrêté par les feux tricolores à un passage pour piétons, il a fini par se retourner vers moi. Son regard semblait m’interroger – m’interroger fièrement – tout en étant sûr que je ne connaissais pas la réponse.
Une fois installés dans un bistrot que mon frère semblait bien connaître, je lui ai lancé tout en essayant de masquer ma curiosité :
– J’ai eu l’impression que tu le faisais exprès.
– Quoi donc ? a-t-il rétorqué en feignant de ne pas comprendre.
J’ai alors ajouté d’un ton las :
– De marcher sur la main de cette fillette.
Il afficha d’abord une perplexité qui ne paraissait pas affectée mais dénuée d’arrière-pensée.
– Pas de chance, tu n’as pas vraiment réussi ton coup. Peut-être que tu n’as pas réussi à placer ton pied comme tu le voulais ? La gamine ne semblait pas avoir mal, même si tu ne le sais pas parce que tu ne pouvais pas te retourner à cause de moi.
Le lendemain il se mit à écrire. Quant à moi, je n’étais plus capable de toucher à ma toile.
L’intrigue du roman était globalement la suivante.
L’histoire commençait avant la guerre de Corée, dans une caserne sud-coréenne.
Mon frère mettait en avant deux personnages. Le premier était un sergent appelé O Kwanmo qui avait l’habitude d’arpenter le camp une baïonnette à la main. Court sur pattes, il avait les lèvres bleuâtres ; quand il était en colère, ses yeux formaient deux triangles qui faisaient penser à ceux d’un serpent venimeux. Chaque fois qu’un nouveau soldat arrivait, ils prenaient cet aspect et il lui adressait d’horribles menaces en lui brandissant son arme sous le nez : « Si on m’exhibe son ventre, je le fends en deux. » A la nuit tombée, le pauvre soldat comprenait à son grand émoi ce qu’il entendait par « exhiber son ventre ». On ne sait si certaines recrues s’y risquaient, mais en tout cas, Kwanmo n’avait encore jamais « fendu un ventre ». Un jour, un nouveau bleu intégra le régiment. C’était le deuxième personnage principal de l’histoire ; il y était désigné sous le nom de « soldat Kim ». Ses traits étaient féminins et excepté sa peau un peu épaisse et « son nez placé légèrement trop haut, ce qui dénotait un type de caractère entêté », le soldat Kim semblait tellement docile que Kwanmo n’avait même pas besoin de faire ses yeux – triangles. Mais dès le lendemain, pour une raison inconnue, courroucé comme un serpent dont on a marché sur la queue, il se mit à tabasser Kim. Le narrateur se dit d’abord que la forme du nez de ce dernier devait en effet correspondre à certain trait de sa nature, mais cette pensée amusée ne dura pas.
Je revenais de la colline située derrière la caserne avec des branches que j’avais coupées pour la fabrication de brancards. Alors que je passais près des latrines de l’unité de Kwanmo, je le vis en train de battre Kim, lequel était à quatre pattes, avec le manche d’un balai. Il avait l’air à moitié dément, semblable à un boucher novice essayant de tuer un chien. M’ayant vu, il jeta le balai et s’empara d’une de mes branches. Avant que j’aie eu le temps de réagir, les rugissements de Kwanmo se mêlèrent au bruit qu’elle faisait en cinglant les fesses de Kim. Le plus effroyable, c’est que ce dernier gardait la même position raidie. J’avais eu vent de la rumeur qui disait qu’il n’avait jamais cédé aux coups de Kwanmo et que cela rendait son bourreau de plus en plus fou furieux, mais je n’arrivais pas à en croire mes yeux en constatant sa résistance. Il restait immobile. Kwanmo transpirait et mugissait de façon étrange. C’était un horrible spectacle. On aurait pu croire que Kwanmo était en train de supplier Kim de se soumettre enfin. C’est à ce moment-là que je fus témoin d’un fait surprenant qui me poussa à continuer à contempler l’étrange lutte qu’ils se livraient. Kim m’avait donné l’impression qu’il allait rester figé à jamais, mais il leva lentement la tête pour poser sur moi un regard qui me tétanisa, souffle bloqué.
Ce qui fascinait le narrateur à ce moment-là, c’était ce regard. A chaque coup asséné sur son fessier jaillissait dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à une « étincelle bleue ».
Mon frère dissertait alors longuement sur la nature de ce regard. Non content de cela, il avait même réservé deux feuillets vierges avant de passer à autre chose. Il espérait peut-être pouvoir consacrer ultérieurement un développement plus percutant à ce thème. Il semblait en tout cas avoir vécu à ce moment-là une expérience marquante, avoir été en proie à une sorte d’hallucination lui permettant de visualiser ces étincelles bleues. Car son imagination de romancier n’était pas si vive qu’il ait pu inventer ce genre de détail.
Le soldat Kim finit cependant par gigoter en gémissant ; ses yeux roulaient de manière effrayante. Kwanmo, feignant de pleurer, s’abattit sur lui. Vautré sur ce corps que parcouraient des spasmes, il tortillait frénétiquement son bassin.
Dans les jours qui suivirent, le narrateur fut plusieurs fois encore témoin de ce singulier duel. A chaque reprise, guettant les « étincelles bleues » dans les yeux de Kim, il excitait intérieurement Kwanmo à frapper. Ce regard le faisait trembler d’une exaltation et d’une impatience indécentes et il encourageait silencieusement : « Plus fort, plus fort ».
C’était troublant. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais dans cet état, ni dans quel camp je me situais. Cette joute baroque durait encore quand la guerre de Corée éclata.
Ainsi semblait se clore le chapitre sans que le voile ait été levé sur ce qui semblait être le cœur du récit et qu’on pouvait résumer ainsi : les meurtres que mon frère disait avoir commis au moment de la débandade et dont il prétendait qu’ils lui avaient permis de s’enfuir. Mais en poussant la lecture, on pouvait rétrospectivement s’apercevoir qu’il passait rapidement sur les événements, ramenant toujours soigneusement la narration vers ce cœur.
Tout de suite après, il racontait le sauve-qui-peut. Le décor se déplaçait vers une grotte située dans une montagne près de Kanggye.
Il neigeait « à présent » à l’extérieur de la caverne dans l’entrée de laquelle celui qui parlait à la première personne était allongé, la tête exposée aux flocons. Un peu plus loin à l’intérieur était assis le sergent O Kwanmo dont la tenue militaire restait impeccable ; enveloppé d’une couche de feuilles, le soldat Kim était couché au pied de la paroi du fond. Trois rescapés d’une armée en déroute. Une lourde tension régnait dans cette tanière. Alors que, à plat ventre sur le sol, il contemplait la vallée qui se couvrait de neige, le narrateur ne pouvait à aucun moment oublier la présence de Kwanmo. Celui-ci mâchait des tiges de roseaux qui tapissaient d’écume le pourtour de sa bouche avant qu’il ne les recrache. Ses yeux baissés fixaient le dos de son compagnon. Cette tension, selon l’auteur, était due au simple fait « qu’il neigeait, que c’était la première neige ». Cette pensée augmentait la nervosité du narrateur. Le soldat Kim avait perdu son bras droit (ce fait était révélé beaucoup plus tard dans le récit, mais je le précise dès maintenant pour faciliter mon récit) ; il semblait n’avoir pas conscience de la présence des deux autres ; ses yeux étaient inexpressifs.
Impossible de dire où nous nous trouvions. Peut-être au nord de Kanggye. Nous espérions arriver au fleuve Aprok en un jour ou deux. Mais à l’aube, nous subîmes une attaque surprise de l’armée chinoise dont une rumeur disait en effet qu’elle allait intervenir dans ce conflit. Sans même avoir vraiment livré bataille, nous fûmes repoussés jusqu’ici et nous passâmes pour la première fois une journée entière sans reculer, au milieu de la fusillade. Chacun des deux camps résistait sans céder un pouce de terrain. Le lendemain, à l’aube, je transportais un blessé quand je découvris le soldat Kim dont le bras droit était arraché au niveau de l’aisselle ; je le traînai près d’un rocher pour essayer d’arrêter l’hémorragie. Soudain, les coups de feu commencèrent à se déplacer vers le sud. Pendant que je m’occupais de Kim qui n’avait pas encore repris connaissance, ils s’éloignèrent avant que j’aie eu le temps de réagir. Aussitôt après, je vis des Chinois qui sillonnaient la montagne. Le jour se leva rapidement. L’armée chinoise avait à présent dépassé la vallée. Je restai la journée entière derrière le rocher sans oser bouger. Les détonations claquaient loin au sud et on n’apercevait plus beaucoup de Chinois. Au coucher du soleil, Kim commença à revenir à lui. Le lendemain, il n’y avait plus ni coups de feu intermittents, ni Chinois en vue. Comme dans toute guerre, ce qui restait après le passage des hommes était condamné à disparaître ou du moins à se déliter jusqu’à ce que s’efface la réalité des hostilités. Les soldats chinois avaient quitté la vallée. S’ils avaient aperçu quelques ennemis blessés abandonnés par les leurs, ils les avaient probablement ignorés. Par conséquent, seuls régnaient à présent le silence et le soleil. Mais je n’étais pas rassuré. Après avoir ramassé quelques paquets de biscuits et des canettes disséminés sur le champ de bataille, je partis en soutenant Kim à la recherche d’un refuge, d’un abri dissimulé. La blessure de Kim évoluait plutôt bien, mais il n’était pas question d’essayer de rejoindre les nôtres dont on n’entendait même plus l’artillerie. Ils seraient bientôt de retour. Il suffisait d’attendre.
Je gravis le flanc de la vallée ; au-delà d’une forêt de pins, une prairie se déployait jusqu’au sommet. Alors que je suivais une ligne d’arbrisseaux, je tombai sur une grotte. Toujours soutenant Kim, je scrutai l’intérieur.
– Qui est ce salopard qui lorgne le bien d’autrui ?
Je sursautai et, me retournant, je découvris un homme qui ricanait en braquant un fusil sur nous depuis la lisière de la forêt. C’était Kwanmo.
– J’avais envie de viande. J’ai failli tirer.
Il abaissa son arme et courut vers nous. Constatant la blessure de Kim, il déclara en claquant la langue :
– Ça alors ! Te voilà devenu inutile !
Puis il me donna une tape sur l’épaule :
– En tout cas, c’est sympa. Ils m’ont envoyé faire une reconnaissance dans les lignes ennemies et ils ont foutu le camp sans moi ! Mais vous, vous m’avez attendu !
Après cela, le roman revenait à la scène de la grotte le jour de neige.
Kwanmo recracha les débris de roseaux qu’il mâchonnait, prit le fusil posé contre la paroi et gagna la sortie. Il allait repérer les « lieux » et d’éventuelles traces de présence humaine. Il était quand même suffisamment intelligent pour vérifier s’il pouvait ou non faire retentir un coup de feu dans cette vallée. A présent, il n’y avait plus dans la grotte que le narrateur et le soldat Kim.
Nous avions empilé dans un coin ce que nous avions pu trouver sur le champs de bataille en fait de nourriture. Ce n’était pas grand-chose, et comme nous ne transportions en une fois que la subsistance pour un jour ou deux, nous devions fréquemment redescendre dans la vallée. C’était d’ailleurs la seule action qui pouvait nous rappeler que nous étions des militaires. Kwanmo et moi y allions une fois par jour en laissant Kim. Pour dire la vérité, cette procédure avait été déterminée par Kwanmo qui ne cherchait pas à cacher qu’il désirait se retrouver seul avec moi. Quand nous étions dans la grotte, ses propos donnaient toujours l’impression qu’il tournait autour de l’essentiel et qu’il avait quelque chose à me dire. Cependant, quand nous nous retrouvions seuls, il ne semblait pas davantage capable d’aborder le sujet.
Puis vint le jour où nous remontâmes tout ce qui restait en fait de vivres au pied de la montagne.
Kwanmo qui marchait devant moi s’arrêta et me lança :
– Notre artillerie ne reviendra plus, pas vrai ?
– Il faudra attendre la fin de l’hiver, dis-je, essoufflé et sans arrière-pensée.
A ce moment là, il rit doucement.
– Combien de temps on va tenir avec ça ?
Il donna une tape sur le sac de riz qu’il portait sur l’épaule. L’expression de son visage changea.
– Il faut réduire le nombre de bouches à nourrir.
Puis me tournant brusquement le dos, il se remit à grimper. Je ne compris pas tout de suite ce qu’il avait voulu dire. Je réfléchissais tout en progressant lorsque Kwanmo s’arrêta à nouveau et fit volte-face :
– Laisse-moi m’en occuper. Toi, le cœur de moineau, tu n’as qu’à regarder. Ce n’est pas un travail pour infirmier. Mais… Quand faudra-t-il faire ça ?
Il me dévisagea. Comme s’il avait déjà tout prévu, il ajouta sur un ton définitif :
– A la première chute de neige ! Si d’ici là nos canons sont de retour, on pourra toujours aviser.
Puis il regarda le ciel comme si la neige allait se mettre à tomber.
Cette nuit-là, Kwanmo vint encore une fois vers moi. Le dégoût me le fit chasser, plus brutalement encore que les autres jours. C’était en effet répugnant.
Le jour où nous étions arrivés à cette grotte, cela s’était produit juste après que je m’étais endormi. Une désagréable sensation m’avait réveillé. Quand j’avais retrouvé tous mes esprits, je m’étais rendu compte que quelque chose de gros était en train de me cogner les fesses. Sentant un souffle chaud contre mon oreille, je m’étais mis à me débattre sous l’effet de la répulsion. Mais l’autre avait immobilisé mon dos avec sa poitrine.
– Ne bouge pas…, avait-il chuchoté à mon oreille d’une voix qui trahissait son excitation. C’était insupportable. J’avais repoussé de toutes mes forces l’homme qui se lovait contre moi comme un reptile et j’avais plaqué mes épaules contre le sol. Après être resté un moment silencieux, il avait roulé vers le fond et l’on avait entendu un bruissement de feuilles. J’avais fermé les yeux. Puis la curiosité m’avait surpris prêtant l’oreille pour capter les bruits que produisait l’« utilité » que Kwanmo avait retrouvée chez Kim et à laquelle il avait fait allusion plus tôt dans la journée.
C’était probablement la première fois qu’il cédait à Kwanmo.
Le lendemain, le visage de Kim n’avait pas beaucoup changé. Il avait même l’air plutôt égayé. On pouvait même voir dans ses yeux ces étincelles bleues que j’avais oubliées. Quand je lui ai dit qu’on entendrait bientôt à nouveau les échos d’une bataille, il les a brièvement laissé entrevoir. Kwanmo le laissait plutôt tranquille. L’état de sa blessure était stationnaire, mais elle était trop grave pour qu’un simple infirmier comme moi y puisse quelque chose. Quelques nuits plus tard, Kwanmo était revenu vers moi avec son souffle chaud. Il déclara que Kim sentait mauvais. Je l’avais à nouveau chassé vers lui. Quelques autres jours passèrent. Kwanmo ne rampait plus vers Kim. Puis il se mit à parler de la première chute de neige. Il était vrai que la plaie de Kim dégageait une puanteur insupportable. Ce soir-là non plus, Kwanmo ne se coula pas vers Kim. Toutes les nuits désormais, il exhalait son souffle chaud sous mon oreille jusqu’à ce que je le repousse. J’en étais réduit à ne pas décoller mon dos du sol. L’hiver était là, mais la neige tardait à venir. Désormais, les yeux de Kim n’émettaient plus d’étincelle même quand je lui parlais de la bataille à venir. Il allait jusqu’à refuser que je lui applique des sulfamides tous les deux jours et trois s’étaient écoulés depuis qu’il avait accepté d’avaler une dernière bouillie que je lui avais préparée avec des miettes de biscuit. La neige tomba enfin, alors que s’était éloigné l’espoir du retour des combats.
La digression vers la première chute de neige se trouvait ainsi parfaitement expliquée.
Kwanmo, encore peu visible, émergea de la vallée qu’envahissait l’obscurité. Il faisait quelques pas, s’arrêtait pour regarder en direction de la grotte. Peut-être était-il si nerveux que ses jambes s’en trouvaient paralysées. Je me précipitai vers Kim pour observer ses yeux. Son regard fixait un point du plafond, mais les nerfs optiques ne semblaient plus faire leur office. Ce que ses yeux me disaient surtout, c’est qu’il était au bout du rouleau. Ses paupières se fermaient de temps à autre pour se rouvrir après avoir balayé les prunelles et c’était le seul signe qui montrait qu’il était encore en vie.
– Il neige, soldat Kim, lui dis-je sur un ton neutre et j’observai à nouveau ses yeux. Je n’y distinguai aucune expression.
– Soldat Kim, il neige ! répétai-je en haussant un peu la voix. Ne percevant aucune réaction sur son visage, je me hâtai d’enlever le tissu qui bandait sa plaie. Il était collé à un mélange desséché de pus et de sang. Après l’avoir ôté, je retins ma respiration, surpris par ce que je découvrais. Les parois de la plaie étaient en train de s’effondrer en une sorte de coulée de boue. Je regardai à nouveau ses yeux. Peut-être finalement avait-il compris ce que je lui disais ? Ou bien avait-il déjà tout deviné d’après l’atmosphère qui régnait autour de lui et, réfugié au plus profond de lui-même, était-il en train de prêter l’oreille aux derniers échos de sa vie ? A ma grande surprise, ses yeux se remplirent d’un liquide transparent. Ses paupières s’étaient immobilisées, comme pour le retenir. Puis ses prunelles redevinrent sèches, comme si elles avaient absorbé les larmes. Elles continuaient à fixer un point du plafond.
A ce moment-là, je me dis que Kim pouvait mourir.
L’histoire s’arrêtait là. Il était donc probable que la victime du meurtre dont mon frère m’avait parlé était le soldat Kim, mais il n’était pas sûr qu’il ait été le meurtrier. Il n’était pas sûr non plus que le coupable était ce Kwanmo, mais si ce crime avait donné à mon frère la force de faire une cavale de mille lis, savoir qui était l’assassin n’était pas le principal problème. C’était comme si mon frère l’avait commis, ce meurtre. A présent, en le racontant, il était en train de le revivre en pensée. Mais il hésitait. Cette hésitation rappelait celle du narrateur du prologue sur la neige et la chasse, celle du narrateur apathique du récit de guerre, pris entre le regard de Kwanmo et celui du soldat Kim. Faute d’un rapprochement explicite avec la fillette victime de son bistouri, la raison pour laquelle il racontait ce meurtre et se remémorait cet événement demeurait incompréhensible. Mais plus mystérieuse encore était la cause de son indécision à propos du dénouement de cette histoire qu’il avait exhumée.
Soir après soir, je consultais le manuscrit, avide d’en connaître la fin, mais Kwanmo n’en finissait pas d’émerger de la brume de la vallée et le soldat Kim attendait toujours que mon frère fasse un choix.
Le pire était que pendant tout ce temps, j’avais été incapable de faire avancer mon propre travail à l’atelier.

Le lendemain matin, j’ai quitté la maison après le petit déjeuner sans l’avoir vu. Je suis parti tôt, décidé à consacrer ma journée à mon œuvre, en oubliant ce récit. Cependant, je savais déjà que rien ne serait possible tant que mon esprit ne serait pas vraiment disponible. Je me suis rapproché de la fenêtre, j’ai allumé une cigarette. Les élèves ne venaient que l’après-midi. Le texte de mon frère continuait à m’obséder devant cette toile dont les dimensions me donnaient le vertige. Comme si le sort de ce qui devait en surgir en avait dépendu, j’étais incapable de travailler avant d’avoir lu la fin – avant que mon frère tue le soldat Kim. Le dénouement était prévisible. Il avait affirmé avoir assassiné un camarade, mais il était possible que ses nerfs fragiles l’aient poussé à considérer son inertie face à l’acte de Kwanmo comme une sorte de complicité. Si c’était le cas, il était à plaindre. Je l’exécrais. C’était un intellectuel d’une exceptionnelle envergure qui avait passé sa vie à se poser des questions, qui n’avait jamais agi et qui exploitait les conséquences des actions des autres pour en faire ses propres cas de conscience. Il était paradoxalement en train d’apaiser ses remords en se tourmentant sur la mort d’une fillette dont il n’était pas entièrement responsable. Il essayait de trouver ainsi un nouvel équilibre et un nouvel élan vital.
Mais même à propos de cet acte fantasmé, il hésitait. Il faisait semblant d’être un dur, mais n’était au bout du compte qu’un méprisable lâche. Sa conscience, subtile et rouée, ne l’admettait pas.
Après avoir passé l’après-midi à jeter un coup d’œil distrait par-dessus leur épaule sur le travail de mes élèves, j’ai finalement fermé l’atelier. Mon frère était sorti. Je me suis rendu dans son bureau pour vérifier où il en était, mais le manuscrit était dans le même état que la veille. Je l’ai remis à sa place avant de sortir de la pièce. Tout le temps que je faisais toilette, dînais et échangeais des plaisanteries avec ma belle-sœur, j’eus du mal à réprimer ma colère. J’avais envie de me répandre en imprécations contre mon frère, en commençant par : « Mais quel pauvre type tu fais… » Sans doute n’était-il pas ma seule cible. J’avais envie d’être grossier ; bouillait en moi une colère qu’il m’était difficile de réfréner, ne serait-ce qu’un instant, si je ne ruminais pas intérieurement ces invectives. Ma belle-sœur est sortie en disant qu’elle allait prendre l’air, pour une fois. Je suis retourné dans le bureau de mon frère, je me suis emparé du manuscrit et de feuilles vierges et je me suis rendu dans ma chambre. Je ne pouvais plus patienter. Comme pour me défouler, j’ai eu la peau du soldat Kim comme une panthère attrape un lièvre. Je ne savais pas qui l’avait tué, mais je me suis identifié au « je » : « je » (mon frère, donc) traîne le soldat Kim à l’extérieur avant que Kwanmo n’arrive, « je » l’exécute et « je » termine le roman. Peut-être mon frère avait-il l’intention de raconter son évasion qui s’en était suivie, mais peu m’importait. Je décrivais le cœur de moineau de mon frère (« je ») qui ne savait qu’hésiter et trembler, quand vers l’aube, je me suis endormi.

Le lendemain, j’ai pu tracer quelques traits sur ma toile. Mais je n’arrivais pas à m’extirper d’une sorte d’excitation. C’était parce qu’inconsciemment, je pensais au mariage de Hyein. Je me disais que j’aurais peut-être dû y assister, mais comme ma main s’était trouvée pour une fois désentravée, je l’avais oublié. Après le déjeuner, alors que j’attendais mes élèves, j’ai reçu un télégramme qu’elle m’avait envoyé. Je l’ai jeté dans un tiroir en me disant que je l’ouvrirais le lendemain ou l’oublierais à jamais. Il était trop tôt, mais j’attendais mes élèves. Je désirais leur présence. La personne qui a brutalement ouvert la porte était mon frère, les yeux rougis. Comme j’avais touché à son récit, je me doutais bien qu’il allait réagir. Mais, préoccupé par mon travail que j’avais pu reprendre et aussi, vaguement, par le mariage de Hyein, je n’avais pas imaginé qu’il allait surgir ainsi.
Appuyé contre l’embrasure, il a promené son regard sur l’atelier comme quelqu’un qui s’est trompé d’adresse, puis il s’est rapproché de moi :
– Et Hyein ?… Tu ne vas pas à son mariage ? a-t-il interrogé tandis qu’il arrêtait son regard sur ma toile.
Sa voix ne différait pas de l’ordinaire, mais son index trembla lorsqu’il l’effleura. Hyein avait connu l’existence de mon atelier par l’intermédiaire d’un de ses amis et mon frère devait être au courant. Il devait aussi savoir des choses à son propos et aussi à celui de son fiancé. Mais quelle importance cela pouvait-il avoir pour moi ?
– Ce n’est pas à cause de cela que tu es ici, je suppose ? lui ai-je lancé, sur la défensive.
– A part que tu t’es fait larguer, tu es plutôt futé.
Il a ri, ce qui m’a agacé.
– J’imagine que tu n’es pas venu pour me remercier ?
– Bien sûr que non. Mais j’ai eu peur que tu te méprennes.
Tout en parlant, il a appuyé son doigt sur la toile et l’a crevée. Je me suis levé, par réflexe. Tout en élargissant le trou, il m’a fait signe de l’autre main de me rasseoir.
– J’avais juste envie d’avoir un petit frère malin. Ne te mets pas en colère : je suis de trop bonne humeur pour pouvoir copier ta sale tronche. Mais enfin, ce tableau est mauvais, je ne saurais pas dire pourquoi. Tu fais fausse route. Tu ne vas pas tarder à comprendre. Il est peut-être trop tard, mais je vais aller au mariage. Je connais le marié.
Puis il a gagné la porte. Au balancement de ses épaules, on pouvait deviner qu’il était assez content de lui. Puis mon regard s’est porté sur ma toile abîmée comme une voile agressée par la tempête. Comme si l’idée m’en était soudain venue, j’ai ressorti la lettre de Hyein et après l’avoir soupesée entre deux doigts, j’ai fini par l’ouvrir.

Je m’en vais à présent. Certes tu le sais déjà. Mais hier soir tu ne m’as même pas laissé te le dire. Tu vas me répondre que c’est parce que tu n’aimes pas les simagrées. Je ne te demande pas de me souhaiter d’être heureuse. Mais j’aurais dû te faire mes adieux clairement et c’est parce que je n’y suis pas parvenue que je me livre à cet artifice.
Tu n’as rien à craindre de cette lettre, même si elle est rédigée par une femme à la veille de son mariage. Tu n’as jamais voulu assumer quoi que ce soit et je ne suis jamais parvenue à te faire accepter des responsabilités. J’ai compris que tu n’en étais pas capable. Peut-être penses-tu que, précisément, ne pas vouloir assumer est déjà en soi une attitude responsable ? Peut-être penses-tu que même pour des questions sentimentales, il peut y avoir une solution, ou au moins un arrangement ? Mais cela prouve justement que tu es incapable d’assumer quoi que ce soit. La seule réponse que tu connaisses est de tout intérioriser.
Ce qui t’a fait ainsi, c’est sans doute une étrange meurtrissure. L’homme que je vais épouser demain m’a dit que ton frère est un blessé de guerre. Je n’ai pas compris au début mais plus tard, quand j’ai appris qu’il avait vécu un moment difficile à sa clinique, qu’il écrivait un roman et aussi qu’il buvait (cela va te surprendre, mais mon fiancé est un ami de ton frère). Mais toi, je ne te comprends toujours pas. Quand mon fiancé m’a dit qu’il ne fallait pas croire que cette blessure datant de la guerre était cicatrisée, que ton frère en souffrait encore, j’ai pensé à toi. Comment caractériser ton mal ? Ta fêlure n’est pas digne de ce nom, puisqu’elle n’a pas de cause réelle. Mais les symptômes ne m’en paraissent que plus accentués. Ils sont peut-être plus graves et dangereux dans la mesure où on ne sait pas où se situe ta plaie ni comment se nomme ta maladie. Ton frère, lui, quelle que soit la source où il puise son énergie, s’est imposé et s’est battu pour gagner sa femme.
Ce n’est pas parce que je t’ai permis quelques baisers et caresses que je m’autorise à te parler ainsi. J’ai d’abord voulu te guérir, mais je me suis rendu compte que seul toi pouvais y arriver. Je te le souhaite.
A présent je veux être heureuse et pour cela je dois me pardonner moi-même. C’est avec ce modeste espoir que je termine ma lettre.
Au seigneur du château qui n’ouvrira jamais ses portes.
Hyein

– Quel bon vent souffle donc sous ce toit aujourd’hui ?
Quand je suis rentré après m’être péniblement acquitté de mes obligations auprès de mes élèves, ma belle-sœur m’a accueilli avec un visage souriant, ce qui n’était pas dans ses habitudes.
– Quel bon vent ? ai-je répété en jetant un coup d’œil du côté du bureau de mon frère. Il était bien sûr absent.
– Vous avez quelque chose de changé par rapport aux autres jours.
Peut-être. Mais c’était parce qu’elle-même m’avait montré un visage différent.
– Il s’est passé quelque chose ?
– Votre frère a déclaré qu’il allait retourner à la clinique dès demain.
Elle s’était empressée de révéler la cause de son sourire, comme si elle n’attendait que cela.
J’ai couru vers le bureau et extrait le manuscrit du tiroir. Pendant un instant, j’ai vidé mon âme de tout sentiment. Je l’ai ouvert à la fin et, tout en restant debout, j’ai commencé à la parcourir. Mon esprit a replongé dans le vide. J’étais sur le qui-vive, comme quelqu’un qui est poursuivi et qui tout d’un coup se retourne. Il y avait eu des modifications. Mon frère avait rayé ce que j’avais ajouté et écrit sa propre fin. Je n’ai aucune idée de la part de la vérité dans son récit. Ce dénouement relevait sans doute de la pure imagination. En tout cas, il anéantissait toutes mes hypothèses.
Le narrateur faisait les cent pas, sortant de la grotte et y retournant, jusqu’à ce que Kwanmo arrive. Il était là. La sueur de son visage luisait dans l’obscurité. Soudain il déclara à Kim: « Mais tu vas continuer à fainéanter comme ça sous prétexte qu’on t’a fait sauter un bras ? Aujourd’hui, tu vas devoir préparer la venue de l’hiver avec moi. » Le narrateur saisit brusquement le bras de Kwanmo, qui lui jeta un regard fielleux, et finit par baisser la tête sans rien dire. « Contente-moi de regarder… », lui murmura Kwanmo, sur un ton grave, comme pour le sermonner. Puis il descendit dans la vallée, précédé du soldat Kim. J’avais l’impression d’entendre ce : « cœur de moineau », par lequel Kwanmo aurait sans doute aimé conclure sa phrase. Kim, habité par une énergie inattendue, marchait calmement. Il se retourna une fois vers le narrateur. Mais ses yeux n’exprimaient rien. Les deux hommes imprimaient sur la neige la trace de leurs pas. Le narrateur resta cloué sur place jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans la forêt de pins de la vallée. Il ne neigeait plus. Le vent qui glissait sur le sol glacé se faufilait entre les arbrisseaux en émettant un sifflement lugubre. Le voile de nuages était troué par endroits et on apercevait des étoiles qui se pressaient à l’ouest, toujours plus à l’ouest. Peu après, une détonation déchira le silence. Après s’être répercuté tout autour de la vallée, son interminable écho franchit la montagne vers le sud. Le narrateur sursauta enfin comme s’il venait d’être tiré du sommeil.
Aujourd’hui encore ce coup de feu, je l’entends distinctement ; il est resté au plus profond de moi-même sans que tous les autres, innombrables, entendus sur le champ de bataille puissent l’étouffer. C’était le même son glacial qui disait la cruauté et une claire volonté de tuer et se répercutait sur le plateau enneigé quand j’avais accompagné la chasse aux chevreuils.
Alors surgissent sous ses yeux d’interminables traînées de sang sur la neige. A ce moment-là retentit une autre détonation. Un frisson secoue le corps du narrateur qui va chercher un autre fusil dans la grotte ; il descend dans la vallée en suivant les « traces sanglantes ». « Cette fois, je veux à tout prix retrouver le chevreuil, baignant dans une mare de sang ! » « Tu dis que je n’ai qu’à regarder ? Bien sûr. Des fêtes, il n’y en a jamais eu que pour vous autres. » Ce genre de propos se répétait inlassablement tandis que le narrateur progressait sur la « piste rouge ».
Les marques sanglantes se prolongeaient sur la neige. Elles semblaient ne jamais devoir s’arrêter. Je courus. Après qu’une branche m’eut griffé le front, me faisant retrouver mes esprits, je réalisai qu’il s’agissait en fait des traces de pas de Kwanmo et de Kim. Stoppé dans mon élan par une sensation de vive brûlure, je me retrouvai devant un chêne dont la haute taille oscillait comme s’il s’esclaffait. J’étais environné de pins. Je posai une main sur mon front d’où coulait un liquide gluant et sombre. Je secouai ma main pour l’en débarrasser et m’apprêtais à reprendre ma traque, quand une voix aigue comme un poinçon vrilla mes tympans :
– Où vas-tu ?
Surpris, je m’arrêtai et regardai autour de moi. Debout sur le versant opposé de la déclivité, Kwanmo pointait son fusil dans ma direction. Ses dents brillaient dans la pénombre. Il semblait sourire. Comme je restais immobile, il abaissa le canon de son arme et s’approcha de moi.
– Ce n’est pas bon pour un cœur de moineau comme toi. Je t’avais dit de ne pas t’en mêler.
La voix de Kwanmo était tendre, comme s’il allait me caresser.
– Mais ce soir je finirai par retrouver le chevreuil, affaissé et crachant son sang.
Ignorant Kwanmo, je fis demi-tour.
– Ne bouge pas !
Ces mots avaient été prononcés derrière moi d’une voix étrangement basse. Il y eut un déclic, et simultanément quelque chose de métallique frappa mon crâne. J’avais mal. J’avais conscience de la gueule du fusil braquée vers mon dos comme l’œil d’un serpent venimeux.
Zut ! Voilà que je lui présente encore mes fesses…
– Il n’y a aucune chance que notre artillerie revienne. Quand nos vivres seront épuisés, il faudra en chercher d’autres. J’ai encore besoin de toi. Et toi de moi.
– …
– Retourne-toi !
C’est sûr, il faut que je me retourne. Je ne dois pas lui montrer mon derrière !
Je m’exécutai.
Enfin rassuré, Kwanmo baissa son arme et marcha vers moi. Il s’apprêtait à me tapoter l’épaule. Ce fut à ce moment-là : mon fusil fit entendre un bruit métallique et je me retrouvai plaqué contre le sol. Kwanmo s’affaissa lui aussi. Presque simultanément, deux coups de feu avaient déchiré la paix de la vallée.
Après les détonations, un lourd silence s’abattit à nouveau. Je levai légèrement la tête pour regarder en direction de Kwanmo. Son corps allongé dessinait une ombre noire sur la neige. J’essayai de remuer sans toutefois me redresser. Je ne notai rien d’anormal. Kwanmo, surpris, n’avait pas eu le temps de viser.
Je l’observai de nouveau. Une tache noire sur la neige était en train de s’élargir à partir de sa poitrine. Je me levai tout en le gardant à l’œil. Puis le fusil à la main, je me rapprochai doucement du corps. Le sang jaillissant de sa poitrine teintait très rapidement la neige et allait bientôt lécher mes pieds. Les arbres étaient hauts, la montagne écrasée par un silence éprouvant pour les nerfs. Une étrange sensation de solitude pénétra mes os. Soudain Kwanmo remua. C’était discret comme des grains qui coulent d’un château de sable, mais néanmoins perceptible. La frayeur s’insinua en moi. Le sang avait à présent atteint mes pieds. Je restai longtemps à contempler les frémissements de Kwanmo avec des yeux apeurés. Un goût salé s’insinua dans ma bouche. Je touchai mon front. Un filet de liquide poisseux coulait de la plaie vers ma joue.
Kwanmo gigotait de plus en plus. J’eus l’impression qu’il allait bientôt s’asseoir en prenant appui sur le sol. Le liquide salé continuait à s’infiltrer dans ma bouche. Je levai lentement le canon de mon fusil et le braquai sur Kwanmo.
Bang !
La détonation parcourut toute la vallée comme si elle voulait en chasser le silence avant de franchir la crête. Son écho éveilla en moi une sorte de nostalgie qui m’étreignit le cœur. Soudain un visage brouillé apparut, comme flottant à la surface d’une onde. Il semblait sourire. Il me semblait que je pouvais l’identifier. Il m’était familier depuis longtemps ; peut-être même l’était-il déjà alors que j’étais dans le ventre de ma mère. Je savais qu’il m’avait beaucoup manqué. Mais je n’arrivais pas à me rappeler. Cela m’exaspérait. Le visage, flou comme un reflet dans l’eau, s’effaça progressivement avant que la mémoire ne me revienne. Je fermai les yeux. Puis je tirai à plusieurs reprises. Le tonnerre des coups de feu roula à nouveau sur la montagne. Le goût salé continuait à imprégner ma bouche.
Le chargeur était vide, les détonations cessèrent.
Un visage maculé de sang riait. C’était le mien.

Quand j’eus fini ma lecture, toujours debout, je pris conscience de la présence de ma belle-sœur dont la belle humeur s’était refroidie en même temps que le dîner qui m’attendait. Mes ablutions terminées, je la rejoignis à table sans lui accorder le moindre regard. Mon hypothèse était entièrement fausse, mais cela n’avait pas d’importance. Vers la fin, mon frère semblait s’être hâté, mais dépeignait un visage avec des traits précis, comme tracés au crayon. Cela expliquait pourquoi il avait gâché mon dessin dans la journée. Je croyais aussi comprendre pourquoi il voulait reprendre son travail dès le lendemain. Le texte éclairait également sa mystérieuse déclaration, à savoir qu’il avait réussi à sauver sa peau parce qu’il avait tué.
Après le dîner, j’ai allumé une cigarette et je me suis assis sur le maru .
– Votre frère a terminé son roman, n’est-ce pas ?
Ma belle-sœur est venue s’asseoir à mes côtés.
– Oui. Vous l’avez lu ?
– Non, mais je m’en suis doutée.
L’intuition féminine est une chose surprenante. Telles des insectes aux antennes hypersensibles, les femmes sentent et décèlent tout par la peau.
– C’est étrange. Je ne comprends pas… Votre frère…
Je compris ce qu’elle voulait dire.
– Vous, c’est pareil.
– Y a-t-il des choses que vous ignorez à mon sujet ?
– Vous ne buvez plus ces jours-ci. Est-ce en réaction à ce qui s’est passé avec cette femme ?
Ma belle-sœur n’aimait pas les histoires compliquées. Si elles le devenaient, elle m’arrêtait pour que je fasse machine arrière et qu’elle puisse ainsi me contrôler.
– Elle s’est mariée aujourd’hui.
A vingt-trois heures passées, j’ai entendu le portail s’ouvrir et mon frère entrer. Couché, les yeux rivés au plafond, je guettais les sons qu’il produisait. Il semblait ivre. Son souffle était rauque et faisait penser à celui d’une bête enragée. Il est entré dans son bureau sans répondre à sa femme. Un instant après, il en est ressorti. J’ai entendu déchirer du papier, frotter une allumette, puis le silence s’est brièvement installé. Mon frère tantôt chantonnait tantôt marmonnait. J’imaginais sa femme se tenant près de lui et le jaugeant du regard. Elle ne venait jamais en aide à son mari lorsqu’il était ivre et d’ailleurs, il ne le demandait pas.
J’ai aperçu des flammes derrière la fenêtre.
– Qu’est-ce qui brûle ?
J’entendais de temps à autre qu’on déchiquetait des feuilles. Je me suis levé pour gagner la porte. C’est ma belle-sœur qui m’a aperçu la première. Son visage était vide de toute expression. Accroupi sur une pierre dans la cour, mon frère était en train de jeter le manuscrit dans le feu, page après page. Ce n’est que longtemps après qu’il a levé la tête et m’a vu. Il avait un sourire amusé. Il a détourné son regard pour le tourner vers les flammes.
– Idiot ! a-t-il lancé.
A moi peut-être, mais il avait parlé d’une voix trop basse pour que le propos fût adressé à quelqu’un d’autre qu’à lui-même.
Et pourtant c’était bien moi qu’il visait, car l’instant d’après, il m’a regardé droit dans les yeux :
– Tu ne plaisais vraiment pas à ta charmante mademoiselle ?
« Elle prétend que tu es un blessé de guerre », ai-je failli répondre, mais je me suis contenté de hocher la tête en supposant qu’il n’avait pas fini.
– Idiot…
A présent, tout en continuant à mettre les feuillets en lambeaux et à les jeter dans les flammes, il avait le regard rivé sur moi et son ton était plus ferme :
– C’est donc le visage de cette fille qui est partie que tu voulais dessiner !
Je pouvais encore me contrôler. Ma belle-sœur nous observait alternativement.
– Cela ne sert à rien… C’était un malentendu.
Sa diction était à nouveau pâteuse. Le moment ne me paraissait pas bien choisi pour que je l’interroge sur la raison de cet autodafé. Je m’apprêtai à retourner dans ma chambre.
– Reste là ! a-t-il crié, en se redressant brusquement.
– Tu n’as pas été fichu de trouver mieux que le meurtre du soldat Kim… Tu as lu tout ça, salopard… Le pauvre soldat Kim… Ça ne m’étonne pas que cette fille ne t’ait pas aimé.
Ses propos étaient décousus, mais son intention était claire. Je lui ai décoché un regard perçant, mais, incapable de soutenir le sien, j’ai fini par détourner les yeux. Tout en me fixant, il poursuivait son œuvre de destruction. Puis il a hurlé à nouveau :
– Tu n’es qu’un crétin, un idiot, compris ?
Puis il a hoché la tête comme pour dire qu’il assumait entièrement cette condamnation.
– Mais au fait…
Soudain, d’un air espiègle, il m’a fait un signe de la main. Laissant tomber la liasse de feuilles, il me tira par l’oreille. Mes narines, et même mes intestins, s’imprégnaient, me semblait-il, d’une odeur d’alcool. Comme pour ne pas être entendu par sa femme, il m’a chuchoté :
– Tu ne me demandes pas pourquoi je brûle ce roman ?
Son ton était tellement sérieux que j’ai voulu voir quelle tête il faisait, mais il ne lâchait pas mon oreille.
– Kwanmo, celui que j’ai tué, tu vois de qui je parle… Je l’ai vu ce soir.
Puis il a scruté mon visage en silence. Ses yeux étaient noyés dans l’alcool, mais s’il avait l’air d’être ailleurs, ce n’était sans doute pas à cause de la boisson. Puis, comme soulagé, il a claironné tout en repoussant mon oreille :
– Donc tout ça ne sert plus à rien… Espèce d’idiot !
Il a saisi les restes du manuscrit pour les jeter dans le foyer qui faiblissait.
– Mais c’est étrange… Cette ordure ne m’a pas vraiment reconnu… Il n’avait pourtant pas l’air de faire semblant…
Il a poursuivi :
– Je me suis dit que de toute façon je l’avais tué, que je pouvais dès demain… reprendre mon travail. Puis je me suis dirigé vers la sortie du bistrot… Oui, ça s’est passé alors que je n’étais plus qu’à deux pas de la porte. Quelqu’un m’a tapé sur l’épaule en disant : « Hé, tu t’en es tiré ! »
Tantôt il semblait conscient de ma présence, tantôt il paraissait se parler à lui-même.
– Je me suis retourné, surpris. C’était Kwanmo. Mais il a fait comme s’il s’était trompé. Il s’est excusé… Il a reculé en titubant, visiblement effrayé… Allons bon, il a peur de moi maintenant ? Remarque, ça se comprend ! En tout cas j’ai gagné tranquillement la sortie. Mais… Une fois dehors, j’ai pris mes jambes à mon cou… A quoi ça sert tout ça, puisqu’il est vivant ?
Après avoir balancé le reste de ses écrits dans le feu, il m’a lancé un regard de travers :
– Cœur de moineau ! Tu m’espionnes maintenant ? Fous le camp dans ta grotte !
Il hurlait tellement que j’ai fini par retourner dans ma chambre.
J’avais l’impression qu’on m’écorchait vif tant la douleur était intense. C’était sans doute la souffrance de mon frère, celle avec laquelle il avait vécu en serrant les dents. Connaissant son origine, il avait pu la supporter. Son endurance lui avait permis de vivre et de s’affirmer. Mais son être intérieur se désintégrait sous les coups d’une chose pesante et noire.
En dépit de tout cela, il allait reprendre sa vie professionnelle. Il avait la force de se regarder tel qu’il était, la force de renvoyer les chimères au néant pour se conformer à la réalité – même si, peut-être, la dernière apparition de Kwanmo n’avait été qu’un mirage. Mais surtout, mon frère savait où il avait mal. Le château des spéculations qui l’avait tant fait souffrir et protégé en même temps venait de s’effondrer, mais son courage – ou une considérable énergie vitale – allait lui permettre de reprendre le bistouri.
Mais…
Allongé, j’ai essayé de me concentrer.
Ma douleur à moi, d’où venait-elle ? Comme disait Hyein, mon frère était un blessé de guerre, mais ma souffrance, pourtant bien réelle, ne venait de nulle part. Hyein parlait comme si une affliction sans cause, cela n’existait pas ; voulait-elle dire que, dans mon cas, tout cela n’était que de la frime ?
Mon œuvre, ma toile, était tombée en mille morceaux comme un miroir cassé. Pour pouvoir recommencer, il me faudrait sans doute perdre encore beaucoup de temps en hésitations.
Peut-être était-ce un visage que je ne pourrais jamais retrouver. Ma douleur n’avait pas de traits aussi nets que celle de mon frère.

1993

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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