Le Vagabond de Dokhûng

Chông Ch’ang Yun

Traduit du coréen par Kim Kyoung Shik et Patrick Maurus.


La mine avait repris ses activités comme autrefois après la guerre et j’étais encore inspecteur du matériel. J’avais demandé mon transfert, fatigué des voyages interminables, mais je ne reçus pas la permission.

J’étais le seul connaisseur en matière de ravitaillement de la mine puisque j’avais travaillé au bureau du matériel dès la Libération. Les autres étaient tous des nouveaux y compris le chef, ils n’avaient aucune expérience des relations avec les partenaires et ne les connaissaient même pas. Cette situation m’obligea à partir souvent et à ne pas être au bureau. Il nous manquait absolument tout le matériel après la guerre. Parmi tous les problèmes, le plus grave comme un feu sur le dessus du pied était de ne pas arriver à résoudre la question du bois de soutènement. Que je le veuille ou non, j’étais coincé pour quelque temps dans la région forestière de Sanso. Le district de Sanso, centre renommé de production de bois, était notre fournisseur préféré avant la guerre.

Le nouveau chef de bureau me dit en feuilletant un registre usé enfoui dans la galerie.

– Il y a là-bas une vingtaine de stères de bois que nous avons réceptionnés juste avant la guerre. Voilà la carte. Faites de votre mieux pour les rapporter.

J’eus un rire narquois en voyant la carte tendue. C’était qu’il me semblait qu’il fallait un homme niais pour croire que le bois était resté tel quel pendant les trois années de guerre.

D’ailleurs c’était moi qui avait fait cette carte et réceptionné les tas de bois.

Malgré tout, je partis le jour même de la livraison du justificatif de voyage d’affaires.

Sanso très prospère avant la guerre s’était changé en un désastre. Bien que le village sur la route directe pour Sandon ait été coincé entre les montagnes, la vie y était animée comme en ville avec deux chantiers forestiers et une mine. Les bars et les petits restaurants de viande, de nouilles et de gâteaux de riz étaient pleins de gens et, au marché, on pouvait trouver tout le nécessaire, de la bassine et du balai aux étoffes et aux chaussures.

Pourtant la guerre ne l’avait pas épargné, en brûlant et démolissant tout ce qui y existait, sauf des cheminées éparpillées çà et là.

La mine était loin d’être reconstruite et les chantiers forestiers n’avaient pas retrouvé leur rythme, leur chiffre de production était très médiocre. L’auberge où je descendis penchait à l’ouest soutenue par plusieurs piliers.

Devant des montagnes et derrière des montagnes. Quand on ouvrait la porte, la haie de la cour et la route ne faisaient qu’un.

– Nous avons eu la chance de la conserver.

C’était ce que m’avait dit l’aubergiste de soixante ans vivant avec une femme de quarante ans.

Cet homme à la tête presque tondue et aux dents en or possédait une vieille montre à gousset.

Lui était depuis trente ans aubergiste, sa femme se maquillait plusieurs fois par jour. Les clients n’étaient que trois.

Sur la partie la plus éloignée du foyer1 se trouvait le vagabond de Tôkhûng surnommé ainsi par les aubergistes. Un ouvrier de l’usine mécanique Tôkhûng en veste noire et usée et en chaussures de travail crottées.

Son chapeau marron tâché d’huile de machine, de poussière et de sueur était devenu tout noir.

Ce client au visage de cuivre, mince et âgé de près de quarante-cinq ans était très travailleur et sortait le matin la pelle et le pic sur l’épaule, rentrant tard dans la nuit.

Il cherchait dans la région les moteurs grands et petits qui avaient été enterrés sous les bombardements des ennemis au cours du déplacement des équipements pendant la retraite.

Celui qui occupait l’endroit le plus chaud s’appelait M. Sariwôn et il très respecté par les aubergistes.

C’était un marchand gras d’une cinquantaine d’années venu de la ville de Sariwôn. On ne savait pas quel genre de marchand qu’il était, en tout cas il était très sociable, payait bien et se montrant fort sage. Il portait un costume gris importé de HongKong avant la guerre et une chemise blanche et les chaussures en cuir chocolat brillants. Tout disait qu’il n’avait pas été impliqué par la guerre.

Il s’enfermait dans la maison toute la journée, sauf une sortie pour les affaires après le petit déjeuner.

Il chuchotait avec la maîtresse de l’auberge quand personne n’était là.

C’était octobre.

Deux mois avaient passé depuis la guerre.

Le jour et la nuit la campagne était si calme sans le bruit des avions et des bombardements.

On ne récupérait que des toiles brisées et des pièces de porcelaine dans les maisons dévastées dans ce village de campagne traversé par une seule route, tandis que les villes et les régions industrielles étaient en reconstruction nuit et jour. Les véhicules passaient rarement devant l’auberge.

Il ne se passait rien de particulier pendant la nuit à l’auberge.

Le premier à dormir était toujours le vagabond de Tôkhûng fatigué d’avoir manié la pelle et le pic toute la journée.

J’étais le deuxième, ennuyé par la garde du chantier et les querelles à cause du bois.

Une moitié du bois réceptionné avant la guerre avait été conservée contrairement aux prévisions, les camions n’allaient pas retourner vides.

Le dernier à dormir était le marchand de Sariwôn. Le matin, il donnait aux paysans ruinés par la guerre des acomptes pour fabriquer des bassines de bois grandes et petites et les collectait sitôt faites pour les entasser dans la cour arrière l’auberge, c’était tout ce qu’il faisait.

Il avait pris en contrat deux camions dont l’un était déjà parti pour le marché de Sariwôn.

Il en allait de même à l’auberge au moment du réveil.

Le propriétaire était férocement avare. Son hospitalité était très différente selon les clients.

Il était insupportable de les regarder, le mari et sa femme, servir avec tant d’attention le riche marchand de Sariwôn pour lui soutirer de l’argent.

Ils lui avaient donné une couverture de coton et un oreiller décoré. Les plats aussi étaient différents. Il prenait un poulet au petit déjeuner et deux grands bols de nouilles apportés par la maîtresse au déjeuner et buvait agréablement plusieurs verres de liqueur au dîner. Au contraire, il n’y avait qu’une salade sauvage et de la soupe aux légumes sur ma table et celle du client de Tôkhûng.

La maîtresse me répétait à chaque repas.

– Monsieur de la mine, pourquoi vous mangez comme ça ? Ça coûte cher un morceau de bois. Vous en avez et vous imitez le vagabond de Tôkhûng…

– Mais ce n’est pas mon bois. C’est celui de l’État…

– Oh là là, vous êtez si naïf ? Soyez comme le ministre Hwang2.

Franchement je n’étais pas un homme qui réglait parfaitement toutes les affaires. Mais je n’avais aucunement l’intention d’être poussé par la maîtresse de maison à vendre le bois de la mine d’État pour me remplir le ventre.

En vérité, malgré ma conscience, je commençai à en détourner un peu pour apaiser mon ventre. C’était que je n’avais pas refusé du bois à la patronne de l’auberge qui mobilisait toutes ses minauderies pour m’en demander sous prétexte de réparer sa maison qui s’écroulait.

Trompé de ce qu’elle me chatouillait et faisait mine de couper un morceau de sa chair pour moi, je lui fis passer comme réparer sa maison des planches de bois droites et lisses qui devraient être envoyées à la mine.

Ainsi ma table changea.

– Vous auriez dû le faire plutôt… hoho.

J’étais mécontent au point d’avoir un front grimaçant devant la flatterie de la maîtresse, mais content de bien manger.

Aucun changement avec le vagabond de Tôkhûng. Le matin il allait, la pelle et le pic de l’auberge sur l’épaule, aux endroits où les équipements avaient été dissimulés.

Un jour il revenait avec un petit moteur roulé dans une étoffe imperméable ou un papier huilé, un autre il ramenait les caisses en bois des moteurs. Il y avait des jours où il rentrait mains vides malgré le fait d’avoir creusé la terre de toute la journée.

Il sortait tout le temps, le chapeau maculé d’huile, de sueur et de poussière enfoncé sur la tête et les chaussures crottées et bien jointes.

Si la lune était assez lumineuse pour distinguer les choses, il allait aux endroits repérés.

La propriétaire criait tous les soirs quand il dormait avec la couverture de la maison malgré sa pauvreté de va-nu-pied.

Le propriétaire protestait s’il empruntait sans payer sa pelle et son pic au lieu de les rapporter alors qu’il en avait besoin.

– Vous, les ouvriers vous ne respectez pas le bien privé. Il faut payer si vous voulez les employez.

Il crachait sa rancœur en levant sa tête rasée. A chaque fois, le vagabond de Tôkhûng roulait une cigarette et regardait au-delà de la montagne en fumant.

Celui-ci se leva tôt un matin pour creuser l’évacuation d’eau sous la haie de l’auberge.

Il fixa à leur place des planches de bois branlantes faute de clous et il remplaça les colonnes usées qui tombaient.

En le voyant je le pris pour le sot des sots. Il ne boudait jamais en travaillant seul dans un lieu inconnu sans aucun habit de rechange et sans aucun outil de travail. Il supportait n’importe quel reproche des aubergistes.

– Vous n’avez pas de pelle ni de pic à l’usine ?

Il répondit modestement à ma question saugrenue.

– Rien. Rien que des poussières. Pas une brique normale.

Je n’avais jamais imaginé un tel désastre à l’usine mécanique Tôkhûng si renommée bien qu’elle ait été endommagée par la guerre.

Un de ces jours-là.

Je me réveillai au bruit du tonnerre et de l’orage au milieu de la nuit.

Ce qui me surprit fut de voir le gros marchand de Sariwôn et le vagabond de Tôkhûng assis côte à côte se parlant la porte ouverte.

La lune étant claire au début de la nuit, celui-ci était parti au chantier. Il me sembla qu’il était revenu un moment pour fuir la pluie.

– Ne soyez pas si correct et cherchez un autre moyen.

C’était la voix du gros Sariwôn.

– Je ne peux pas vous les vendre puisque ce sont pas les miens.

C’était la voix du vagabond de Tôkhûng.

– Qui va enquêter le nombre de moteurs qui datent de la période de la retraite. Vous n’avez qu’à dire non…

Ces quelques mots me firent comprendre le sujet de leur conversation.

Ces derniers jours, le gros Sariwôn, convoitant les petits moteurs couverts que l’homme de Tôkhûng avait rapportés et entassés sur les marches, les contemplait plusieurs fois par jour.

– Regardez un peu plus loin. Je veux installer une aciérie et je n’ai pas de moteurs. C’est ce qui me trouble.

– Je comprends. Mais demandez ailleurs. Je ne peux pas car nous reconstruisons l’usine maintenant.

– Tant pis si vous insistez. J’espérais que vous…

La conversation ainsi finie, ils refermèrent la porte et regagnèrent leur dortoir.

Je prêtai attention à leur marchandage et claquai légèrement la langue de regret à sa rupture.

Je pensai que l’homme de Tôkhûng avait été trop rigide. Une machine enterrée que personne ne lui demanderait, absente du registre et disparue dans la guerre. Je ne comprenais pas pourquoi il était si avare. Un ou deux moteurs suffiraient pour qu’il mange à sa faim. Je conclus que c’était un tatillon, complètement aveugle.

Quelques jours passèrent.

Il faisait frais, cela sentait l’automne ce matin-là. Puisque l’homme de Tôkhûng avait fini son travail matinal à l’auberge, il attendait le petit déjeuner, assis près de nous.

La porte s’ouvrit d’un coup et l’aubergiste apparut la face en colère. Il fixa avec une grande animosité l’homme de Tôkhûng et commença à crier en découvrant ses dents jaunes au soleil.

– Tu veux employer encore ma pelle et mon pic aujourd’hui ?

– Certainement.

– Comment ? Un pic dans un tel état.

Il prit le pic incliné sur l’estrade et le posa sur le pas de la porte. La pointe était tellement usée qu’on ne retrouvait plus sa forme originale.

– Quand je rentrerai à l’usine, je vous enverrai un bon pic.

Lui promit l’homme de Tôkhûng en s’excusant.

– Quoi ? Si tu rentres à l’usine… Hé, est-ce que tu vas retourner pendant dans ton usine ?

– …

L’homme de Tôkhûng se contenta de regarder vaguement la montagne bouche fermée.

– Si je prend deux fois un client comme toi, même le couteau de ma cuisine va disparaître. Tu ne peux plus employer ma pelle ou mon pic dès aujourd’hui. Si tu les veux, paie-moi.

Il menaça d’un ton glacial à donner la poule de chair.

– C’en est trop, maître. Je vais payer ça pour lui.

Le marchand de Sariwôn enfonça la main dans sa poche, en tira quelques billets et les lança en l’air.

– Vous payez pour lui. Si vous voulez, Monsieur.

L’aubergiste avança sa main pour les prendre. A ce moment, la main du client de Tôkhûng vola en un éclair et fit disparaître les billets de leurs mains croisées.

Le propriétaire voyant l’argent disparaître cria les yeux en feu.

– Espèce de voyou, un misérable ouvrier illettré.

Le vagabond de Tôkhûng se leva d’un bond les dents blanches serrées et s’approcha du maître

– Tu dis quoi ? Un voyou… un illettré… J’ai supporté tes insultes jusqu’ici, mais je n’en peux plus de telles insanités.

Il mit un pied sur le pas de la porte et s’approcha plus près de lui.

– Salaud, regarde-moi ce salaud. Que veux-tu faire de moi ?

Le cri du propriétaire monta encore.

– C’est vraiment regrettable que les bons hommes soient morts et que les insectes comme toi aient survécu pendant les trois années de guerre. Nous n’avons jamais employé pour rien un pic comme celui-là. Et on ne te paie pas si cher. Ton pic est assez payé déjà.

Le vagabond de Tôkhûng, supportant difficilement sa colère, faillit le frapper et finit par se retenir. Il regagna sa place comme s’il se calmait à grand peine. Heureusement la démonstration de force n’eut pas lieu.

– Salaud, salaud, quel salaud… pour me traiter d’insecte.

Le propriétaire éprouva une peur bleue quand le vagabond de Tôkhûng s’approcha, puis il se reprit et cria comme un bœuf échaudé, sautant d’indignation et en battant des pieds la terre.

Sa maîtresse qui préparait les plats dans la cuisine se joignit à lui à en percer les oreilles.

Ayu… Dans ta position tu nous traites d’insectes. Peut-on le dire ça ? Vous allez le corriger. Je crève de honte.

Pourtant le gros Monsieur de Sariwôn et moi-même restâmes silencieux, le cœur vide et une sueur froide coulant dans le dos.

Assis les jambes croisées au fond de la pièce, le vagabond de Tôkhûng ressemblait à un tigre orgueilleux dont le marchand de Sariwôn et moi eûmes peur.

Deux jours après le marchand de Sariwôn finit ses affaires et partit. Il envoya un camion chargé des marchandises ramassées partout avec son argent et il accompagna personnellement le dernier.

Avant de partir il but une quantité d’alcool avec ses partenaires et vint nous dire adieux.

– Allez, au revoir à tous. Passez chez moi si vous venez à Sariwôn. Cela aurait été très mélancolique si vous n’aviez pas été là.

Comme s’il faisait ses adieux à de vieilles connaissances.

– C’est mon dernier voyage d’affaires. Je vais installer une aciérie pour me nourrir à partir de maintenant.

Il nous dévoila même son plan ultérieur.

– Ce qui m’a déçu dans ce voyage…

Le marchand de Sariwon baissa sa cigarette qu’il amenait à sa bouche et continua d’un ton triste à attirer toutes les compassions du monde.

– Ce qui m’attriste est que je n’ai pas acheté quelques moteurs du client de Tôkhûng. Sûrement que je vous aurais payé un bon prix. J’en suis très déçu…

Le vagabond de Tôkhûng fit semblant de ne pas l’écouter et resta calme les yeux baissés.

Conscient des affaires du monde, je savais comment l’aider dans la circonstance.

– Ne soyez pas si triste. Le vagabond de Tôkhûng est trop correct pour le faire.

– Je sais. Pourtant il peut avoir aussi peur de ne pas recevoir tout le prix du moteur.

En ce moment le vagabond de Tôkhûng leva ses yeux et regarda tout droit le gros Sariwôn.

– Il vaut mieux que tu partes avant qu’il soit trop tard. Pourquoi tu t’attristes pour les moteurs de notre usine? Veux-tu que je te les vende pour te réjouir ? Tu nous prends pour qui, nous les ouvriers ?

Il n’y a personne qui cherche à se faire un nid égoïste comme toi parmi les ouvriers au moment où le pays souffre de la guerre.

Ses paroles firent sortir de son ivresse le gros Sariwôn qui demanda un bol d’eau froide et se dépêcha de boire.

Ainsi il ne resta que moi et l’homme de Tôkhûng à l’auberge.

Par la suite, l’homme de Tôkhûng déterra la plupart des moteurs enfouis et les entassa sur l’estrade de la cour.

Les moteurs de tous formats tellement convoités par le marchand de Sariwôn.

L’homme de Tôkhûng disait qu’il pourrait partir s’il récupérait encore trois moteurs de 200 watts et que s’il ne les trouvait pas il rentrerait les mains vides.

– Est-ce que par hasard vous vous êtes déplacé dans une autre région ?

Je l’interrogeai en le voyant rentrer mains les vides et fatigué.

– Je crois qu’on les a enterrés quelque part d’ici. On les a pas repérés dans les équipements arrivés à destination de la province de Jagang. Sinon ils étaient dans des camions bombardés… puisque j’étais dans la première voiture, je ne sais pas bien ce qui s’est passé ici.

– Il peut y avoir eu des choses brûlées avant le déchargement.

– Probablement. Mais il faut continuer à vérifier.

Il était vraiment décidé d’aller au bout du monde. Il passa toutes ses journées de vallée en vallée et revenait à l’auberge un moment juste pour dîner. Le soir il repartait changeant de direction. Il ne rentrait pas tant qu’il pouvait distinguer le sol et le rocher sous la lune et les étoiles.

Certaines fois, je dormis seul dans la pièce vide.

– Ce ne serait pas un fou des moteurs ?

Me dit le couple d’aubergiste. Il m’était aussi difficile de le comprendre si actif à la recherche des moteurs. L’usine est l’usine, la santé est ma santé. Aussi importante que soit la situation de l’usine, on ne peut quand même pas se briser les os?

Moi aussi, avant la guerre j’étais allé en ville avec ma fille qui venait juste d’être sevrée. Après l’avoir perdue j’ai erré toute la journée, toute la nuit comme un fou. J’ai l’expérience du fait qu’il n’est pas facile de chercher un homme ou un objet sans savoir où il est.

En plus cet homme recherche les moteurs enfouis pendant la guerre comme s’il cherchait son enfant…Quel homme naïf… Il y a de quoi rire.

Un jour, un camion arriva de l’usine mécanique Tôkhûng. Pour transporter les équipements qu’il avait retrouvés.

Le chauffeur de l’usine et le vagabond de Tôkhûng échangèrent des nouvelles sans dormir. Un jeune chauffeur énergique. Il appela l’homme de Tôkhûng vieux père.

– Ça vous étonnera. On a dégagé tous les débris.

– Déjà ?

– Quoi, déjà ? Vous avez oublié le temps ici vieux père. Mêmes les élèves sont mobilisés pour aider la reconstruction de l’usine.

– Vraiment ?… Et sont-ils tous revenus, nos camarades dispersés ?

– Évidemment. Les militaires sont aussi rentrés. Prêts à déplacer la montagne.

– Bon courage !

Le vagabond de Tôkhûng, regrettant son usine respira doucement.

– Partons demain au petit matin.

– …

Le vagabond de Tôkhûng ne répliqua pas.

– Tout le monde m’a demandé de vous ramener. 

– Est-ce que tu as les frais de voyage ?

– A quoi ça sert ?

– De toute façon je vais rester quelques jours de plus. Il me faut fouiller encore quelques coins.

– N’est-ce pas une peine perdue ? Vous devriez déjà avoir trouvé si ça existe.

– Qui sait, le hasard.

Un instant après ils interrompirent leur conversation et réfléchirent.

– C’est pourquoi vous avez demandé le pic et la pelle.

– Tu n’as pas eu…

– La situation a changé depuis votre départ. Les camarades d’atelier sont les premiers à travailler et le tas des pelles et des pics pour la reconstruction de l’usine atteint le ciel.

– Ça, c’est une bonne nouvelle.

– Quand je partais le vieux O Tae Jun de l’atelier m’a dit en donnant deux pics et deux pelles : ‘Je ne me sentais pas bien en l’envoyant mains vides… Il en aura probablement empruntés là-bas et faites-le rembourser avec ceux-ci.’

Le jeune chauffeur fatigué du long voyage ronfla sitôt au lit tandis que le vagabond de Tôkhûng médita sans s’endormir tard dans la nuit.

Il sembla que les nouvelles du jeune chauffeur l’avait ému.

C’était la première fois pour moi qui avait partagé la pension à l’auberge avec lui qu eje le voyais ne pas dormir la nuit. J’avais fait la sieste en me roulant dans la chambre et j’avais le plus grand mal à trouver le sommeil la nuit. Cela ne lui arrivait jamais. Après le dîner, il dormait comme une souche. Mais après avoir entendu les nouvelles de l’usine, le sommeil ne vint plus. Il bougeait et se levait pour fumer une cigarette. « Tu vas passer une nuit blanche. »Ses mouvement m’empêchaient de dormir.

– Notre usine a commencé la production.

Il ne réussit pas à s’endormir.

Le jour levant le chauffeur chargea les équipements entassés dans la cour dans le camion à l’en faire craquer et partit.

Ce matin le vagabond de Tôkhûng sortit de la maison juste après le petit déjeuner.

Avant de partir au chantier, il rendit au maître une pelle et un pic de son usine.

– Excusez-moi d’avoir employé vos outils. Les voilà pour vous. Vous pouvez les utiliser longtemps puisque l’acier est de bonne qualité.

Le vagabond de Tôkhûng parla d’un ton calme et gentil comme s’il avait oublié l’incident du pic. Il sortit dans la rue le pic et la pelle neufs sur l’épaule.

Je dormis tard dans la maison après sa sortie. Après le départ du gros Sariwôn, j’avais pris sa place à l’endroit le plus chaud et j’y passais des heures couché comme lui.

Je fréquentai une fois par jour le bureau de vente du chantier et mes tas de bois. Je donnai un ou deux bois de soutènement et quelques poutres au propriétaire.

Grâce à cela, je fus bien servi ce jour-là et je sortis de l’auberge pour faire un tour du bureau de vente et des bois.

A un moment opportun, je rencontrai l’homme de Tôkhûng qui creusait de la terre dans le détour de la vallée profonde venant de la route.

Je connaissais bien cette vallée à cause du tas de bois que notre mine y avait reçu avant.

Je m’approchai de lui et regardai dans la fosse creusée. Un morceau de caisse en bois apparaissait.

– Vous avez tapé dans le mille.

Je compris que c’était le moteur tant recherché par lui.

– J’ai bien fait ne pas partir.

Le visage du vagabond de Tôkhûng s’illumina, la sueur coulant comme une rivière.

Je fumai une cigarette pour me reposer et rentrai avant lui.

Je restai couché après le dîner et l’homme de Tôkhûng ne rentra pas tard dans la nuit. Je crus qu’il rapportait le moteur sur son dos. Mais il rentra les mains vides. Et en plus il avait trois doigts de la main droite enroulés dans un chiffon teinté du sang.

– Vous êtes blessé ?

– Oui, avec le fil de fer en soulevant la boîte…

– C’est grave ?

– Ça brûle dedans. C’est insupportable.

– Désolé…

– Ça ira demain matin.

Il prit son dîner comme si de rien n’était et gagna sa place.

Je le vis caresser sa main blessée à cause de la douleur et s’endormir. J’en fis bientôt autant.

Au plus fort de la nuit la fièvre monta et le vagabond de Tôkhûng perdit parfois connaissance.

Je me réveillai et le couple d’auberge aussi. Nous allumâmes la lampe et sa face n’avait plus la même couleur.

Apeuré, je courus au dispensaire éloigné de dix li et ramenai le médecin assistant qui dormait. L’assistant chauve consulta un long moment l’homme de Tôkhûng et recula déçu.

– C’est trop tard. Le tétanos.

Il injecta une piqûre en urgence.

Au petit matin, le vagabond de Tôkhûng retrouva ses esprits et me contempla un moment.

Je hochai la tête.

– Navré de mourir ainsi. Promet-moi de transmettre le moteur à l’usine.

Je hochai de nouveau la tête. Le vagabond de Tôkhûng bougea sa tête d’un côté à l’autre, passa sur ses lèvres une salive sèche et dit d’un ton plus fort qu’avant.

– Ne fais plus de faveur avec le matériel de l’État. Je voulais te le dire une fois. Retiens bien la parole d’un mourant.

Le vagabond de Tôkhûng me scruta un instant et ferma les yeux. Comme pour ne plus les rouvrir. Tout à coup il rouvrit ses yeux en grand et cria au plafond.

– Branche sur le moteur… regarde-moi ça, il a été à la guerre mais il est encore habile de ses mains… Rassemblons-nous et montrons le courage des mécaniciens de Tôkhûng.

Puis il ferma les yeux pour toujours.

Je le veillai jusqu’à ce que ses hommes de l’usine arrivent.

Ils vinrent immédiatement le jour où ils reçurent le télégramme.

J’accompagnai le jeune chauffeur que je connaissais à la fosse de la vallée contournée et lui remit la caisse de trois moteurs.

Les hommes de l’usine repartirent.

Je ne voulus pas rester seul dans la chambre vide après leur départ.

Surtout quand je me rappelai sa voix qui me disait :

«- Ne fais plus de faveur avec le matériel de l’État. 

Il voulait tellement me le dire quand il était en vie qu’il me l’a dit en mourant ?

J’avais très mal au cœur comme si un poinçon me piquait.

Bien sûr que je ne répétai jamais une telle faveur après. Et bien sûr que je ne me dénonçai pas devant le comité du parti de la mine.

Je le cachai pour moi-même et pour toujours.


Mon fils aîné démobilisé fut nommé comme vérificateur du matériel de la mine où j’étais. Je pus l’avoir enfin près de moi.

Pourtant je me sentis perplexe de le voir continuer mon travail.

Qu’il fasse de son mieux pour ne pas inquiéter le grand Leader et le parti, c’est tout ce que je voulais en tant que vieux père responsable.

J’avais vécu une vie de vérificateur et je pouvais me vanter de ma compétence. J’avais donc beaucoup de choses à apprendre à mon fils débutant.

Mais je décidai de lui raconter l’histoire du client de Tôkhûng pour commencer.


Pas mal d’eau a coulé sous les ponts depuis. Maintenant je mène une vie aisée en recevant de l’État une allocation de vieillesse. Quand j’y pense, toujours les bienfaits de l’État, tant au clair de lune qu’au matin fleurissant. Ma vieillesse heureuse est garantie grâce à notre régime socialiste d’aujourd’hui, établi par notre grand Leader.

Il y a quelque temps, je suis à Sanso pour collecter des herbes médicinales avec les vieux du village et je suis passé devant l’ancienne auberge. L’enseigne n’existait plus. Cette vieille histoire me conduisait par là.

Ayu, mais qui est-ce là ?  La propriétaire de la voix accueillante était la maîtresse de l’ancienne auberge.

– Comment allez-vous ?  Sa joie était la mienne.

C’est une longue odyssée, notre histoire. Elle n’avait à première vue pas complètement perdu sa beauté. Elle s’est épanchée, puisque nous nous étions connus jeunes. Ils avaient vécu une vie heureuse eux aussi…

Ils avaient fréquenté l’usine de la région après nos départs et profité de la retraite… Son mari était mort calmement quelques années avant.

Le client de Sariwôn était venu passer une nuit l’année d’avant pour ramasser des herbes. Il s’était transformé en travailleur socialiste et avait travaillé dans une usine de Sariwôn avant de prendre la retraite.

Vraiment infinis sont les bienfaits de l’État !


1 La place la moins honorable, parce que la moins chaude. Il paie moins cher.

2 Sous la dynastie Josôn, il y avait trois premiers ministres, do t’un était réputé pour sa malhonnêteté.

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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