Monsieur X – X씨

Par Isabelle Sancho et Ki Minmong

L’auteur de ce texte, Kim Tong’in, est un célèbre écrivain coréen qui a même donné son nom à un des deux grands prix littéraires actuels en Corée du Sud, le Dong-In Munhaksang. Né en 1900 à Pyongyang, il se rend en 1914 à l’université Meiji au Japon, où il étudie au département des études chinoises. Après avoir obtenu son diplôme, il poursuit sa formation en s’inscrivant à l’école de peinture Kawabata. En 1919, il participe à la création et au lancement de la revue littéraire Changjo, « Création ». Après avoir divorcé de sa première épouse, il se remarie avec une jeune femme moderne, c’est-à-dire n’ayant pas été élevée selon les principes traditionnels. Il est l’auteur de nombreux sosôl et les critiques sud-coréens contemporains le tiennent pour le précurseur de la modernité dans le domaine de la « nouvelle » coréenne et le classent communément parmi les auteurs naturalistes.


 

Monsieur X

Monsieur X, un employé de la banque AA, était une personne qui détestait céder le pas aux autres.
– Pardon, laissez-moi passer !
– C’est qu’elle est à vous, cette rue ?


Monsieur X s’énerve au quart de tour. C’est pourquoi même ses propres amis avaient grand peur de lui et ils faisaient tout leur possible pour s’en tenir à distance. C’est à cet homme-là, un homme plein de suffisance et n’aimant pas céder face aux autres, qu’il advint bientôt un terrible choc. Il ne s’agit de rien moins que de ceci : tous les jours, lorsqu’il se rendait à la banque, il croisait un homme venant de la direction opposée ; et le visage de cet homme – cet homme qu’il voyait tous les jours – il ne le supportait pas. Cet « homme-là », il marchait le cou tendu en l’air et il s’avançait en martelant le sol à grands pas assurés – l’air de dire : « Quel autre homme y aurait-il en ce monde ; à part moi ? » A chaque fois qu’il croisait cet homme, Monsieur X sentait qu’il rentrait involontairement la tête entre ses épaules.
– Enfoiré !
A chaque fois qu’il pensait cela, Monsieur X rugissait de la sorte dans son coin. Mais il ne décolérait pas. Un matin, Monsieur X prit une grande résolution. « Aujourd’hui mon petit bonhomme, je vais te décocher un de ces regards ; je vais t’étaler ! »
– Comment s’y prendre…
Après avoir mangé son petit déjeuner, Monsieur X surveilla attentivement l’heure puis se mit en route. Tu vas voir ce que tu vas voir ! Fermement décidé, il se rendit à pied jusqu’au lieu où il rencontrait habituellement cet homme – cet inconnu. A cet instant précis, comme pour répondre à l’espérance de Monsieur X, l’homme apparut au coin de la rue puis marcha lentement dans sa direction. C’est bien ce que je pensais ! L’homme avait toujours la tête fièrement dressée en l’air. De sa bouche s’élevait en volutes majestueuses la fumée d’une cigarette ; une fumée qui semblait symboliser toute l’importance du personnage.
Alors Monsieur X rassembla toutes ses forces pour rouler, lui aussi, les yeux de façon de façon menaçante. Ses yeux s’injectèrent de sang ; il en eut même mal.
Mais hélas ! Faisant comme s’il ne s’apercevait pas le moins du monde de l’existence même du terrible regard de Monsieur X, l’inconnu continua son chemin, l’air de rien.
– Une nouvelle injure !
Durant toute sa journée de travail à la banque, Monsieur X ne cessa pas un seul instant de penser à l’injure qu’il venait de subir.
– Cette ordure, je vais le… Hum. Ah ! Eh ! Fait chier !

Cette nuit-là, il parla avec tant d’agitation dans son sommeil qu’il finit par en avoir la fièvre. Sa femme, qui ne connaissait pas la raison de cette agitation, se dit qu’il avait sans doute dû recevoir une gifle à la banque ; ou pire. Très inquiète, elle s’occupa de lui toute la nuit. Mais le lendemain matin, il se leva très en colère. Lorsque sa femme lui demanda : « Tu comptes vraiment aller au travail aujourd’hui ? », il répondit en hurlant que, bien entendu, il irait travailler. Ensuite, il prit son petit déjeuner et sortit à nouveau d’un pas décidé.
– Vraiment ce type, je vais le… Aujourd’hui, il faut absolument que je me venge de l’affront d’hier !
Monsieur X, persuadé que la veille l’homme avait volontairement fumé une cigarette devant lui pour marquer son mépris, se cala lui aussi une cigarette entre les dents et se mit à marcher à pas sonores et assurés. L’homme apparut à nouveau à ce même coin de rue.
Ah ! Te voici ! Monsieur X se dit qu’il lui fallait absolument se venger de la veille et il se mit à marcher à grandes enjambées avec beaucoup de détermination. Mais l’homme avançait en ayant l’air de penser qu’il se moquait éperdument de Monsieur X ainsi que de sa cigarette. Monsieur X suffoquait ; lorsqu’il se trouva séparé d’un peu plus d’une dizaine de pas de cet individu, il toussa rageusement : Hum !
Ce fut à cet instant précis. L’homme, après avoir lentement cligné des yeux une fois, jeta sa cigarette par terre puis, le regard plein de lassitude et de suffisance, il se dirigea vers Monsieur X.
Monsieur X baissa alors involontairement les yeux.
Ah, mince ! Lorsque, reprenant ses esprits, Monsieur X ouvrit brusquement les yeux, il vit qu’il était déjà à quatre ou cinq enjambées de l’homme.
Les battements de cœur de Monsieur X s’accélérèrent comme dans un trépignement.
Mais quelle honte ! Pourquoi ? Pourquoi ai-je donc fermé les yeux ? Quel imbécile je fais ; quel imbécile !
Le lendemain matin un cadavre apparut à la surface du cours inférieur de la Han. Grâce à la lettre qu’on trouva dans la poche du macchabée, on sut qu’il s’agissait-là du cadavre de Monsieur X.
Cette lettre était elle aussi très simple.
J’ai été déshonoré par un individu. Ne pouvant supporter l’affront, je rejette ce monde.
Du haut du pont, X

Texte paru dans le quotidien Dong-A Ilbo, 1er janvier 1925


A propos de Monsieur X

par Isabelle Sancho

A première lecture1 , ce court récit de Kim Tong’in ne cesse d’intriguer. La chute, en particulier, par son incongruité et sa radicalité, nous invite à la relecture. Et ce n’est qu’après une relecture attentive, suscitant le sourire, le rire mais également de sincères interrogations, que l’on peut savourer ce petit délice d’écriture. L’intérêt principal de ce texte nous semble être son indétermination.
Une première indétermination – la plus immédiate – porte sur l’interprétation à en avoir. Quel sens peut avoir ce court récit ? La réponse la plus spontanée est : c’est absurde. Monsieur X est absurde et son histoire est absurde. Si l’auteur a cherché à évoquer ici l’absurdité, cela nous amène à une seconde indétermination : celle du genre de ce texte. Nous pouvons hésiter entre conte, fable, nouvelle ou récit fictif, selon nos catégories classificatrices occidentales. Ce tanp’yôn sosôl coréen a en effet des allures d’apologue sans maxime, de fable sans leçon de morale ni précepte clairement invoqué. Le narrateur est pourtant bien un conteur. Il a en effet recours aux grands procédés rhétoriques traditionnels coréens du conte, de l’historiette, voire de la légende ; bref un récit conté. Nous citerons à ce propos les deux phrases suivantes : « C’est à cet homme-là, un homme plein de suffisance et n’aimant pas céder face aux autres, qu’il advint bientôt un terrible choc. Il ne s’agit de rien moins que ceci : (…) ».
Mais le titre et l’incipit de ce texte pourraient bien nous venir en aide à ce stade de notre réflexion. « Monsieur X, un employé de la banque AA, était une personne qui détestait céder le pas aux autres. » Il s’agit donc ici d’un type humain. Nous allons lire ce qu’il advint à un type d’homme, à Monsieur X. Le nom de ce personnage éponyme est capital. Il s’agit d’un « monsieur tout le monde », de « X », de vous, de moi. Et qu’advient-il de ce « X » ? Il rencontre plus fort que lui ou plutôt, il rencontre un double, son double honni. Situation cauchemardesque, crise essentielle qui ne peut mener qu’à la mort. Ce thème du double nous semble important – nous devons bien avouer ici que la lecture de ce texte nous a rappelé Le Double, « poème pétersbourgeois » de Dostoïevski.
Double est aussi la voix du récit. En entrelaçant narration, discours direct, discours indirect et surtout discours indirect libre, l’auteur a mêlé jugement du narrateur et propos du personnage principal. Le régime d’enchevêtrement de ces deux voix, que l’on trouve à plusieurs reprises dans le texte, rend parfois indiscernables, voire indissociables, le propos du narrateur et celui de Monsieur X. Le narrateur prête sa voix, il est la voix de Monsieur X ; il y a deux voix en une seule. Le texte n’est alors plus que le monologue schizophrénique de Monsieur X. Le manque de communication caractérise notre personnage (absence de communication avec ses amis, sa femme, l’inconnu), enfermé dans son délire comme le lecteur l’est dans le discours de ce dernier. Nous avons affaire ici à un encerclement, un enfermement d’une pensée qui opère par mouvements circulaires allant en se rétrécissant, de même que ces passages où les voix du narrateur et du personnage fusionnent, constituent des « bulles », des moments comme grossis à la loupe par une description lente et méticuleuse, procédant presque en temps réel.
Si la circularité mortifère de la pensée de Monsieur X semble incontestable, le récit forme également un texte clos sur lui-même. Il commence par « Monsieur X » et se termine par « Monsieur X « ; ce qui revient au même comme nous l’avons précédemment évoqué. Par ailleurs, il n’y a aucun référent extérieur et la lecture du texte seul se suffit à elle-même. Mais la circularité qui marque ce texte appelle aussi une ou des relectures, qui ne cessent de susciter des interrogations. Texte clos, Monsieur X n’en demande pas moins une lecture ouverte, infinie.

Petit bijou de la prose coréenne, ce texte est surtout placé sous le signe du rire. C’est ici que nous souhaiterions partager quelques problèmes rencontrés au cours de notre traduction. Le texte original est truffé d’expressions, de descriptions qui provoquent immédiatement le rire du lecteur coréen, ou de celui qui connaît bien la Corée. Nous nous contenterons ici de deux exemples frappants : « Cet homme-là », il marchait le cou tendu en l’air », repris un peu différemment, plus loin dans le texte par « L’homme avait toujours la tête fièrement dressée en l’air », et « Les battements du cœur de Monsieur X s’accélérèrent comme dans un trépignement ». Notre traduction rend certes le sens général de la phrase coréenne mais nous ne pouvons que déplorer de n’avoir pas su en restituer pleinement l’humour. Littéralement en effet, notre premier exemple pourrait se dire en français : « Cet « homme-là », il marchait en élevant beaucoup son nez en l’air » et « le nez de cet homme était toujours pointé en l’air ». Premièrement, lorsqu’en coréen on parle de « nez dirigé ou relevé en l’air », le français préférera, lorsqu’il souhaite garde le sens et l’image, « le cou tendu » ou « la tête dressée en l’air ». Cela nous semble en effet moins incongru. Mais l’expression coréenne, en mettant l’accent sur l’aspect ridicule d’une attitude forcée et bien peu naturelle, provoque immédiatement le rire. Dans le cas de notre second exemple, la traduction littérale est : « les pieds du cœur de Monsieur X trépignaient ». Nous ne pouvons garder cette traduction en français car, loin de susciter le rire, elle risque de ne paraître qu’étrange, bizarre. Or, cette expression est « typiquement » coréenne et, bien qu’elle surprenne également en coréen, elle fait appel à une image couramment invoquée lorsqu’on veut parler d’un état d’énervement extrême. Ainsi, même si nous avons fait des choix de traduction peu satisfaisants, nous tenions à les expliquer et ce, afin de souligner que le ton de ce texte reste incontestablement celui de l’humour.

  1. C’est dans l’espoir de susciter l’envie de lire les œuvres de Kim Tong’in en version originale que nous présentons brièvement quelques commentaires personnels, quelques réflexions nées de la lecture et de la traduction de ce texte.

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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