Festival du film de femmes de Séoul, Jeonju – 전주 서울 여성영화 페스티발

Etat du documentaire, le culte du nombre fait de nouveaux, liberté (limitée) et indépendance

par Erin Sepatu

Un Festival…des Festivals…des « Festivaux » dirait le petit Jojo, adorable bambin dont le fan club coréen ne fait que s’agrandir, s’ajoutant aux 1.7 millions de français qui ont redécouvert les joies et les peines de l’école grâce au film de Nicolas Philibert Etre et Avoir.

Jojo contre le formatage documentaire.
Jojo devenu, bien malgré lui, la figure emblématique de l’école, de la campagne et du cinéma d’auteur le tout dans l’ordre ou le désordre selon les goûts de chacun, il est bien difficile aujourd’hui pour Nicolas Philibert de ne pas être le porte-parole de la classe unique et du retour à la nature. Dans une Corée résolument moderne et urbaine la venue de Nicolas Philibert, en marge des questions sur « Mais y a-t-il des ordinateurs dans les écoles françaises ? » a été l’occasion de se poser quelques questions sur la place du documentaire en Corée. Longtemps interdit, toujours très contrôlé, le documentaire reste le moyen d’expression privilégié des mouvements syndicaux et artistiques. Souvent produit grâce aux contributions volontaires des membres des syndicats, son économie reste « artisanale » et sa diffusion limitée aux cercles syndicaux et aux festivals. La télévision n’offrant pas de cases aux productions extérieures, sauf pour le documentaire animalier, il ne reste plus aux réalisateurs qu’à rentrer dans le rang en intégrant les services de production des chaînes de télévision hertzienne qui produisent des documentaires extrêmement formatés, sinon ils peuvent choisir de rester dans l’anonymat le plus complet !

Le formatage se traduit par l’interdiction de traiter de sujets « ouvertement » politiques, l’autocensure régnant toujours en maître à la télévision. Exit donc tous les sujets qui touchent de trop près aux questions syndicales, aux relations entre les deux Corée, aux problèmes sociaux. Le documentaire à la télévision reste avant tout la « photographie » d’une expérience personnelle dans laquelle le journaliste se transforme en candide et va vivre avec son sujet les mêmes expériences. Le documentaire coréen est donc avant tout une série d’épreuves pour le journaliste, le degré de souffrance et/ou de plaisir exprimé par le journaliste devenant l’indicateur suprême de son niveau d’implication, donc d’information du film. Il n’est donc pas rare de voir de jeunes et jolies jeunes filles s’armer de courage pour nous décrire par la pratique la vie des pêcheuses de l’Île de Cheju, la chasse aux porcs musqués pratiquée par les tribus aborigènes de l’Irian Jaya, la vie dans la forêt amazonienne ou dans une capitale européenne… Les sujets sont nombreux sur-commentés car en plus de l’omni-présence du journaliste / expérimentateur / souffre douleur qui répond à l’adage « s’il le fait, c’est que c’est vrai », la production rajoute en général un commentaire en voix off et s’ingénie aujourd’hui à rajouter des commentaires écrits sur des images déjà sur-expliquées. Trop d’informations tue l’information, a priori pas en Corée !

Le cas Philibert paraissait donc bien irrécupérable au vu de cet état des lieux, mais c’était sans compter sur la force cathodique de Jojo, et aussi l’apparition d’une nouvelle génération de cinéastes de films documentaires comme Kim Dong-Won (Kim Tongwôn) qui se paye « ses documentaires » politiques grâce à la réalisation de films publicitaires (en cours de tournage, un documentaire sur les communistes coréens emprisonnés pendant une trentaine d’années et qui n’ont pas perdu leur foi dans la faucille et le marteau). Plus connus pour son travail sur les « Femmes de confort » coréennes, Byun Young-Joo (Byôn Yôngju) a réalisé trois films sur le sujet, tous diffusés dans les festivals.

Bousculades dangereuses au Festival du films de femmes.
Honneur aux femmes, puisque c’est avec le Festival de films de femmes de Séoul (11-18 avril), qui a accueilli les années passées les production de Byun Young-Joo, que la saison des Festivals a débuté en Corée.

Le Festivalier averti pourra donc, dès l’apparition des premières fleurs, profiter du printemps et des nouvelles productions cinématographiques coréennes. Il est recommandé de se munir d’un « pass » mais aussi de patience avant de se plonger dans le choix des films proposés. Le nombre primant souvent sur la qualité, il est de bon ton, pour tout Festival en Corée, de proposer une liste exhaustive de films. Le but inavoué et inavouable étant de faire aussi bien que le maître étalon des Festivals en Corée qu’est Pusan avec 200 films (et plus) et une moyenne de 140 000 spectateurs.

L’escalade se situe à la fois dans le nombre de films présentés, souvent sans véritable ligne éditoriale, et dans la manière de mettre en scène le tout. Paillettes, discours et effets de mise en scène furent l’apanage de cette 5ème édition du Festival de films de femmes de Séoul. Tout ne fut pas toujours du meilleur goût, le décor fait de fleurs en fils de fer barbelés étaient assez inquiétant tant au niveau du design que de sa localisation dans l’espace d’accueil du centre d’art Dong Soong (Dongsung). Un mouvement trop brusque, une légère bousculade, et la soirée se terminait au mieux avec un vêtement déchiré et au pire avec un œil en moins. Alors qu’il fallait garder l’œil ouvert et le bon pour ne pas s’endormir devant le film de la réalisatrice Park Kyoung-Hee (Park Kyônghûi) qui nous parlait justement des problèmes de vision d’une photographe. A smile ne fit rire personne et tomba rapidement dans les travers du film à thèse. Un film à oublier bien vite et une cérémonie d’ouverture prétentieuse, trop de forme pas assez de fond.

Peu de films coréens cette année, sinon une intéressante sélection de courts-métrages et de films expérimentaux réalisés pour la plupart en DV par de très jeunes cinéastes coréennes. Sur la petite musique de variations sur le même thème, nous pouvions aussi faire le tour des relations hommes-femmes avec Ardor de Byung Young-Joo, sa première fiction et Jealousy is my middle name de Park Chanok (Pak Ch’an’ok) [voir Pusan 2002]. Une importante sélection de films féministes et lesbiens poussent ce festival vers un public de plus en plus de niche et la richesse des précédentes éditions, qui en faisait un vrai lieu de rencontre pour le cinéma fait par des femmes, tend à disparaître. Passé d’une édition bi-annuelle à une par an, il semblerait que la matière asiatique et coréenne en terme de cinéma « au féminin » ne soit pas suffisante, obligeant les programmatrices à se tourner vers une programmation de plus en plus marginale. C’est un choix, respectable, mais qui risque d’enfermer le Festival et de le priver de grands noms de femmes de cinéma d’aujourd’hui qui ne veulent pas se laisser enfermer dans un ghetto.

Jeonju : la Corée d’en-bas regarde celle d’en-haut !
Pour voir des nouveautés, il fallait donc prendre le train, que ceux qui m’aiment me suivent ! direction Jeonju (Chôngju) qui n’est pas une station balnéaire, mais une ville tout de même assez agréable à 300 km au sud-ouest de Séoul. 4 heures de train vous laissent le temps de constater l’ampleur de l’urbanisation grandissante de la Corée car Séoul et ses villes satellites repoussent la ceinture verte à des dizaines de kilomètres au sud. Les rizières qui reprenaient quelques couleurs en cette fin du mois d’avril, le festival a lieu du 25 avril au 4 mai, voient leur espace se réduire de plus en plus au profit d’une urbanisation outrageuse. Les complexes d’immeubles largement inspirés de nos banlieues couvrent aujourd’hui une bonne partie du territoire coréen en voie de sarcellisation complète, si je peux me permettre d’utiliser cette image pour décrire ce paysage de béton et de pierres. Il n’est donc que plus agréable de voir encore quelques toits de tuiles noires subsister sur des maisons traditionnelles coréennes qui se trouvent au pied de l’hôtel où loge la délégation d’invités.

Peur du SRAS oblige, la délégation chinoise est réduite à seulement quelques personnes, la réalisatrice Ning Ying est bien là et pour renforcer la présence féminine, Laurence Ferreira-Barbosa l’a rapidement rejointe. Toujours du côté français, Alain Jalladeau officiait dans le jury et Jean-Claude Rousseau réalisateur minimaliste et quasi ascétique de films documentaires présentait une rétrospective de six de ses réalisations.

De soubresauts en claquements de portes, l’équipe du Festival est aujourd’hui entièrement renouvelée, un nouveau président, de nouvelles programmatrices et une nouvelle ligne de communication. Le Festival du cinéma alternatif se trouve un nouveau slogan « liberté, indépendance, communication », la Corée d’en-bas regarde celle d’en-haut !

Désireux de se positionner face à Pusan, Jeonju pour sa quatrième édition tente d’ancrer sa programmation autour du cinéma numérique, du documentaire, des films expérimentaux, des grands noms du cinéma mondial (rétrospective Glauber Rocha) et propose des « leçons de cinéma » sous l’appellation « Film Makers Forum ». Laurence Ferreira-Barbossa fut la première à présenter au public de Jeonju sa conception du cinéma et cette première expérience intéressante devrait se renouveler.

Cependant, la programmation audacieuse du Festival risque de déranger le public de cette petite ville de province qui pourrait être un improbable concentré de Clermont-Ferrand pour sa localisation géographique et Roubaix ou Tourcoing pour son caractère industriel. Capitale du papier en Corée, Hansol est d’ailleurs l’un des sponsors du Festival, Jeonju bénéficie d’un budget conséquent lui permettant de présenter 170 films et d’inviter une trentaine de personnalités étrangères.

Une cérémonie d’ouverture marquée par une sobriété inhabituelle mais de bon aloi pour un festival coréen. Point de « divertissement traditionnel » long et souvent décalé comme les années précédentes mais une ouverture sobre, suivie d’une série de courts-métrages produits par la commission des droits de l’homme de Corée.

Iconoclaste, ironique et politiquement incorrect voilà une entrée en matière particulièrement innovante pour Jeonju dont le film d’ouverture If you were me faisait écho de bien belle façon aux deux premières parties de son slogan rénové : « liberté, indépendance ».

Liberté d’esprit sans aucun doute grâce au talent des réalisateurs Park Kwang-Su (L’île étoilée), Park Jin-Pyo (Too young to die), Jeong Jae-Eun (Take care of my cat), Yim Soon-Rye (Waikiki Brothers), Yeo Kyun-Dong (Green Fish), Park Chan-Wuk (JSA).

Indépendance dans le choix des thèmes, la place des handicapés et des étrangers dans la société coréenne, la dictature de la beauté et du « bien » parler anglais…

Exercice difficile, chaque réalisateur doit faire preuve d’ingéniosité dans son choix d’histoire tout en collant au plus près au thème imposé. De styles très différents, voire éclatés, certains relèvent avec une plus grande facilité cette épreuve et font de leur court-métrage à la fois une œuvre de cinéma forte en sens et en style.

S’il fallait n’en garder qu’un, j’en retiendrais deux !
Le film de Park Chan-Wuk (Pak Chan’uk), talentueux réalisateur de JSA et Sympathy for Mr. Vengeance: loin d’avoir succombé aux sirènes du Box Office, Park Chan-Wuk utilise sa renommée pour stigmatiser dans Never ending Peace and Love le manque d’ouverture de la société coréenne vis à vis des travailleurs étrangers. Magistralement réalisé entre fiction et réalité, il nous fait découvrir le cas de Chandra Gurong, travailleuse émigrée d’origine népalaise qui passera 6 ans et 4 mois dans une institution psychiatrique pour un bol de nouilles non payé !

Puis Yeo Kyun-Dong (Yô Kyundong) plus habitué des films « faciles » (La Belle, Pornoman) sans grande saveur, réalise un documentaire sans complaisance et voyeurisme sur la vie de tous les jours d’un handicapé cérébro-moteur. Souvent drôle et particulièrement amers son film décrit avec beaucoup d’acuité cette Corée d’aujourd’hui qui a oublié dans son développement extrêmement rapide les personnes différentes.

La liberté a tout de même encore quelques limites puisque de tous les courts-métrages aucun n’aborde directement les questions politiques et encore moins géopolitiques.

Pour le reste du Festival, une sélection de films coréens assez faible, ce qui reflète assez bien l’état du cinéma coréen en 2003. Toujours leader au Box Office grâce à des comédies, des films d’action et des romances, le cinéma d’auteur est à la traîne, ces derniers ayant de plus en plus de difficultés pour trouver des financements et des réseaux de distribution. Le paradoxe coréen du moment est d’être à la fois un exemple au niveau asiatique et même mondial pour la vivacité de son industrie, près de 50 % de parts de marché et plus de 70 films produits en 2002 sans réussir à avoir un « vivier » constant de films d’auteurs susceptibles d’être régulièrement sélectionnés dans les plus grands festivals à l’image des films de Taïwan, de Chine, de Hong Kong et du Japon rarement absents des grandes messes médiatiques que sont les festivals de Cannes, Berlin, Venise…

Bus express, retour à Séoul, le Festivalier se repose avant de repartir au front !

Cannes, Festival du film français de Séoul, Festival de Bucheon (Puch’ôn), Festival d’animations de Séoul et Festival International du film de Pusan, un Festival qui a du PIFF !

20 Mai 2003

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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