Ten Zan ou la drôle d’aventure d’une série B italiano-nord-coréenne

par Lorenzo CODELLI

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« C’est ainsi que nous avons rejoint Pyongyang depuis Pékin à bord d’un avion de l’aéropostale … »

Le nom de Ferdinando Baldi n’est familier qu’à une poignée de cinéphiles fétichistes, amoureux de la grande époque de la série B italienne. Il fut un temps à Cineccita où cohabitaient avec Fellini ou De Sica des réalisateurs de westerns spaghetti bon marché et de péplums plus kitsch encore que ceux de Hollywood. Ferdinando Baldi (né en 1927) fait partie de ces sympathiques cinéastes qui n’eurent jamais la prétention d’entrer dans l’encyclopédie du cinéma. Sous différents noms (Fredy Baldwin, Sam Livingston), il a tourné plus de trente films dont un David et Goliath avec Orson Welles (1959), Blindman (1971), un western avec l’ex-batteur des Beatles Ringo Starr, Action héroïne (1972) un film de gangsters avec Ben Gazarra, ou encore Comin’at ya (1981) un western espagnol en relief avec Victoria Abril à ses débuts.
Cependant l’histoire retiendra surtout dans l’œuvre de Ferdinando Baldi un film d’aventure intitulé Ten Zan the ultimate mission réalisé par Baldi sous le nom de Ted Kaplan en 1988. Cette improbable histoire d’enlèvement tournée en anglais retient uniquement l’attention car elle constitue la seule co-production nord-coréano-italienne (et donc certainement la seule fiction occidentale tournée à Pyongyang à ce jour). Si le film n’est pas censé se passer en Corée du Nord, on reconnaît par exemple dans ces immenses décors désertés, le métro de Pyongyang. Ce gigantisme donne au film toute sa poésie désuète et tout son intérêt. Car l’absence totale d’allusion au contexte coréen permet au fond à Ten Zan de poser une question essentielle : et si P’yôngyang n’était que ça, un énorme décor de cinéma ?
En 2000, ce film a été projeté au festival asiatique d’Udine. A cette occasion Ferdinando Baldi a raconté à Lorenzo Codelli l’histoire de cet incroyable projet nord-coréen, faux film de guerre hollywoodien, destiné au départ à infiltrer le marché vidéo américain en passant à travers l’embargo…


Entretien avec Ferdinando Baldi

par Lorenzo CODELLI

Lorenzo Codelli (LC) : Ten Zan the ultimate mission est-il le dernier film que vous ayez tourné ?

Ferdinando Baldi (FB) : Oui, officiellement, mais j’ai ensuite travaillé aux États-Unis sur des projets expérimentaux de films en relief. Aujourd’hui en Italie, on ne fait que de la télévision. On ne peut plus tourner les films d’aventure spectaculaires que nous exportions dans le monde entier à l’époque de l’âge d’or du cinéma italien.

LC : Comment est né Ten Zan ?

FB : Nous venions de terminer Un maledetto soldato (1987) aux Philippines avec des fonds américains. Il faisait partie d’une série tournée pour le marché de la série B américaine suite à War Bus (1986) qui avait très bien marché. Nos producteurs américains ont rencontré des responsables du cinéma nord-coréen au marché du film du festival de Cannes et ils étaient convenus de faire un film ensemble. Les Nord-Coréens cherchaient un projet. De notre côté, nous avions justement un film prêt à tourner soit aux Philippines, soit au Maroc. J’ai demandé si nous pouvions tourner sur place en Corée du Nord. Ayant réalisé des films à Singapour et en Inde, je me sentais prêt. C’est ainsi que nous avons rejoint Pyongyang depuis Pékin à bord d’un avion de l’aéropostale !

LC : Qui vous accompagnait ?

FB : Le directeur de production Nino Milano. Nous avons demandé auprès des officiels de l’industrie cinématographique nord-coréenne – en anglais via notre interprète – de nous prêter une voiture et un assistant pour les repérages. Nous avons attendu des jours et des jours et finalement on nous a trouvé un véhicule et un chauffeur avec qui nous avons pu visiter certaines parties de la ville. Ils n’avaient pas les moyens techniques de tourner un film de ce niveau, mais tout le monde a toujours été très poli avec nous. Nous avions engagé un acteur américain de seconde zone nommé Franck Zagarino, mais ils nous dirent : « Quoi ! Un Américain ! C’est absolument impossible ! ». Après des discutions à n’en plus finir, nous avons enfin pu le faire venir à Pyongyang. Le scénario prévoyait des scènes au bord de la mer et il nous fut très difficile d’obtenir la permission de nous rendre dans une ville de la côte. Puis, le voyage en bus dura un jour et demi. Nous avions tout l’organisme cinématographique nord-coréen à notre entière disposition, mais nous avons tout de même dû enlever de nombreux passages du scénario.

LC : Ensuite, vous avez fait venir toute votre équipe d’Italie ?

FB : Oui, le directeur de la photo Marcello Masciocchi et son opérateur, Fredi Ungher le célèbre cascadeur et maître d’armes, des acteurs italiens comme Marco di Gregorio et Sabrina Siani, l’acteur espagnol Rom Kristoff, le britannique Charles Borromel et quelques autres. Mon assistant s’appelait Pak Chongju.

LC : Avez-vous tourné les scènes d’intérieur aux studios de Pyongyang ?

FB: Non. Il y avait une sorte d’immense complexe à peu près comparable à Cineccita, mais l’électricité fonctionnait mal. Je fis venir de Rome l’une de nos deux caméras, ainsi qu’un stock de pellicule Kodak. Il nous fut très compliqué d’obtenir des armes, accessoires pourtant indispensables au tournage d’un film de guerre ! Pour trouver un tank, ce fut encore plus difficile ! Ils nous donnèrent finalement une camionnette que nous avons déguisée en tank. Nous avons donc dû tourner les scènes de bataille la nuit, car la supercherie se voyait moins dans le noir. Nous avons ainsi passé quinze nuits de tournage en plein hiver par moins dix-huit degrés ! Tout le monde est tombé malade, ce fut effroyable !

LC : Combien de temps avez-vous travaillé en Corée du Nord ?

FB : En tout trois mois à partir d’Octobre 1987. Ensuite nous avons fait développer et monté le film à Rome. Nous avons ensuite envoyé une copie du film monté en Corée du Nord. Qui sait ce qu’ils ont bien pu en faire ?

LC : Mais en fait, qu’est-ce que « Ten Zan » ? Le film n’y fait aucunement référence ?

FB : La colline de Ten Zan se trouve à Guadalcanal. C’est là qu’eut lieu un massacre célèbre lors d’une bataille entre les troupes américaine et japonaises pendant la guerre du pacifique. Le film fut rebaptisé The ultimate mission (ou The last mission) pour le marché international.

LC : Dans le film la Corée du Nord est filmée comme un lieu futuriste et non pas comme un pays du tiers-monde, était-ce volontaire de votre part ?

FB : Oui bien sûr. J’ai évité en toute conscience de filmer la réalité. Je ne suis pas allé à Pyongyang pour faire un film politique ! Le propos était donc volontairement futuriste. Mais du coup, il y avait, je crois, un message implicite : s’ils le veulent, les Coréens du Nord pourront un jour arriver au niveau de développement d’autres pays, comme la Corée du Sud par exemple. Quant à moi, je retournerai volontiers là-bas pour faire un autre film dans un monde si ancestral, encore « non-contaminé ».

Propos recueillis à Rome le 28 février 2000

Ten zan the ultimate mission (Titre coréen : machimak immu Titre italien : Ten-zan- missione estrema)
1988 Corée du Nord – Italie 35 mm 90 min anglais
Réalisateur : « Ted Kaplan » ( Ferdinando Baldi )
Scénario : « Ted Kaplan » ( Ferdinando Baldi )
Photographie : « Mark March » ( Marcello Masciochi )
Montage : « Med Salkin » ( Franco Fraticelli )
Musique : “J. Denebs”
Décors : “William Parker”
Cascades : “Bob Grassen” ( Fredi Ungher )
Production : Amerinda Est
Distribution : Franck Zagarino , “Mark Gregory” ( Marco Di Gregorio ), Rom Kristoff, Jinny Rockers, “Sabrina Syan” ( Sabrina Siani ), Charles Borromel, Kim Follet, Chung Soi, Kao Deng…

Note: Cet article est paru en italien et en anglais dans le catalogue du festival du film asiatique d’Udine 2000 qui programmait pour sa seconde édition une rétrospective exceptionnelle de films nord-coréens. Chaque année le festival « Far East » d’Udine s’attache à diffuser des films asiatiques de tous genres sans distinction de qualité, ce qui fait toute… sa qualité. Merci à Sabrina Baracetti, présidente du festival, de nous avoir autorisés à reproduire cet entretien.

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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