Miryang, histoire d’insectes – 벌레 이야기

Yi Ch’ôngjun

Texte revu et retouché en avril 2007, à l’occasion de son adaptation au cinéma par Yi Changdong sous le titre Miryang.
Traduction Yang Jung-hee et Patrick Maurus


 

벌레이야기

1

Même lorsqu’il fut confirmé que la fugue soudaine d’Aram était en fait un enlèvement, ma femme trouva assez de force pour tenir le coup. Grâce, peut-être, à l’espoir ardent que l’enfant pouvait encore revenir sain et sauf et à sa volonté inflexible de retrouver le salaud par tous les moyens, avant que n’arrive un malheur définitif au gamin,
Début mai de l’an dernier. Un jour, l’heure de la sortie de l’école passée depuis longtemps, Aram n’était toujours pas rentré.


Mon gamin qui, un bon mois auparavant, était entré en quatrième année de l’école primaire, devait se rendre tout droit après l’école à son cours de calcul au boulier au centre commercial du quartier. Ce n’était pas nous qui le voulions, mais lui qui aimait y aller.
Était-ce à cause de la gêne causée par sa jambe. Ce gosse que sa mère avait eu vers l’âge de quarante ans avait toujours été remarquablement doux. Doux, ou plutôt faible et silencieux. Petit, il n’avait jamais joué dehors. Il ne voulait pas fréquenter les enfants du quartier. Il avait grandi à l’écart du soleil, tout seul dans la maison. Il ne convoitait jamais aucun jeu. Il passait des journées solitaires dans sa chambre comme un jeune adulte, sans jamais manifester aucun intérêt pour rien. Ses gestes et sa façon de parler étaient posés et prudents.
Même chose lorsqu’il était entré à l’école primaire. Notre couple était évidemment devenu expert à prendre soin de son infirmité de naissance, mais son institutrice faisait aussi très attention à lui, pourtant rien ne changea chez notre enfant. Il n’avait aucun ami proche et ne se signalait pas par un intérêt particulier pour une matière. Malgré cela, il obtenait généralement de bonnes notes.
Au printemps dernier, il était passé en quatrième année. A ce moment-là, ce gosse qui ne s’était intéressé à aucune activité scolaire en marge du programme, commença à participer à la classe de calcul au boulier, sans qu’on le lui ait demandé. Puis, sans doute parce qu’il avait des dispositions, il sembla s’y passionner. Après l’école, lorsqu’il rentrait à la maison, il serrait son boulier dans ses bras. Plus tard, il nous demanda de l’inscrire à l’institut de calcul au boulier du centre commercial le plus proche. Pendant un ou deux mois, de retour de l’école, il mangea à peine avant de courir droit à son institut.
Nous étions soulagés. Le problème n’était pas de savoir si notre enfant était doué en calcul. Ce n’était pas de savoir s’il avait du talent. C’était simplement à la fois une chance et une fierté qu’il s’y intéresse.
Ce jour-là, contrairement à son habitude, il était en retard. L’heure d’aller à son institut passa sans le moindre signe de lui. Ma femme, qui travaillait avec moi à la pharmacie, fit plusieurs allers-retours à l’intérieur de la maison, mais elle revint sans avoir rien trouvé. Aucun coup de téléphone pour dire qu’il serait en retard. De toute façon, ce n’était pas le genre d’enfant à s’occuper d’autre chose que son institut.
– Il y a une raison pour qu’il soit en retard aujourd’hui ?
– Peut-être qu’il n’a pas eu le temps de rentrer et qu’il est allé directement à son institut.
Évidemment, cela n’était jamais arrivé. Il avait à peu près une heure entre l’école et l’institut, et, même en retard, Aram n’aurait jamais laissé passer cette heure. L’institut se trouvait sur le chemin de l’école, mais il n’y avait pas de raison qu’il y soit entré. Mais puisque nous n’avions aucune nouvelle de ce gosse, nous ne pouvions pas ne pas penser à cette hypothèse. Il s’était passé quelque chose à l’école primaire, alors il avait voulu y aller directement à l’institut…… Dans l’inquiétude, mais en nous persuadant qu’il en allait ainsi, nous attendîmes que passe l’heure du cours à l’institut.
Tout en sachant que c’était un espoir un peu absurde, sans trop savoir ce qui se passait.
L’heure de fermeture de l’institut passa sans nouvelles d’Aram.
Ce fut à l’institut au contraire qu’on s’inquiéta de son absence.
– Je suis le directeur de l’institut de calcul qui s’occupe d’Aram…… Il n’a jamais été absent une seule fois, aujourd’hui je ne l’ai pas vu……
Il était désormais certain qu’il s’était passé quelque chose à l’école. Il n’y avait plus d’autre solution. Nous contactâmes immédiatement l’école. Mais on nous répondit qu’il ne s’y était rien passé de spécial. Que les cours avait fini à l’heure habituelle, que les enfants étaient tous rentrés à la maison.
– Je n’ai remarqué aucune absence à la réunion du soir. Autrement dit, Aram est certainement rentré à la maison après.
Ce fut ce que nous dit son institutrice responsable qui attendait de rentrer chez elle. Elle nous demanda de patienter le temps de se renseigner auprès des autres enfants.
Lorsque après un bon moment elle rappela, la sonnerie du téléphone ne fit qu’ajouter à notre mauvais pressentiment.
– Aram n’a pas d’ami proche. Il est certain qu’il est sorti en même temps que ses camarades de classe, mais après personne n’a fait attention à lui.
Comme Aram était très timide, il avait peut-être caché un intérêt secret ou un ami inconnu de tous, aussi l’institutrice pensait-elle qu’il valait mieux attendre encore un peu. Qu’aurait-il donc pu lui arriver de mal, demanda-t-elle, en ajoutant que sans nouvelle d’ici au lendemain, on se renseignerait à nouveau auprès des élèves de la classe. Après ces propos indécis, il ne restait plus qu’à raccrocher.
Une chose s’était passée entre l’école et la maison. Mais comme il était impossible d’en trouver le moindre indice, il ne nous restait qu’à suivre la recommandation de l’institutrice et attendre sans rien faire.
Au coucher du soleil, l’enfant n’était toujours pas rentré.
Nous fermâmes de bonne la pharmacie pour déclarer sa disparition à la police.
Mais, même pour les gens du commissariat, il était inutile de prendre des mesures.
– Un élève en quatrième année d’école primaire, ça ne s’enlève pas si facilement…… Peut-être a-t-il été retenu par des voyous du quartier ? Il est inutile de trop s’inquiéter. Si ce sont bien des voyous, ils le dépouilleront de son argent avant de le laisser partir.
Ils nous dirent d’attendre une nuit, le temps de contrôler les voyous des environs de l’école et du quartier.
Il n’y avait rien d’autre à faire. Pas d’autre solution que d’attendre dans l’inquiétude. Nous passâmes toute la nuit dans l’attente, les yeux ouverts.
Une fois la nuit partie, pas davantage de nouvelles de l’enfant. A l’heure de l’école, nous y courûmes, mais il n’y avait aucune raison qu’il y apparaisse. Parmi ses camarades, aucun ne savait rien d’Aram……
Aram avait mystérieusement disparu sur le chemin de l’école.
Inutile de dire que la maison et l’école furent témoins de véritables scènes de tumulte.
Mais cela ne pouvait pas se régler avec du tumulte. Après quelques jours d’une attente infernale faite de surprise et de confusion et d’inquiétude et de désespoir, nous réalisâmes la gravité de la situation et, avec la mobilisation de toutes les intelligences pour retrouver le gosse, nous commençâmes à suivre sa trace avec prudence et précision. Nous fermâmes la pharmacie pour fureter dans tous les endroits où les pas de l’enfant avaient pu le porter. Auprès de ses camarades, bien sûr, de la famille proche et lointaine, nous contactâmes tout le monde sans relâche, nous diffusâmes plusieurs fois l’information autour de l’école et dans le quartier, attendant le cœur ardent que l’enfant rentre. Les écoliers aussi lancèrent une opération « Retrouver Aram », et, grâce à cela, la police qui avait d’abord voulu attendre et prendre son temps, se mit à enquêter sérieusement. Même l’institut de calcul au boulier alla jusqu’à prendre les devants en se partant à sa recherche.
Malgré les efforts de tous ces gens, aucune nouvelle d’Aram. Une semaine passa, deux semaines passèrent, sans le moindre début de piste. Si l’enfant avait quitté la maison sur ses pieds, il était temps qu’il revienne. C’était un enfant très timide, mais nom d’un chien il n’y avait pas de raison qu’il ait fait cela, ce n’était pas un enfant à avoir ce courage. La probabilité d’un enlèvement commença à s’imposer. Il n’y avait personne autour de nous pour vouloir se venger. Mais dans un enlèvement avec demande de rançon, nul besoin d’un désir de vengeance.
La pharmacie marchait plutôt bien, on le savait dans le quartier, et tel était peut-être l’objectif. Nous y avions pensé dès le début, et nous attendîmes discrètement un contact. Afin de ne pas troubler un coupable éventuel (que cela au moins mette fin à cette hypothèse néfaste !), nous surveillâmes nos faits et gestes. Une ou deux fois, nous fîmes même passer une annonce pour faire passer une « requête » en direction du criminel éventuel.
Peut-être en parlait-on trop. Peut-être attendait-il calmement quelque part ou avait-il pris la fuite en abandonnant tout. Il n’y eut ni demande ni contact avec un coupable invisible éventuel. Ce qui nous inquiéta davantage encore. Si le coupable attendait le bon moment, s’il avait pris la fuite en abandonnant tout, nos espoirs allaient encore être déçus.
Nous ne pouvions que subir. Et pour endurer malheur et désespoir, il nous fallait coûte que coûte rechercher notre enfant. Nous ne devions pas perdre espoir. Et cet espoir, l’espoir fervent de retrouver coûte que coûte cet enfant, constituaient une force plus grande et plus essentielle que tout pour ma femme (il est inutile de dire que pour moi aussi). C’était l’origine de sa force pour endurer cette tragédie et ne pas s’effondrer sous le poids de ce souci effroyable.
L’espoir et la prière permirent à ma femme de tenir courageusement après cet événement épouvantable. Après qu’Aram eut lentement cessé d’intéresser le monde, sans montrer de dépit, elle manifesta une énergie encore plus farouche.
Après un mois, la situation s’assombrit encore. Comme toujours dans l’histoire du monde, l’intérêt des gens pour Aram commença à décliner. L’enquête de police refroidit et les enfants de l’école se calmèrent, comme s’ils avaient fait tout ce qu’il était possible de faire. Au même moment, les journaux ou les chaînes qui avaient traité une ou deux fois l’information ne voulurent plus apporter leur aide. C’était le signe que les gens considéraient désormais la malheureuse affaire de l’enlèvement d’Aram comme classée.
Mais ma femme n’en fut absolument pas affectée. Non, sa résolution en fut au contraire renouvelée, comme si elle consacrait sa vie à cette affaire, et elle jeta toute son énergie dans la recherche de notre enfant. Les portes de notre pharmacie toujours closes, elle courut de tous côtés jour et nuit. Elle n’épargna aucun moyen. Elle ne cessa de faire appel à l’aide des journaux, et, lorsqu’elle participait à un programme télévisé, elle garantissait au ravisseur éventuel qu’elle était prête à accepter n’importe quelle demande, pourvu que son enfant revienne sain et sauf, et elle priait pour la sécurité de son fils. Elle distribua des tracts à la porte de chaque école avec une photo et une description d’Aram et elle disposa des panneaux à la gare, aux arrêts de bus, dans les avenues de fort passage, implorant le regard des gens. Et ce n’était pas tout. Lorsque l’affaire de notre enfant devint complètement opaque, ma femme, comme c’est la coutume de nos femmes, se rendit au monastère allumer une bougie pour éclairer le chemin de l’enfant et offrir de la nourriture au Bouddha. Elle ne se rendit pas qu’au monastère, mais aussi dans n’importe quel temple (ma femme n’était pas croyante), ne ménageant pas ses donations pour notre enfant.
Quoi qu’il en soit, elle consacra toutes ses forces et tout son dévouement à l’enfant. Même moi, le père de l’enfant, je ne pus m’empêcher d’en être surpris et touché. A vrai dire, je m’étais depuis quelque temps préparé au pire. Plus le temps passait, plus la situation empirait, plus mon corps et mon cœur s’épuisaient. Impossible de ne pas me préparer au pire, dans le plus profond désespoir.
Mais je ne pouvais rien laisser paraître devant elle. Parce que l’obsession et l’espoir de ma femme étaient trop forts. Parce que cet effort extraordinaire lui était profitable et nécessaire, même si elle ne retrouvait pas l’enfant. Parce que son obsession et son espoir la soutenaient et l’empêchaient de tomber. Je me devais de les favoriser continuellement, faisant comme si l’enfant était en bonne santé.
Mais, malgré son obsession et ses efforts, tout cela s’avéra inutile. L’événement que j’avais confusément deviné finit par se réaliser de la pire des façons. Deux mois et vingt jours après la disparition d’Aram, le soir du 22 juillet. Le cadavre tragique d’Aram fut retrouvé ce jour-là dans la terre du sous-sol d’un immeuble des environs de l’institut de calcul au boulier, non loin de la maison.

2

Le corps d’Aram était déjà violemment décomposé et son apparence était méconnaissable.
Mais les mains liées dans le dos, le mouchoir enfoncé dans la bouche, et l’enterrement à la sauvette trahissaient incontestablement l’enlèvement et l’assassinat. Ce n’était plus un coupable hypothétique qu’il fallait maintenant attraper, mais l’auteur véritable de l’enlèvement. L’arrestation du coupable dans des circonstances éclairant désormais les contours de l’événement ne semblait plus qu’une question de temps. En premier lieu, l’endroit où avait été découvert le cadavre de l’enfant mettait indiscutablement sur la voie du coupable.
L’immeuble où avait été retrouvé le cadavre se trouvait dans une zone à reconstruire dans l’année. Aussi y trouvait-on de plus en plus de maisons vides. Les gens avaient quitté fin avril l’immeuble à deux étages qu’on peut appeler le lieu du crime (plus tard, l’enquête montra que c’était juste avant l’enlèvement d’Aram). Il était évident que le coupable avait enlevé Aram et l’y avait caché, puis observé la situation pendant un certain temps. Ensuite, comme les choses tournaient mal, il avait tué l’enfant et l’avait enterré en cachette. Était-ce parce qu’il avait renoncé trop tôt. Ou à cause de notre enquête. Ou de notre attention par trop négligente, en raison du nombre de maisons vides dans le coin. Pendant l’enquête, ce genre d’endroit avait été fouillé, et il était étrange qu’aucun indice n’y ait été trouvé.
Aram était resté enterré dans le sous-sol pendant trois mois, et ce ne fut que lorsque la destruction commença que son misérable corps réapparut. Parce qu’au mois de juin, tous les citoyens expulsables étaient partis. Et que, contrairement aux prévisions du coupable (peut-être le sous-sol serait-il comblé), un conducteur de pelleteuse innocent avait creusé le sol en ciment.
L’enquête à la poursuite du coupable devait désormais progresser à partir de l’immeuble en direction du centre commercial à reconstruire et des voisins du quartier. Le propriétaire de l’immeuble, les voisins, tous ceux qui gravitaient autour du centre commercial durent accepter de se soumettre à l’enquête de police. Le directeur de l’institut de calcul au boulier que fréquentait l’enfant (le professeur Kim Tosôp) fut tout particulièrement soupçonné. Comme on suspectait un enlèvement et un meurtre motivés par l’argent, le coupable connaissait probablement notre famille, et c’était quelqu’un qu’Aram, qui avait le bon sens d’un élève de quatrième année, avait facilement suivi. C’était le profil du directeur de l’institut qui s’en rapprochait le plus. De surcroît, comme l’institut était locataire d’un immeuble du quartier en reconstruction, il était évident que son directeur connaissait la situation du quartier. Il n’était pas possible de voir un hasard dans son coup de téléphone à propos de l’absence d’Aram le jour même de sa disparition, et la passion qu’il avait mise à rechercher la trace de l’enfant ne semblait pas très naturelle.
Il ne put éviter d’être particulièrement soupçonné. La conviction de la police ne cessa de se raffermir et il fut obstinément interrogé. Il sembla sur le point d’avouer. S’il s’y décidait, tout pouvait s’éclaircir. Dès la découverte du cadavre de l’enfant, la police qui avait repris son enquête et nous (ma femme, moi-même et les voisins proches), nous partageâmes tous la même conviction. Nous attendîmes qu’il renonce et dise la vérité.
Notre interprétation n’était pas infondée. Cette affaire s’acheva comme nous l’avions prévu. Kim Tosôp – incapable de tenir tête à l’obstination de la police, le directeur de l’institut finit par avouer son crime.
C’était une bonne chose que cette affaire s’achève sur un aveu. Mon histoire, en fait, n’a pas pour but de raconter la mort misérable d’un enfant (aucun père, même insensible et brutal, ne veut se rappeler un enfant tué de cette façon. Pour moi, cela revient à ressentir une fois encore la douleur de la mort de mon enfant), car après Aram, elle devint l’histoire de ma femme, une autre victime. Après l’arrestation du coupable et l’établissement de la vérité, il fut impossible pour elle de clore ce chapitre. Et avant tout, le sacrifice de ma femme avait besoin de mon témoignage, même si je m’étais résigné à la douleur ou à la malédiction.

Le coupable enfin découvert, que devint ma femme. Non, plutôt, depuis que notre enfant avait réapparu sous la forme épouvantable d’un cadavre, que pouvait faire ma femme, pour l’enfant et pour elle-même.
Sans le dire, le désastre d’Aram fut pour ma femme comme la fin du monde. Ce fut le désespoir d’une chute dans l’abîme de l’enfer, de la douleur d’une respiration coupée. Elle passa quelques jours au bord de la syncope. A plusieurs reprises, elle perdit connaissance, et, même dans ses moments de lucidité, riant et pleurant comme une folle, elle s’effondrait.
Heureusement, le désespoir et la torture de ma femme ne durèrent que quelques jours. Elle se ressaisit rapidement. Comme l’enfant n’était plus là, elle commença à déployer une volonté terrifiante à se soutenir elle-même. Cette fois, ce ne fut pas par l’espoir et la prière, mais par le ressentiment et la colère et l’obstination.
A vrai dire, depuis que la disparition d’Aram s’était concrétisée, ce fut grâce à la diaconesse Kim, notre voisine, que ma femme se releva si vite. La diaconesse Kim qui avait une boutique de couettes traditionnelles, à une ou deux portes de notre pharmacie -, même si son motif initial était différent, par une méthode étrange ses sollicitations sortirent brusquement ma femme du désespoir.
– Venez au devant de notre Sauveur Jésus-Christ. Et appuyez-vous sur son amour. Nous soutenons avec le Sauveur tous ceux qui portent un lourd fardeau. Il partage tous les chagrins de l’âme blessée et il la guérit avec l’amour. Maman d’Aram , vous ne pouvez pas supporter seule ce qui vous blesse. Vous ne pouvez pas supporter seule ce fardeau……
La diaconesse Kim utilisa ce genre de paroles de consolation et de sollicitude. Qui eurent une répercussion inattendue sur ma femme. Ce n’était bien sûr pas la première fois que la diaconesse Kim la poussait à croire. Elle, qui se passionnait non seulement pour sa boutique de couettes, mais aussi pour son temple, avait poussé ma femme à se convertir avant même l’histoire d’Aram.
– Maman d’Aram, même vous, vous devez croire. Pour vivre, il n’y a rien de plus important que la foi. Une vie sans foi n’est qu’une vie illusoire. Quand il a la foi, l’homme et sa vie changent du tout au tout.
Mais ma femme n’avait pas voulu écouter.
La diaconesse, de cinq ans plus âgée qu’elle, avait quand même continué à venir régulièrement, sans regret.
– Vous verrez. Un jour, je vous conduirai vers notre Seigneur. Vous aussi, vous vous trouverez un jour dans une situation difficile et douloureuse. Ce jour-là, vous aurez inévitablement besoin d’un geste du Seigneur. Alors, bien sûr, je……
Comme pour attendre l’occasion, elle s’interrompait continuellement. Ce n’étaient pas des propos méchants, alors ma femme les laissait passer.
Pourtant, comme elle l’avait prévu, l’accident de l’enfant était arrivé.
La diaconesse Kim, comme si elle avait voulu le montrer, comme si le moment attendu était arrivé, s’était précipitée à nouveau vers ma femme lorsque l’enfant avait disparu. Après avoir exprimé son inquiétude, elle l’avait encore poussée à croire.
– Venez près du Seigneur. Le Seigneur est auprès de ceux qui souffrent dans l’inquiétude, comme la maman d’Aram, et il est venu sur terre pour alléger leurs fardeaux avec son amour. Dans votre situation, vous devez aller vers le Seigneur et reposer votre âme accablée sur son amour infini.
Était-ce parce que la situation de ma femme était si grave.
– Est-ce qu’il sait déjà tout ? Est-ce qu’il peut faire tout ce qu’il veut ?
Cette fois, ma femme avait tendu l’oreille et demandé à la diaconesse Kim comment elle priait. La diaconesse n’avait absolument pas hésité.
– Dieu est omniscient, omnipotent et il est la providence de l’univers. Jésus est le fils unique de Dieu.
– Est-ce qu’il sait ce qui est advenu de notre enfant ?
– Non seulement il le sait, mais il prend soin de lui avec amour. Alors ne vous inquiétez pas trop, allez d’abord vers lui et appuyez-vous sur lui.
– Est-ce qu’il va faire revenir notre enfant ?
– Si c’est ce qu’il veut…… Mais vous devez avant tout croire en lui. Parce qu’il attend que vous ayez la foi.
C’était évidemment pour la consoler, mais, devant l’anxiété pitoyable et l’inquiétude de ma femme, la réponse de la diaconesse était proche de l’affirmation.
C’était sans doute la raison pour laquelle elle avait changé d’avis. Si cela pouvait lui permettre de retrouver son enfant, elle était prête à sauter dans le feu de l’enfer. Elle cherchait un soutien en se raccrochant non seulement à Dieu, mais au moindre fétu de paille. Quoi qu’il en soit, ma femme se rendait déjà au monastère bouddhiste pour offrir des cierges.
Ma femme se décida à suivre la diaconesse.
Pendant trois ou quatre semaines, elle alla à l’office prier et présenter des aumônes. Elle donna sans réfléchir des sommes importantes à la quête tout comme elle avait offert des cierges au temple.
Mais ce n’était pas le signe qu’elle avait la foi. C’était plutôt l’expression de son espoir pressant de retrouver son fils. Ce n’était que pour favoriser la recherche de son fils, tout comme lorsqu’elle allait prier au temple bouddhiste.
Peut-être Dieu voyait-il en elle, car ses espoirs ne se réalisèrent pas. Malgré sa quête sans limites, au bout du compte l’enfant n’était pas revenu. L’affaire s’achevait en tragédie épouvantable.
Ma femme n’avait plus confiance en la force et en l’amour de Dieu. Il ne lui restait que la rancœur. Elle n’avait désormais plus la force de penser à « Dieu », ni amour, ni ressentiment. Après avoir vu le cadavre atroce de son fils, ma femme erra un long moment dans l’obscurité de l’enfer, comme si elle avait tout perdu.
Pendant cette période, comme si elle avait deviné dans quel état était ma femme, la diaconesse Kim ne s’était jamais montrée. Puis, une semaine environ après la découverte de l’enfant, elle revint chez nous voir ma femme. A son habitude, elle voulait la consoler au nom de son Seigneur. Mais, ce jour-là, ma femme qui était allongée avec un mal de tête n’avait aucune raison de prêter l’oreille à des paroles consolatrices. Au début, elle ne sembla même pas remarquer sa présence. Quand quelqu’un venait lui parler, ma femme se contentait de regarder le plafond. Affectant de ne pas remarquer pas cette réaction, la diaconesse offrit ses paroles consolatrices.
– Je suis tout à fait capable de comprendre votre cœur douloureux et brisé. Vous avez besoin de vous confier et d’obtenir un soutien. C’est très difficile en ce moment, mais efforcez-vous d’ouvrir doucement votre cœur. Essayez d’accueillir sincèrement le Seigneur au fond de votre cœur douloureux. Vous pourriez trouver un apaisement considérable……
La force de persuasion de la diaconesse était sans doute très authentique et très sincère. Avait-elle réussi à rouvrir les yeux de l’âme de ma femme. En tout cas, celle-ci, qui contemplait faiblement le plafond comme si elle avait perdu l’esprit, se mit un peu après à pleurer. Après un long moment, elle secoua lentement la tête, comme si elle retrouvait ses esprits.
– Tout cela est inutile. L’amour de Dieu est un mensonge. Si Dieu est vraiment omniscient et omnipotent, pourquoi a-t-il fait ça à notre Aram. Ce pauvre petit, quel crime avait-il commis…… Si l’amour de Dieu était si grand, il aurait dû empêcher cela dès le début.
C’était une supplication imprégnée de résignation et de rancœur. Mais c’était aussi le signe qu’elle retrouvait ses esprits après un long moment.
Alors, comme si elle avait repris courage, la diaconesse recommença à tenter de la convaincre.
– Maman d’Aram, n’en voulez pas au Seigneur. Si vous gardez de la rancune dans votre cœur, c’est que vous souffrez encore. Bien sûr, ma requête est encore inadmissible pour vous, mais vous devez essayer de conserver de la douceur dans votre cœur et accepter l’amour du Seigneur. L’amour du Seigneur et de la divine providence sont inaccessibles à la compréhension humaine. Ce qu’Aram a souffert est triste aux yeux des hommes, mais on ne peut jamais savoir ce que peut faire la providence. Alors, si vous croyez à l’amour, à la providence et au pouvoir du Seigneur, Aram sera secouru. Qui sait si ce qui est arrivé à Aram n’est pas un signe du Seigneur pour nous accorder un amour encore plus grand que ce que nous connaissons. Il est possible que le Seigneur ait appelé Aram auprès de lui plus tôt que les autres par amour……
Juste à ce moment-là. Pour ma femme, la consolation de la diaconesse était peut-être excessive. Ou bien peut-être ne pouvait-elle pas faire taire la rancœur et l’imprécation dans son cœur, même si elle devait en mourir. A cet instant-là, ma femme s’assit brusquement. Puis, comme si elle tenait tête à Dieu, elle cria à la diaconesse Kim.
– Non, Dieu ne sait rien du tout. Si Dieu était réellement omniscient et omnipotent, il n’avait pas besoin de cacher si longtemps le diabolique assassin d’Aram. Aram est mort et le coupable n’a même pas été arrêté. Si Dieu sait tout, pourquoi ne désigne-t-il pas cet homme. Il le sait, alors pourquoi le cache-t-il. Si c’est cela, il n’y a pas de différence entre Dieu et ce salaud. Dieu savait tout, et il a laissé tuer mon fils. Depuis le début, ils ont comploté ensemble.
C’était une explosion de rancœur. C’était l’épanchement d’une rancoeur et d’une colère qu’on ne pouvait condamner. Parce que si le cadavre de l’enfant avait été découvert, le coupable n’avait toujours pas été arrêté. Parce que le désespoir et la tristesse de ma femme désiraient plus que tout voir le visage du coupable.
Il n’y avait donc aucune raison que l’explosion de rancœur et vengeance de ma femme se calme.
– Dieu ne sait pas. Dieu incapable de désigner le meurtrier, l’amour, la providence, ce ne sont que des âneries. Je l’attraperai avant Dieu. Je le poursuivrai jusque dans le feu de l’enfer, et je le traînerai par le cou.
Ma femme en voulait surtout mortellement à Dieu, et son désir de vengeance enflammée lui permit en quelques jours de s’extraire de ce marais de profonde affliction et de désespoir. A partir de ce jour, comme si elle n’était plus elle-même, elle consacra sa volonté surhumaine à poursuivre le coupable.
Même si elle n’était pas d’accord avec la diaconesse Kim, c’était grâce à elle que ma femme semblait à nouveau capable de tenir. Cette fois, la colère et l’imprécation et la vengeance provenaient peut-être d’un instinct reconnaissant et dynamique pour se supporter, plus fort même que la providence ou l’amour divin.

3

Pendant quelque temps, ma femme, dévorée par un terrible esprit de vengeance, brûla de la fièvre d’attraper le criminel.
Pourtant, au bout du compte, il ne lui fut jamais donné l’occasion de d’assouvir son désir de vengeance. Ce n’était pas que le coupable n’avait pas été arrêté. Il avait astucieusement pris toutes ses précautions, et il n’avait pas été facile de le démasquer après la découverte du cadavre d’Aram. Le directeur de l’institut de calcul au boulier avait un alibi presque parfait pour ce jour-là et il était du genre d’homme rusé et hardi capable de prendre la tête des recherches de l’enfant disparu. Vers la fin du mois de juin, trois semaines avant qu’Aram soit retrouvé, le criminel Kim Tosôp était relativement sûr de son fait parce que son institut se trouvait lui aussi dans la zone à reconstruire et qu’il allait devoir quitter cet immeuble. Mais, comme je l’ai déjà dit, le directeur Kim Tosôp avait très vite été suspecté, et il s’était avéré qu’il était réellement coupable. Il n’avait pas pu échapper à l’intuition maternelle de ma femme, ni à la ténacité de la police. Celle-ci obtint en même temps l’aveu de son crime et des preuves matérielles.
Mais la rancœur de ma femme ne pouvait pas se satisfaire de l’arrestation du coupable. Que le criminel soit arrêté ne la soulageait pas, elle voulait lui arracher les yeux elle-même et mâcher son foie. Elle voulait lui lier les mains dans le dos, lui tordre le cou et l’enfouir dans le sous-sol, comme il l’avait fait à son enfant.
C’était tout à fait normal, mais les autorités ne lui fournirent pas l’occasion de se venger. Après l’aveu de son crime, le coupable fut placé hors d’atteinte de ma femme. Puis des gens qui n’avaient aucun lien avec la mort tragique de l’enfant enquêtèrent sur les mobiles et le déroulement du crime, le condamnèrent à mort au cours d’un procès et l’enfermèrent dans un solide bâtiment en briques.
De la sorte, ma femme perdit l’objet de sa vengeance pleine de rancœur. Tout ce qu’elle avait pu faire pour endurer sa vengeance brûlante, cela avait été le traiter d’assassin psychopathe pendant l’enquête de la police et de perdre connaissance après l’avoir maudit dans la salle d’audience.
Il n’y avait aucune raison que sa rancœur s’apaise.
Mais en y repensant maintenant, ce fut peut-être une bonne chose pour elle. Car, avec dans le cœur le feu brûlant de la vengeance, elle pouvait tenir. Car son dernier véritable malheur germa à partir du moment où son tragique désir de vengeance commença à faiblir.
Mais je ne pouvais vraiment pas le savoir à ce moment-là. Et il en allait certainement de même pour ma femme.
Elle vécut au jour le jour à ruminer sa vengeance. Le type avait été emmené loin d’elle, mais le but de sa vengeance ne s’effaça pas. Kim Tosôp lui-même pouvait-il comprendre le poids de son crime. Il avait accepté sa condamnation et renoncé à son droit à un appel, il attendait le dernier jour de son destin comme condamné à mort, parce que les autorités ne se hâtaient pas de faire exécuter sa peine.
Pour ma femme, de toute façon, l’objet de sa vengeance était toujours là. Elle attendit donc avec impatience le jour où il tomberait en enfer, pendu par le cou au plus vite. D’un autre côté, elle voulait déchirer son corps de ses mains et le jeter dans le feu de l’enfer. Dans ces moments-là, elle redoutait qu’il subisse rapidement la pendaison.
Elle-même était agitée comme un animal sauvage enfermé derrière des barreaux et énervé par les visiteurs. Néanmoins, elle tenait encore assez bien. Pour ma femme, il n’y avait toujours aucun signe que les autorités allaient hâter la pendaison du type.
Le temps passant ainsi, l’automne était venu et on était déjà début octobre. En raison de la situation pitoyable de ma femme, la diaconesse Kim reprit ses visites. Elle l’exhorta à la tranquillité du corps et de l’esprit, avec une foi authentique.
– Maman d’Aram, calmez-vous maintenant. Essayez de réduire votre rancœur et votre haine à l’égard de cet homme. Vous n’êtes pas dans votre état normal. Ce n’est pas que je n’ai pas compris votre situation regrettable, mais vous ne pouvez rien faire directement contre cet homme. Il va certainement payer le prix de son crime, même si on ne s’occupe plus de lui. Si vous conservez votre ressentiment et votre colère, vous n’en souffrirez que plus. C’est vous qui tomberez malade.
Selon la diaconesse Kim, c’en était fini du jugement de cet homme. Il ne restait que le jugement de Dieu. Ma femme devait donc s’en remettre à Dieu au lieu de lui garder rancune et de le maudire. Il fallait qu’elle reprenne ses esprits pour trouver l’apaisement. Et, si cela était possible, qu’elle pardonne à ce type et qu’elle ait pitié de lui.
– Ce n’est pas seulement pour lui. C’est davantage pour vous que pour lui. Et pour l’esprit de ce malheureux Aram. Vous ne devez pas conserver ce ressentiment profond. Efforcez-vous de vous calmer. Si vous faites cet effort, le Seigneur vous aidera.
Elle lui dit que les hommes n’avaient pas le droit de juger les autres hommes, en quelque occasion que ce soit. Seul Dieu peut juger les hommes. Le devoir des hommes est de pardonner aux autres. Quand on refuse et qu’on conserve rancœur et volonté de jugement, cette rancœur et cette condamnation se transforment en reniement de soi.
Cette fois encore, ma femme refusa absolument de prêter l’oreille à ce plaidoyer. Elle se mit même en colère, rejetant l’argument de la diaconesse selon lequel on n’avait pas droit de juger les autres et qu’il fallait autant que possible pardonner.
Mais la diaconesse Kim n’y prêta pas attention. Certaine cette fois que ma femme avait besoin de son aide, sa conviction se fit plus opiniâtre et sincère que les autres fois. A mes yeux aussi, ma femme avait besoin d’une aide de ce genre. Pleine de rancœur et d’esprit de vengeance, elle n’était plus dans son état normal. Parce qu’après la découverte du cadavre d’Aram, dans son terrible désespoir, c’était grâce à son ressentiment qu’elle pouvait tenir. Il était vrai que la virulence était nécessaire et la source de son instinct de vie. Mais c’était tout au plus un expédient temporaire. Elle ne pouvait certainement pas appuyer toute sa vie là-dessus. Cela ne pouvait être la vie d’une personne normale. Ma femme devait redevenir elle-même. Elle devrait de toute façon oublier son fils un jour et abandonner sa rancœur et son désir destructif de vengeance. Et, dans cette difficulté, se résigner à la vie quotidienne.
Le conseil de la diaconesse Kim n’était pas mauvais. Le moment était maintenant venu pour ma femme de prêter l’oreille aux droits des hommes et à leurs limites. Elle semblait avoir besoin de la diaconesse Kim et de la volonté de Dieu. Donc, moi aussi, je l’exhortai de tout mon cœur. A l’invitation de la diaconesse Kim, nous allâmes tous deux au temple, et je prêtai main forte à la diaconesse afin de conduire ma femme dans le droit chemin.
Mais dans quelle direction la faire bouger. Avec la force de persuasion de la diaconesse et ma sollicitation continue, elle finit par ouvrir son cœur, de façon complètement inattendue. Dès lors, avec une passion étonnante, elle passa ses journées dans le culte et la prière.
Mais ce n’était pas une foi venue du fond de son cœur. Ce n’était pas pour retrouver la sérénité de l’âme, ni pour reprendre la force et le courage de tenir. Ce n’était pas non plus pour renoncer à sa haine envers le coupable ou lui pardonner. Le cœur humain ne peut pas changer ainsi d’un seul coup.
Sachant cela, elle se rendit au temple pour porter secours à l’âme de l’enfant. L’espoir et la prière n’étaient plus dirigés que vers la vie future de son enfant. A la maison et au temple (évidemment !), elle ne cessait d’évoquer pour lui la vie éternelle et ses espoirs de vie dans l’autre monde. Elle fondait ses espoirs sur ses offrandes pour l’âme de son enfant.
Mais je ne pensais absolument pas à le lui reprocher. Sous n’importe quel prétexte, ma femme, donc, se rendait au temple. C’était important pour elle. A fréquenter le temple pendant un certain temps, il lui était possible d’acquérir une foi véritable. Alors, les blessures de son cœur une fois pansées, elle redeviendrait ce qu’elle était autrefois.
La diaconesse Kim le souhaitait aussi en son for intérieur. Elle la soutint donc dans son fanatisme soudain, faisant mine de ne pas le voir. Avec une patience sincère et solide, elle persista dans ses efforts pour la guider vers la vraie foi.
Notre espoir n’avait donc pas été vain.
Ma femme sembla lentement comprendre le véritable amour de Dieu. Et, avec cet amour, elle semblait certaine de pouvoir porter secours à son enfant.
Un signe montrait que sa haine et sa rancœur diminuaient. Elle était redevenue douce comme avant.
Elle alla même jusqu’à pleurer des larmes de reconnaissance, montrant qu’elle s’en remettait à l’amour divin.
– Seigneur, je vous remercie…… Merci pour votre amour et pour votre gratitude.
Comme si elle avait elle-même compris son propre changement, elle n’eut plus à la bouche que des remerciements envers Dieu. Après s’être tué au travail, à l’heure du repas, lorsque les enfants disent mon Dieu, merci de nous avoir accordé ce repas délicieux, est-ce que l’état d’esprit du père qui entend cette prière est le même que le mien. Ses fréquentes prières de gratitude me procurèrent un léger sentiment de trahison, à moi qui avait tout consacré à ma femme et à mon fils pendant cette période.
Pourtant, quoiqu’il en soit, notre joie ne pouvait s’exprimer avec des mots. La foi de ma femme et son retour nous offraient l’occasion d’échapper au cauchemar, une fois effacée les blessures de nos cœurs. En tout cas, je pouvais à nouveau espérer un changement chez ma femme.
L’espoir et l’attente de ce changement étaient sans doute encore plus forts chez la diaconesse Kim, qui était le guide de la foi de ma femme. Tout comme elle semblait recevoir du courage de la part de ma femme, elle stimulait davantage encore sa foi. Elle la persuadait qu’elle devait désormais pardonner au coupable. On n’a pas le droit de juger les autres, mais pour recevoir le Seigneur, il faut au préalable faire le vide dans son cœur, car si on y laisse un peu de rancœur et de haine, il est évident que la place manquera pour accueillir l’amour et les bienfaits du Seigneur. Elle lui dit qu’il valait mieux pardonner et arracher ainsi les racines de la rancœur, de la colère, de la haine et de la malédiction dans son cœur, pour accueillir magnifiquement le Seigneur. Elle lui dit qu’elle en recevrait immédiatement tous les bienfaits.
– On dit que les hommes ne peuvent pas vraiment comprendre l’histoire de la profonde providence divine. Qui aurait pu savoir que le malheureux accident d’Aram serait pour vous l’occasion d’accueillir le Seigneur. Dieu qui a déjà préparé cette faveur et cet honneur a simplement testé notre amour pour nous fortifier et nous recevoir. Nous, nous devons supporter cela avec joie. Devant l’histoire de la providence et de l’amour délicat de Dieu, comment ne pas croire que l’âme d’Aram sera secourue. Essayez donc de pardonner au coupable. Ce sera l’intention et la joie de Dieu.
La diaconesse Kim priait pour le secours d’Aram et demandait sincèrement « Pardon ». Pas seulement une ou deux fois, mais continuellement, avec obstination, dès qu’elle en avait l’occasion. Pendant ce temps, il semblait que ma femme commençait à faire de la place pour cela dans son cœur. Sa foi semblait continuellement croître et à germer.
Les manières de parler et l’expression de ma femme ne cessaient de s’adoucir. La vie aussi reprit son cours (vers la fin du procès du criminel, je rouvris tout seul les portes de la pharmacie, et, un jour, elle recommença à venir s’asseoir quelquefois à côté de moi), et elle semblait réellement apaisée. Elle ne parlait presque plus de vengeance et de rancœur. Un jour enfin, elle me demanda calmement, avec le visage de celle qui s’éveille d’un long sommeil.
– Ce type…… ce pauvre homme, il n’a pas été exécuté, n’est-ce pas……
Ma femme le savait parfaitement, mais le ton de sa voix signifiait que c’était plutôt une bonne chose.
Comme la diaconesse l’avait espéré, elle avait enfin réussi à pardonner, il fallait qu’elle lui pardonne, il était certain qu’elle voulait lui pardonner. Vers le milieu du mois de décembre, à la fin de cette année épouvantable -, sept mois après la mort tragique d’Aram. La condamnation à mort de Kim Tosôp fut confirmée, deux mois environ après que ma femme avait recommencé à fréquenter le temple où l’avait conduite la diaconesse Kim.

4

On dirait qu’il y a un chemin que les hommes doivent emprunter et un chemin qu’ils ne doivent pas emprunter.
Et il y a aussi des choses que les hommes peuvent faire et d’autres qu’ils ne peuvent pas faire.
Que ma femme ait pu pardonner au criminel Kim Tosôp était une meilleure chose pour elle que pour les autres. Mais il était suffisant pour elle de le faire dans son cœur. Il n’était pas nécessaire de lui en demander davantage. Il n’était pas nécessaire d’en espérer davantage. Si cela avait été, ma femme aurait au moins pu sauver sa vie.
Ma femme commença à espérer inutilement. Cela provoqua sa dernière tragédie. Orgueilleusement, elle voulait avoir la preuve qu’elle avait pardonné. C’était au criminel objet de sa rancœur et de sa vengeance qu’elle voulait maintenant pardonner.
– J’aimerais aller une fois à la prison pour le rencontrer.
C’était dix jours après avoir pensé lui pardonner. Elle qui était venue à la pharmacie tous les jours m’avait soudain adressé la parole. C’était la preuve qu’elle s’était forgée une conviction à propos du pardon. De plus, elle avait le ton de celle qui avait réfléchi longtemps. Autrement dit, elle cherchait une occasion concrète pour mettre de l’ordre dans son cœur Elle dit qu’elle allait le rencontrer pour lui pardonner directement et qu’ensuite son cœur serait lavé et apaisé. D’un mot, elle voulait obtenir une preuve de pardon.
Était-ce bien nécessaire pour ma femme et aussi pour le condamné à mort Kim Tosôp. Je n’avais pas très envie de lui donner mon accord. Parce que je sentais que tout cela était un peu excessif. Parce que je sentais que ma femme était excessivement anxieuse.
– Je ne sais pas trop, est-ce que c’est vraiment nécessaire. Si vous lui avez pardonné dans votre cœur, ça suffit, vous n’êtes pas une sainte……
Je cherchais vaguement à l’en dissuader. Mais comme elle avait parlé, elle n’avait pas l’intention de changer d’avis. C’était comme une dette dans son cœur qu’elle devait acquitter afin d’accueillir le Seigneur, et elle croyait absolument qu’il lui fallait accomplir cela. A vrai dire, elle avait peut-être encore besoin d’une preuve à laquelle se raccrocher.
D’emblée, mon accord lui avait été inutile. Ce qu’elle avait dit n’était en rien une discussion à ce sujet. Ce n’était pas moi, mais la diaconesse Kim son véritable interlocuteur pour ce genre de chose. Lorsqu’elle m’en parla, il semblait qu’elle en avait déjà discuté longuement avec la diaconesse.
Un jour, cette dernière vint me trouver en cachette à la pharmacie. Comme elle n’était que rarement venue, sa visite prouvait qu’elle n’était pas sûre d’elle. A vrai dire, de son point de vue, ma femme ne s’était pas encore vraiment décidée.
– Pour cette affaire, il m’a semblé que le mieux était d’en discuter avec vous. Étant donné que la maman d’Aram est encore très ébranlée, je crains qu’elle ne reçoive un nouveau choc imprévu.
Mais comme la diaconesse Kim était une personne très pieuse, elle était déjà convaincue. Elle me demanda mon accord en ajoutant qu’il s’agissait de toute façon d’une démarche nécessaire pour ma femme.
– De toute façon, la maman d’Aram a besoin d’une occasion pour s’en assurer et je vais l’accompagner afin d’éviter un accident. Si je suis à ses côtés, il n’y aura aucun problème. Et si elle ne reçoit pas un nouveau choc, même si elle ne parvient pas à se décider à propos de son pardon, elle ne risque rien. Si vous en êtes d’accord, je vais préparer cette visite. Si cela ne m’est pas possible, je pourrais toujours demander l’aide de notre pasteur.
En ce qui me concernait et dans mon humeur, je ne pouvais m’y opposer. Non seulement personne n’avait guidé ma femme davantage qu’elle, mais elle en avait vraiment besoin et il ne me restait plus qu’à m’en remettre à la diaconesse.
– Quoi qu’il arrive, je compte sur vous.
J’arrêtai cette décision sans pouvoir éteindre un dernier rayon de doute. Pour ma femme en tout cas, le jugement de la diaconesse Kim était toujours fondé, et il me semblait qu’elle lui faisait absolument confiance.
C’était une pensée imprudente et légère. Il était irresponsable de ne pas comprendre ma femme et les limites de la volonté humaine. Comme elle n’était pas très sûre d’elle-même, sa décision eut une conséquence épouvantable. Un rayon de mon inquiétude fit apparaître la terrible réalité.
L’entrevue de ma femme fut facilement organisée, plus tôt que prévu. Pendant quelques jours, la diaconesse Kim courut dans divers organismes, précédée par le pasteur de son temple et elle n’eut pas de difficulté à organiser l’événement. Ma femme rendit donc visite au condamné à mort, par l’entremise de la diaconesse. C’était le 23 décembre, au plus fort de l’ambiance de Noël.
Pour ma femme, le dernier pas vers la catastrophe.
Après sa visite au condamné à mort, tout redevint inutile. A partir de cette entrevue, elle resta couchée, la tête bandée comme si elle avait la fièvre. Les yeux vagues et l’esprit vide, elle était tourmentée par le chagrin. Son désespoir cruel était revenu et les effets de sa guérison partis en fumée. C’était peut-être parce qu’elle ne pouvait lâcher le fil de sa foi. Elle ne manifesta plus de désir terrifiant de vengeance ou de colère, comme précédemment. Cependant, dans sa frustration, confusément, elle ne cessa de remâcher son espoir sans limite. Ma femme, qui n’avait oublié ni vengeance ni colère, était toute à son désespoir.
Mais je ne pouvais pas savoir ce qui s’était passé lorsqu’elle avait rencontré cet homme. Quand je le lui demandais, elle ne voulait pas ouvrir la bouche. Parler lui semblait absolument inutile et l’ennuyait. Elle ne voulait même pas toucher à la nourriture. Elle avait l’aspect d’une personne qui avait tout abandonné d’elle-même et autour d’elle.
Bon sang, je n’arrivais pas à comprendre. Je ne pouvais pas en apprendre davantage par la diaconesse. Je la rencontrai quand même pour lui demander des détails. Mais la diaconesse ne comprenait pas non plus ce qui s’était passé ce jour-là.
– Il ne s’est rien passé pendant cette rencontre. L’entrevue s’est terminée sans problème.
Quand je lui demandai si c’était parce que le type était si effronté et violent que ma femme n’avait pas pu lui pardonner, elle me répondit que c’était tout le contraire.
– Loin d’être cruel, il a docilement reconnu toutes ses fautes et il l’a sincèrement suppliée de lui accorder son pardon. C’était plutôt comme s’il demandait une punition à la maman de l’enfant plutôt que son pardon. Si cela pouvait consoler le cœur de la mère, il était prêt à accepter avec plaisir n’importe quelle punition pour ses fautes. Et c’était sincère, car il avait déjà accepté le Seigneur et il suivait son enseignement.
Elle dit que le type s’était déjà repenti de ses péchés au nom du Seigneur et il jouissait de la paix du cœur dans l’amour et le pardon du Seigneur. Comme preuve de pénitence et pour rendre au Seigneur le bienfait de son amour, il s’était engagé à donner ses reins et ses yeux après sa mort. Son cœur était tellement en paix qu’il attendait avec impatience son dernier jour dans ce monde.
– Parce que ce sera le jour où il se trouvera aux côtés du Seigneur. Il croit de tout son cœur et attend avec joie. Il a reçu le pardon du Seigneur. Et il est prêt à suivre la voie du Seigneur avec un cœur plus propre que quiconque.
La diaconesse Kim affirmait que le Seigneur avait déjà accepté le remords de cette âme, et que ce type était devenu un enfant dans l’amour du Seigneur, exactement comme ma femme. Donc, en tant qu’enfant du Père, il était déterminé à pardonner la malédiction et la vengeance de ma femme. Il semblait même avoir vraiment soif du pardon de ma femme. C’était un homme qui avait besoin du pardon ultime de ma femme. Mais elle n’avait pas pu lui pardonner lorsqu’elle l’avait rencontré.
– Franchement, je n’ai pas pu la comprendre. Au contraire, j’ai été très déçue. Parce que j’ai compris que la maman d’Aram ne pouvait pas lui pardonner. Parce que sa foi en notre Seigneur était insuffisante.
La diaconesse jugeait qu’elle ne lui pardonnait pas parce qu’elle n’avait pas confiance. Et elle l’avait réprimandée de ne pas pardonner alors que le Seigneur l’avait fait. Elle ne pouvait pas comprendre pourquoi ma femme conservait encore de la rancœur, elle qui avait marché vers le pardon.
Mais la diaconesse Kim ne pouvait pas savoir quelle était l’origine profonde de ce nouveau désespoir de ma femme. Comme la diaconesse m’avait raconté cela après avoir visité ensemble les lieux du crime, il ne me restait guère de moyen pour comprendre ma femme ou la consoler. Une fois entendues les explications de la diaconesse, le désespoir de ma femme devint une énigme encore plus complexe. Était-elle incapable de pardonner. N’était-ce pas pour lui pardonner qu’elle l’avait rencontré. Et puis n’avait-il pas fait pénitence et n’était-il pas en train d’attendre le pardon de ma femme. Pourquoi ma femme qui s’était présentée devant lui était-elle repartie avec un tel désespoir……
Pourtant la réponse à toutes ses énigmes était vraiment très proche. Non, elle se trouvait dans l’explication mêlée de critique de la diaconesse, dans le sentiment de trahison que je ne pouvais comprendre. D’une part, j’approuvais relativement les explications de la diaconesse, d’autre part il était vrai que je ressentais comme un vague sentiment de trahison. La réponse à cette énigme était cachée dans ce sentiment confus de trahison. Dans cette illusion, je ne pouvais pas comprendre tout seul.
Quelques jours plus tard, je compris. Je saisis pour la première fois l’origine du désespoir de ma femme. Parce que, pour la première fois ce jour-là, je perçai à jour ce sentiment de trahison sans cause.
En y réfléchissant bien, ce fut aussi grâce à la diaconesse. Comme elle était très pieuse, elle avait un amour profond pour ses voisins. Sa vocation était aussi immuable et tenace que sa foi et son amour. Elle n’avait pas tiré un trait sur ma femme. De n’importe quelle façon, elle avait l’intention de tout supporter pour rétablir la foi de ma femme. Elle voulait la rendre capable de supporter le moment de l’amour qui pardonne.
La diaconesse vint la voir tous les jours. Elle la consola et l’exhorta à avoir du courage.
Ma femme ne parlait toujours pas, la consolation et la persuasion venant du seul côté de la diaconesse. Et puis un jour, en réponse à son argumentation opiniâtre, ma femme ouvrit la bouche.
– Vous ne savez pas. Les gens avec une foi profonde comme vous ne savent pas. Je ne peux pas croire profondément comme vous. C’est qu’au contraire parce que je connais les hommes qu’il ne me reste que le désespoir.
Contrairement à ce qu’elle avait fait pendant quelques jours, ma femme ne voulut plus écouter les arguments de la diaconesse. Au lieu de la croire, elle se mit à la blâmer. Elle hurla désespérément comme si elle avait fortifié sa conviction dans le silence.
– Moi aussi, j’ai pensé comme vous que je devais lui pardonner. Alors je suis allée jusqu’à la prison. Mais en fait lorsque je l’ai rencontré, c’est devenu impossible. Ce n’était pas parce que ma foi était trop faible. J’ai senti que cet homme était trop impudent. Comment un homme peut-il être ainsi. Cet homme est le tueur qui a assassiné mon enfant. Comment cet assassin pouvait-il avoir un visage si calme et si paisible devant la mère de cet enfant. Comment un assassin peut-il évoluer au point d’avoir l’air d’un saint. Non, cela n’est pas possible. C’est parce que ce n’est pas possible que je n’ai pas pu lui pardonner.
– Maman d’Aram, cet homme n’a pas pu avoir un visage impudent devant vous. Vous aussi vous l’avez écouté. Cet homme avait déjà accueilli le Seigneur dans son âme. De la sorte, le Seigneur lui avait déjà accordé son pardon. C’est pour cela que son visage et son cœur étaient si paisibles.
La diaconesse Kim s’efforça de rectifier les idées faussées de ma femme.
Mais celle-ci ne voulut pas se soumettre. Toutes deux haussèrent le ton et se disputèrent gravement.
– Oui. Ce n’est pas parce que je ne le voulais pas que je ne lui ai pas pardonné, mais parce que même si je l’avais voulu je n’aurais pas pu. Selon vous, il s’était déjà vu accorder son pardon. Je ne pouvais pas lui pardonner aussi, ce n’était pas la peine. Mais qui pouvait lui pardonner avant moi. Qui donc pouvait lui pardonner son crime avant moi ? Même le Seigneur n’a pas ce droit. Le Seigneur m’a dérobé cette occasion de pardonner. Comment pourrais-je lui pardonner maintenant.
Cette fois, ma femme avait révélé sa vérité et sa rancœur profondes. Mais la diaconesse Kim ne comprit pas bien, car elle s’employa à briser l’obstination de ma femme. Elle s’entêta sur l’histoire de Dieu au point d’en oublier les hommes.
– Mon père Jéhovah le peut. C’est l’histoire de la providence divine. Nous ne pouvons rien savoir de ses intentions profondes. Nous n’avons pas d’autre devoir que de nous soumettre sans restriction aux desseins de Dieu. Il en va de même pour le pardon. Si le Seigneur lui pardonne, nous aussi devons lui pardonner. C’est notre devoir à nous qui sommes les serviteurs du Seigneur omniscient et omnipotent. Vous avez parfaitement entendu ce jour-là, il a dit qu’il s’attendait à de la rancœur ou à une punition de votre part. C’était bien la preuve qu’il était en train d’obtenir la paix de l’esprit et qu’il n’avait pas peur de la mort dans le pardon du Seigneur. C’est pour cela qu’il lui était si facile d’accepter votre rancœur ou votre haine, et qu’il pouvait vous pardonner.
– C’est lui qui me pardonne ? Et en plus le Seigneur lui a pardonné d’abord…… Bon, peut-être que c’est vrai. A cause de ma jalousie et de mon désespoir de plus en plus grands, moi je ne pouvais pas pardonner. Mais est-ce que c’était vraiment l’intention du Seigneur ? Dieu m’a dérobé une occasion de lui pardonner, il lui a pardonné et celui-là m’a pardonné à son tour…… Est-ce cela l’amour équitable du Seigneur. Je ne peux pas croire ça. Si je devais croire, je choisirais plutôt la malédiction divine. Quelle que soit la malédiction qui tombe sur moi, je préfèrerais vivre comme un être humain capable de haïr et de maudire et de se venger……
Ma femme avait enfin exprimé son désespoir ultime. Mais la diaconesse Kim ne voulut pas voir en elle un être humain en train de mourir étouffé. Devant le déchirement cruel de ma femme, elle voulut respecter les principes rigoureux du Seigneur jusqu’à la fin. En tant que représentante du Seigneur, elle tyrannisa plutôt ma femme.
– Je vous l’ai déjà répété plusieurs fois, mais tout ceci est l’histoire secrète de la providence. C’était son intention de porter secours à l’âme d’Aram et de sa maman. Lui pardonner absolument, ce n’est pas nécessaire pour cet homme qui a déjà reçu le pardon du Seigneur, mais c’est pour votre âme. Maman d’Aram, il faut que vous sachiez cela avant tout. Il n’y a pas d’autre voie pour vous. Parce qu’en tant que serviteurs du Seigneur, il ne nous est pas possible de rejeter à notre guise le lien qui nous tient. Tout ce que cela pourra faire, c’est de nous apporter un malheur encore plus terrifiant.
– Ah Ah…… alors moi, je……
Ma femme, après un soupir épouvantable, perdit la parole.
C’est ainsi que la polémique (mais pour ma femme le dernier secours et la dernière bataille décisive de sa vie) extravagante de ce jour-là prit fin.
Pourtant j’avais enfin compris l’origine de son désespoir infernal. Pour la première fois, j’avais pu observer les racines de son terrible désespoir. Ma femme, d’un mot, s’était fait voler l’objet de son pardon par le Seigneur. Et elle avait perdu une occasion de pardonner. Elle avait perdu non seulement sa rancœur, mais aussi l’objet de sa vengeance. Et ce n’était pas tout. Le type qu’elle était allée voir en ayant décidé de lui pardonner avait bénéficié du secours et du pardon du Seigneur avant elle. Les pauvres âmes de ma femme et d’Aram allaient pouvoir être guidées vers les bras du Seigneur par (même pour moi, comment appeler cela pardon) l’infortune de cet homme. Le sentiment de trahison qu’elle éprouvait était aussi clair que normal. Et son désespoir était parfaitement humain.

5

Mais elle n’en avait pas fini là avec son désespoir et son échec. Dans sa chute, ma femme désespérée ne pouvait même pas avoir recours à la vengeance humaine. Ce n’était pas bien sûr à cause des pressions ou des menaces de la diaconesse. Ma femme avait eu suffisamment de foi pour aller voir le type et lui pardonner. A ce point-là, elle avait appris d’elle-même les préceptes de foi et d’amour. Elle reconnaissait cette vérité et cette valeur. Et maintenant, abandonner tout cela, c’était comme s’abandonner elle-même. Elle ne pouvait pas les abandonner. Mais elle ne pouvait plus espérer le « secours » du Seigneur en refusant « l’humanité » en elle-même. Les intentions du Seigneur étaient trop lointaines, et elle ne pouvait plus bouger.
Le cœur de ma femme était en train de se déchirer effroyablement entre la providence divine et son « humanité ».
Mais elle n’alla pas jusqu’à expliquer tout cela à la diaconesse Kim. Parce que c’était inutile. L’imperfection de l’être humain, petit et déplorable -, il était impossible à la diaconesse Kim de partager cette faiblesse et ces limites de l’homme au nom de l’humain.
C’était pour cela que ma femme ne m’avait rien dit jusque-là. Cette douleur et ce désespoir effrayants l’empêchaient de parler.
Mais je pouvais en partie comprendre le désespoir de ma femme. Même sans considérer que j’étais un père qui avait perdu son enfant, j’étais en mesure de comprendre sa douleur au nom de l’humanité vulgaire et anonyme.
De toute façon, à quoi cela pouvait-il servir pour ma femme. Que pouvais-je faire pour la délivrer de sa douleur désespérée et la sauver de sa faillite. Je me contentais de l’observer, sans pouvoir rien faire. En tournant en rond, je me faisais du mauvais sang. Est-ce parce que j’avais cru aux conseils de la diaconesse Kim pour franchir le col de la foi et de la vie. Parce que j’avais considéré que ma femme devait elle-même supporter ou dépasser sa part de souffrance…… Non, bien sûr, ce n’était pas cela. Évidemment, la diaconesse Kim le pensait encore. Elle revint donc voir ma femme, pour la sermonner à propos de la providence et de l’amour du « Père ». Puis elle l’exhorta au courage pour retrouver la foi et servir le Seigneur.
Mais moi je ne pouvais plus. Je n’avais plus de force. Je ne croyais pas non plus que ma femme pouvait. Inquiet pour son désespoir et sa douleur, je troublais sa contemplation avec des bruits inutiles qui n’entraient pas dans ses oreilles, parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen de la consoler.
Ma femme semblait sur le point de sombrer sans force dans son dernier désespoir. Aucun bruit, ni de la diaconesse ni de moi-même, ne lui parvenait plus. A partir de ce jour-là, elle ferma de nouveau la bouche, sans plus boire même une gorgée d’eau.
Mais Ah Ah, comment aurais-je pu deviner jusqu’où plongeaient les racines de son désespoir et de sa douleur. Ma femme mit fin à ses jours. Pour abandonner l’humanité, la souffrance et tout le reste, elle coupa les racines de son désespoir.
Peut-être que la nouvelle de la mise à mort de Kim Tosôp l’y avait encouragée.
L’année avait changé, au début du mois de février, Kim Yosôp fut enfin exécuté par pendaison, et cette nouvelle fut diffusée à la radio. Les quelques mots qu’il avait laissés étaient si forts que même moi je ne pus empêcher mon corps de trembler.
– Pourquoi aurais-je maintenant peur de la mort. Dieu le père a déjà promis d’accueillir mon âme par amour. Non seulement mon âme mais aussi mon corps vont renaître sur cette terre. Parce que je pars après avoir donné mes yeux et mes reins à des frères vivants.
Ce furent ses dernières paroles sur l’échafaud.
– Si j’ai un espoir, c’est simplement de prier pour que les âmes des gens qui sont en peine à cause de moi trouvent ensemble l’amour et le secours de Dieu. Par leur sacrifice et leur souffrance, j’obtiens aujourd’hui une nouvelle âme, mais la famille de l’enfant est toujours dans une souffrance et une tristesse épouvantables. Je vais prier pour eux maintenant et aussi dans l’autre monde. Pour être guidé par l’âme de cet enfant dans le pays de Dieu et pour consoler par l’amour la tristesse de sa famille qui reste……
Pendant ce temps-là, parce qu’elle avait toujours les nerfs tendus à cause de cela. Sans savoir si c’était le jour ou la nuit, elle passait ses journées allongée à regarder le plafond et elle entendit ces nouvelles détestables à la radio.
C’était le 5 février vers le soir.
Deux jours après, n’en pouvant plus, elle avala volontairement des médicaments. Elle ne laissait aucun testament, ni pour la diaconesse Kim qui s’était occupée d’elle jusqu’à la fin, ni pour moi bien sûr.

2008

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *