Dandong – Pyongyang en train

Mai 2015 : Pendant ses cours, Patrick Maurus dresse les premières lignes d’un projet de séjour linguistique à Pyongyang (RPDC) pour l’été.

Il se précise le 13 juin, lors d’une première réunion d’informations. Les allers-retours à la banque, à la Sécu, à l’Ambassade de Chine et les nombreux mails qui s’en suivent accouchent finalement de nos visas pour la RPDC le 11 août, la veille de notre départ pour Pékin. Nous avons prévu quelques pérégrinations entre la capitale et la Mandchourie avant de rejoindre Dandong, ville limitrophe de la Corée du Nord séparée par le fleuve Yalou.

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Le 20 août au matin, nous nous retrouvons tous les douze dans le hall de l’hôtel, et marchons jusqu’à la gare de Dandong où nous mettons enfin la main sur nos billets de train à destination de Pyongyang.
À la gare, nous passons le premier dispositif de sécurité côté chinois. En avance – notre train part à 10h30, nous sommes là à 9h30 – nous nous asseyons un moment. L’un d’entre nous a déjà fait ce voyage et nous dit :

« Pour passer plus rapidement la douane, je vous conseille d’enlever tous vos mots de passe – ordi, portable – afin que les douaniers à Sinuiju puissent y accéder facilement. Juste au cas où. »

On commence tous à farfouiller dans nos sacs. Ceux qui le peuvent suppriment leurs mots de passe. Je décide juste de remplacer le mien par un plus simple que je pourrai taper rapidement, ou dicter s’il le faut. Le PC de Bryan n’a plus de batterie, impossible de l’allumer. Delphine fait des essais mais son ordinateur se bloque. Il faut maintenant internet pour pouvoir y accéder. On lui a justement dit so long le matin-même, « à dans quarante jours ».

On voit arriver d’autres passagers. Beaucoup de Nord-Coréens les sacs pleins à craquer, plusieurs cartons aux pieds. Beaucoup de Chinois aussi, des groupes de touristes.

Finalement, les douaniers commencent à faire entrer les passagers sur le quai. Vient le tour de notre groupe. Un, deux, cinq d’entre nous passent sans problème. Je tends mon passeport et regarde l’employé droit dans les yeux. Les siens se plissent et font plusieurs allers-retours entre ma photo d’identité et mon faciès actuel. Sa tête penche un peu à gauche et il donne un coup de coude à son collègue qui se tient debout à sa droite, appuyé sur son siège.

« C’est une photo d’il y a trois ans. » Je dis, pas très à l’aise.

« Elle dit que c’est une photo d’il y a trois ans. » Il regarde son collègue, puis à nouveau mon passeport, ma tête, mon passeport. Il enlève la couverture verte de celui-ci, et en examine les pages à la lumière. Je commence à considérer mon mètre cinquante-huit, mes cheveux bruns coupés au carré et mes converses : j’ai l’air louche ?
Le gars debout fait une moue et secoue la main, non c’est sûr je n’ai rien de suspect. Ils me laissent avancer et rejoindre les autres. Mon passeport. Ils le gardent ? Attends. Anaïs les scrute des yeux.
Bon, protocole de routine. Ils les rendront plus tard. Une fois tout le monde là, on se dirige vers le train. Le groupe se sépare en deux sous-unités, une de huit personnes et l’autre de quatre. Nous ne sommes pas dans les mêmes wagons mais regroupés dans les mêmes cabines. Celles-ci comportent six lits superposés, trois de chaque côté. Depuis l’atterrissage à Pékin, nos valises sont un boulet permanent. Cette fois encore, on sacrifie deux lits pour les y entasser, on cale les plus petites sous les couchettes du bas. Et on attend nos passeports. On nous demande de ressortir du train. On a beau rester sur le quai, je me sens dépouillée et vulnérable. Plus de passeport, plus de valise.
Une dame passe nous distribuer des documents à remplir. Un stylo pour cinq et on se prête nos dos. On est quelques-uns accroupis, d’autres debout à attendre un des trois bics. « Vite, vite. » Nom, Prénom, date de naissance, fastoche.

« Okay, tu connais ton numéro de passeport par coeur ? Celui du visa ? Ouais, non. Moi non plus. Ils sont pas un peu – ?
– Faut noter tous les produits électroniques que t’as. Un ordi, un portable, un appareil photo, une clé USB, deux cartes SD. Je compte celle dans ma chaussure ? S’ils la trouvent…
– Ils peuvent te faire sortir du train et fouiller, mieux vaut tout noter.
– De toutes façons on a encore rien dessus, à part les photos de Chine.
– J’ai mon disque-dur externe, je le marque ? Il est dans ma valise.
– Je marque tout, moi.
– Et les livres. Tu marques les titres ?
– Non, t’as pas de Bible, c’est bon. Mets juste le nombre. »

Quelques minutes plus tard, nous nous dirigeons à nouveau vers l’entrée de notre wagon devant laquelle sont réapparus nos passeports dans les bras d’une douanière. Je repère ma couverture verte-pomme de loin. Ils n’allaient pas nous les voler. Après avoir distribué les leurs aux Nord-Coréens en faisant l’appel, la douanière fait une première tentative pour notre groupe. Elle n’arrive pas à correctement prononcer nos noms et décide donc de s’en tenir aux photos d’identité. On a toujours les fiches avec nous. On aurait tout simplement pu attendre de récupérer nos passeports et de s’installer sur une table à l’intérieur.

Dans la cabine, on se serre à quatre sur chacun des deux lits les plus bas, le cou plié. Le train s’ébranle pour quitter Dandong. On traverse enfin le fleuve pour arriver au Nord.

Rapidement, premier arrêt. Nous sommes à Sinuiju. Derrière les vitres du train, le style de bâtiments a un peu changé, les uniformes aussi. On voit monter un, deux, trois soldats nord-coréens dans le wagon, ils l’arpentent d’un bout à l’autre, occupés à quelque chose. On passe récupérer nos passeports une fois encore, ainsi que nos fiches où figurent la raison de notre venue et nos possessions. Un soldat qui doit avoir dans la trentaine s’approche. L’uniforme sans un faux-pli, le chapeau vissé sur la tête, il a quand même une attitude à l’aise qui le rend d’emblée sympathique.

« Hello, annyŏnghashimnikka.
Annyŏnghashimnikka. 
– Vous venez d’où ?
– France. On est étudiants en coréen à Paris, et en échange avec l’Université Kim Il-Sung.
– L’Université Kim Il-Sung ?
– Oui, pour quarante jours.
– Hm. C’est la première fois que je vois des Français. Il y a beaucoup de Chinois. Tu as un portable ? »

Bryan, qui avait auparavant minutieusement supprimé ses mèmes du leader actuel Kim Jong-Un, tend le sien. Le soldat vérifie la marque puis commence à inspecter son contenu. Il peut supprimer une image ou une piste de musique s’il le souhaite. Anaïs donne ensuite le sien et se tient droite. Je suis assise en face d’elle et je remarque ses yeux fixés sur mes genoux, dans le vide. Je devine qu’elle est en train de réfléchir à ce qu’elle pourrait avoir de compromettant. Elle jette par intermittence des coups d’oeil au soldat qui continue de faire défiler ce qu’il trouve. Il a parfois un sourire en coin mais reste concentré. Anaïs se souvient de quelque chose. Ses yeux s’agrandissent, les lèvres entrouvertes elle amorce un mouvement pour se lever, mais reste assise. Ses jambes commencent à gigoter, et elle regarde de nouveau son portable, suit des yeux les mouvements du pouce du douanier. Quand celui-ci va de bas en haut, pas de problème. Mais il s’arrête parfois et l’on devine un clique.

« Oh non, il a supprimé un truc. J’aurais dû vérifier.
– Relaxe. »

Je n’ai presque rien dans la galerie de mon téléphone. Il s’attarde donc un peu plus sur mes musiques. Je garde tout, même Kim Kwang-Seok. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus malsain.

Le soldat nous demande ensuite de sortir nos ordinateurs, cartes SD et clés USB. Il disparaît un moment et revient. Pour pouvoir m’asseoir, j’ai tout empilé sur mes genoux. Il me dit donc de l’accompagner avec ma charge.

Au bout du wagon, trois soldats sont installés dans une cabine, deux d’entre eux déjà affairés sur des ordinateurs, sûrement ceux de notre seconde sous-unité.

« Annyŏnghashimnikka, asseyez-vous. »

Je m’installe à droite de la cabine, à côté de celui qui semble être en charge du contrôle de l’électronique. Il a toutes nos fiches remplies plus tôt dans les mains.

« Regarde, ils ont vraiment tout marqué. »

On a de toutes façons tout sorti je crois. Mon voisin se tourne vers moi et me dit :

« Commence à allumer celui-ci. »

Zut, il y a un bug. Il essaye un moment d’ouvrir un dossier mais n’y arrive pas. Il me tend alors la tablette mais je n’y parviens pas non plus. Finalement, on passe à mon ordinateur. Je l’allume rapidement et le lui donne.

« Est-ce qu’il y a des vidéos ?
– Non, il n’y a rien. »

J’ai tout vidé avant de partir.

« Oh, tu parles coréen. »

Mon accompagnateur se tient encore dans l’embrasure de la porte de la cabine :

« Ils parlent tous coréen.
– On l’étudie à l’université en France.
– Tu es en quelle année ?
– Je viens de finir ma licence.
– Hm. C’est bien. Il n’y a vraiment aucune vidéo sur cet ordi, elle a tout supprimé avant de venir !
– Moins de boulot pour toi. Celui-là est plein. »

Les deux douaniers en face de nous s’occupent d’un autre PC. Les touches sont couvertes de stickers fantaisistes. Il est relié à une batterie portable.
Je donne un deuxième PC à mon voisin. C’est celui de Delphine. J’explique qu’il ne s’allume pas, je ne sais pas non plus pourquoi. Je vais chercher Delphine qui m’accompagne à la cabine. Elle explique nerveusement ce qu’il s’est passé. Ni l’une ni l’autre ne comprenons pourquoi, mais il faut internet. Lui non plus ne comprend pas, et le met sur le compte de notre coréen. Rebelote en anglais. Nos explications restent les mêmes. Il laisse tomber. De toutes façons, internet en Corée du Nord, on ne l’aura pas en Wifi. Ils ne peuvent pas accéder au contenu de l’ordinateur, mais nous non plus.
Finalement, tout se fait très vite. Bryan gardera toutes ses photos du monde entier et son deuxième disque dur rempli de clips de musique restera indemne. Celui de Tina aussi.

Je reste discuter quelques minutes puis je rejoins les autres. Un deuxième douanier est en train de vérifier les valises. Certaines ont été descendues des lits et envahissent le sol. L’atmosphère est plutôt joyeuse, le soldat est grand-sourire, il enjambe le fatras, enlève une chaussure et met le pied sur le lit du bas pour accéder à ma valise rangée sur celui du dessus. Il me demande de l’ouvrir, jette rapidement un oeil à l’intérieur. Si j’ai des livres ? Oui, plusieurs. La Bible ? Non, quand même pas. Très bien. Il redescend, renfile sa chaussure, bavarde un peu et s’éloigne. Bryan, qui était allé voir dans sa cabine, nous rejoint pour nous mettre dans la confidence :

« J’étais en train de fermer et ranger ma valise. Le douanier passe la tête dans la cabine, me regarde, et me demande où sont les autres.
– Qui ?
– Non, ils sont où les autres ? En français dans le texte. »

On s’en doutait un peu, mais on se tourne quand-même les uns vers les autres et nos regards nous aident à remonter le fil des évènements. La question que tout le monde se pose : est-ce que j’ai dit une connerie sans m’en rendre compte ?

Le douanier qui a contrôlé nos valises revient, un bout de papier et un crayon dans les mains. Il nous regarde et nous dit :

« J’ai fait du français quand j’étais à l’université. L’Université Kim Il-Sung. Ça fait longtemps que je n’ai pas pratiqué. Vous habitez Paris alors ?
– Oui, on va à l’université là-bas. Il n’y a pas beaucoup de facs de coréen en France.
– Hm. Et vous venez en échange à l’Université KIS ? Pendant combien de temps ?
– Pour quarante jours.
– C’est tout ? Les Chinois restent plus longtemps. Un semestre, voire plusieurs années.
– On espère bien pouvoir faire ça un jour !
– Hm. J’ai quelques questions. Comment on dit USB en français ?
– C’est pareil qu’en anglais, clé USB.
– Clé ? Comme la clé de la serrure ?
– Oui, la même. »

Il gribouille des notes sur son papier et incline la tête, songeur.

«  Hm. Et SD card ?
– Carte SD.
– C’est pareil. Hard-drive ?
– Ça se dit disque-dur. Interne ou externe.
– Hm. »

Il continue de noircir son billet et relit le tout. On discute un moment, son collègue l’appelle. Il agite ses notes en nous remerciant, nous souhaite un bon séjour puis s’en va. Des douanières passent encore dans l’allée. L’une d’elle est en pleine dispute avec une passagère nord-coréenne. Un marchandage ? L’accent du Nord est musical mais peut sonner sévère et, si la passagère quémande avec tonalité, l’allure de la douanière, son expression et son propos montrent qu’elle ne cèdera pas.
On passe nous rendre nos passeports. Un nouveau douanier plus âgé, qui respire l’autorité, vient nous voir accompagné de notre premier douanier, le sympathique. Il a appris que l’on était français et, maintenant que l’inspection est terminée, on peut converser. Il a étudié la langue à l’université. Nos quatre autres camarades du wagon adjacent nous diront avoir eux aussi rencontré un francophone.
Au vu des statistiques, on tombe tous d’accord : pas de remarques insolentes. Dans aucune langue. Ça n’empêchera pas les commentaires, jamais grossiers, mais parfois cyniques. Ce nouveau réflexe d’habiller nos bavardages d’allusions franco-françaises ou de métonymies s’installe vite et on en joue. Bryan le premier.

« Vous savez pourquoi Chimène Badi est interdite de séjour au Nord ?
– Hein ?
– Elle vient du Sud. »

La Corée du Sud devient l’Ailleurs dont on rêve quand le restaurant du dortoir nous refuse du kimchi coréen comme on l’aime. Le mul-kimchi1, trois bouts de choux orangés trempés dans l’eau, non merci. On le veut mariné, piquant, odorant. M. Maurus nous avait promis un choux chacun à chaque repas. La déception. « Ailleurs », ce qui pique est rouge et ce qui est rouge pique. À la kisuksa2 de Pyongyang, les piments pourpres pendent aux paniers de basketball dans la cour, on les voit sécher là tout l’été. On les cherche dans nos assiettes, dans la sauce écarlate du poisson. Mais c’est après l’omelette que notre gorge s’enflamme. Piquetée de graines de piment vert. Les fourbes.

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Les derniers employés du poste de douane de Sinuiju descendent du train et celui-ci redémarre. On est partis pour de bon. J’ai peu dormi la veille, je pensais pouvoir profiter des cinq heures de trajet qui séparent la frontière de la capitale, mais je n’arrive pas à détacher les yeux des paysages qui commencent à défiler derrière les vitres. Des collines tracent l’horizon et séparent le ciel bleu ensoleillé des herbes hautes et vertes qui longent les rails du chemin de fer. On aperçoit d’un côté des enfants au teint bronzé qui se baignent dans une rivière, de l’autre des élèves en uniforme cravatés de rouge qui discutent, le vélo à leur droite, en attendant devant le passage à niveau. L’allure du train est plutôt lente, idoine à l’exercice.
Bryan et moi sommes assis à une table dans l’allée qui longe les cabines, le nez collé à la fenêtre. Ce décor de campagne rappelle une Corée du passé, mais certains détails nous ramènent au présent. Les toits de maisons traditionnelles pointent entre les arbres, on y remarque des panneaux solaires pour beaucoup d’entre elles.

Il est un peu plus de midi, mon ventre commence à gargouiller. J’entends un groupe de femmes dans la cabine attenante à la nôtre en train de déballer leur pique-nique. Derrière moi, deux employées nord-coréennes circulent dans le couloir avec des dosirak, des plateaux-repas contenant du riz, du poulet, du poisson, du kimchi et des légumes. Les filles ont des provisions, mais Bryan et moi n’avons rien prévu. Nous en prenons donc deux. Coup de bol, c’étaient les derniers. On déguste en continuant de regarder défiler les montagnes, les villages et les gares ferroviaires où nous voyons nos premiers portraits du Président Kim Il-Sung et du Généralissime Kim Jong-Il.

Plus tard, je me dirige vers les WC et passe devant la dernière cabine, avant l’entre-wagons, où sont installés deux soldats nord-coréens. Je les zieute rapidement et m’apprête à continuer mon chemin quand l’un me fait signe de m’approcher. J’incline légèrement la tête pour les saluer et je m’assoie sur la banquette face à eux.

« Asseyez-vous, asseyez-vous. Alors comme ça vous êtes français ?
– Ah, euh oui. »

J’ai les mains moites, posées sur mes genoux, et le dos droit. Je ne sais pas trop comment me tenir, mais je fais surtout attention à ce que je dis, je censure un maximum de han3 de mon coréen, et j’utilise comme jamais le mnida4. Les deux hommes sont souriants et ont l’air curieux, il est évident qu’ils parlaient de nous avant de me voir, je viens illustrer les propos de mon hôte.

« Tout le groupe ? Vous êtes combien ? Huit ou neuf ?
– On est douze, avec ceux du wagon voisin.
– Hm. Et vous parlez tous coréen ? Vous êtes en quelle année ?
– Ah, ça dépend. On a de grands débutants mais d’autres ont fini leurs études.
– Et toi ?
– Je viens de finir ma troisième année d’université.
– Hm. Tu as quel âge ?
– Vingt-deux ans.
– Et tu as un mari ? »

Ah ah. Vive la Corée. Je me détends un peu et lâche un « non » qui vole dans les aigus à la question surprise, qui n’en est pas tant que ça une. « Non, je n’en ai pas. » Je souris. Le plus silencieux pousse l’épaule du premier :

« Quel mari ? À son âge, bien sûr que non, quelle question !
– Comment ça quelle question ? C’est bien possible !
– Ah ah, non, pas encore.
– Et tu as un petit-ami ?
– Oui ? Ah non, non plus. »

Ils secouent tous les deux la tête, je ne sais pas quoi en faire, mais nous continuons à bavarder quelques minutes encore.

J’arrive dans la passerelle au niveau de l’entre-wagons, et j’y fais une toilette rapide. Un homme est là, en train de fumer sa cigarette. Je me lave les mains au robinet de l’évier en inox, où s’entassent des cartons de nouilles instantanées et autres barquettes en plastique vides – les employés de la ligne passeront plus tard ramasser les poubelles. Je jette un regard à la glace en face de moi et vois dans mon dos le Nord-Coréen adossé au mur dans un angle ; il dirige la fumée de sa cigarette vers l’entrouverture de la fenêtre. Son maintien, sa tenue, la cigarette qu’il est en train de fumer tranquillement, et non pas planqué aux cabinets, l’odeur qui s’en dégage, son regard tourné sur le tableau qui se dessine dehors, les bringuebalements du train sur les rails, mes semelles qui collent un peu au sol, le bout de savon bienvenu que je repère sous un paquet de gâteaux, le couloir du wagon voisin où j’aperçois des gens discuter et d’où j’entends des échos de conversations enjouées – je n’attendrai pas de regarder les photos post-séjour pour me rendre compte de ce voyage, j’en prends conscience dans l’instant. C’est un voyage dans l’espace, géographiquement parlant, mais aussi un peu dans le temps. Dans un de ses mails, M. Maurus nous disait combien il nous enviait : nous allions faire l’expérience de la Corée comme il l’avait connue pour la première fois, il y a cinquante ans. Je n’étais pas sûre de comprendre, puisqu’il nous parlait aussi d’embouteillages, de pollution urbaine et de gratte-ciels au milieu de la capitale. Mais cette cigarette ne manque pas de me rappeler les films américains se déroulant dans les années quarante ou cinquante. Les uniformes kakis y sont aussi pour beaucoup. Et je reconnais l’ironie de la chose. Et à cet instant, les mains sous l’eau fraîche qui clapote, les yeux sur un miroir craquelé qui reflète la lumière de l’extérieur et sur laquelle se dessinent la silhouette de l’homme et le nuage qui prend forme à l’extrémité de ses doigts, rejoint par celui que laissent filtrer ses lèvres et ses narines, mes pieds collés au sol mais l’équilibre perturbé par les cahots du train, je ressens une bouffée d’allégresse subite. Je vois un immense sourire venir étirer mes lèvres et percer mes joues, et j’ai des noeuds dans le ventre – c’est le kimchi du déjeuner ou l’anticipation. Je n’avais pas voyagé depuis longtemps, et toutes ces nouvelles expériences qui s’enchaînent, celles pour lesquelles je n’ai pas pu me préparer en lisant des articles, des récits de voyage ou vu de vrais documentaires, même si elles restent ordinaires, me font ressentir la singularité du moment. Et à l’idée que ce moment durera quarante jours, ce ne sont pas seulement les soubresauts du train qui donnent un air de joyeuse danse à mes pas quand je retourne vers notre cabine.

Durant le reste du trajet, certains ferment l’oeil quelques minutes, voire quelques heures. Anaïs apprend à jouer au sasaki, un jeu de cartes coréen, avec les ahjummas5 de sa cabine. On tente de prendre avec nous les magazines nord-coréens disponibles dans les wagons, mais nous faisons sermonner par un contrôleur. Bientôt, nous arrivons à Pyongyang. Le train s’engage dans la gare, et devant nous s’étire un sol de dalles grises où des colonnes prennent pied pour soutenir un toit large recouvrant toute l’étendue du quai.

Je fais glisser ma valise au sol et la tire sur la longueur du wagon jusqu’à la porte. Je pose ensuite le pied dehors et mes yeux sont immédiatement éblouis par la lumière du soir. Il n’est pas encore 18h, mais le soleil se couche tôt à l’autre bout du monde. Ses rayons orangés percent entre les pilastres et viennent rebondir à notre droite sur un large groupe d’hommes qui tiennent chacun à bout de bras ce qui ressemble à des lances. L’idée est incongrue, aussi je cligne des yeux pour essayer de discerner de quoi il s’agit. Ce sont en fait des mâts sans leurs drapeaux. Il doit s’agir d’une répétition pour l’une des festivités à venir. Peut-être est-ce ce groupe qui entourera les statues des prédécesseurs de Kim Jong-Un lors de la parade militaire pour les 70ans du parti le 10 octobre 2015.

À peine ai-je habitué mes yeux à la lumière que je remarque trois personnes qui s’approchent de nous précipitamment. Un homme d’une quarantaine d’années, entouré de deux étudiants – on le remarque à leurs vêtements. Tous les deux ont une chemise blanche et un bas bleu foncé, une jupe pour Kim Hyŏna, un pantalon pour Kim Chŏl-Hun. Ils nous rejoignent et Hyŏna est la première à prendre la parole :

« Bonjour, bienvenue à Chosŏn, je m’appelle Kim-Hyŏn-A, je vous accompagnerai durant toute la durée de votre séjour. Vous pouvez m’appeler Kim. »

La tournure sonne officielle mais le ton laisse deviner sa timidité, sa jeunesse. Kim – et oui, on va la prendre, cette habitude – se présente une deuxième fois à notre autre sous-groupe qui nous a rejoint. M. Hong nous demande de nous approcher et nous enjoint de nous diriger vers la sortie. Je commence à tirer ma valise pour le suivre quand Chŏl-Hun, sans dire un mot, me la prend des mains pour me débarrasser de ma charge. J’insiste pour qu’il me laisse traîner mes 22kg moi-même mais il secoue la main gauche, « Non, non, c’est moi », et ne lâche pas la valise. Plus tard, Marion le comparera à un sanglier. Bourru mais attentionné, un brave gars au grand coeur.

Ils seront nos deux dongmu, nos deux camarades, pendant ces quarante jours. Tard certains soirs, dans notre taxi de neuf places dans lequel on s’entassera à quatorze, on braillera avec eux en entendant filtrer Karira, Baektusanŭro6 à la radio. On se fera des parties de pierre-feuille-ciseau ensemble pour finir l’avant-bras rouge, puis violet le lendemain, à force de se taper dessus. On ira boire notre someak7 au restaurant d’à côté, pour ensuite dessaouler un peu dans la rue noire de Pyongyang, avant de rentrer faire une partie de ping-pong. Chŏl-Hun se lèvera tôt, même ses lendemains de cuite, pour nous accompagner au parc Moranbong voir une porte que l’on mettra une heure à trouver. La tête baissée, assis sur son banc, il dira non-merci trois fois à Bryan, avant de finalement accepter une des palourdes fourrées au riz préparées par Hanyŏk. On fera nos devoirs et les leurs à plusieurs dans la salle commune, autour de la table basse. Chŏl-Hun mettra la clim en marche à chaque fois qu’il passera devant et, dès qu’il aura le dos tourné, on l’éteindra pour ne pas finir gelés. Kim nous accompagnera à chaque fois que nous voudrons sortir manger un bingsu dans les rues de la ville. On passera toutes nos journées avec eux pendant près de six semaines, on n’aura plus aucune retenue.
Mais pour l’instant, eux comme nous sommes un peu gauches. On va tâter le terrain pendant quelques jours peut-être. Mais notre fébrilité sera dure à contenir.

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1 mul veut dire ‘eau’.
2 le dortoir, aussi appelé sukso.
3 les termes hangukŏ, ‘coréen’, ou hangul, ‘écriture coréenne’, limitent la Corée à celle du sud, en coréen (du sud) hanguk. Au nord, ‘coréen’ se dit chosŏnŏ ou chosŏnmal, ‘écriture coréenne’ se dit chosŏn’gŭl, et la ‘Corée du Sud’ est désignée par le terme namchosŏn, littéralement ‘chosŏn du sud’. Wiki le dit mieux
4 il existe plusieurs niveaux de langue en coréen, souvent marqués dans la terminaison des phrases. mnida, plus formel, est moins utilisé au sud, où yo a pris le dessus.
5 femme d’un certain âge, ‘madame’.
6 가리라 백두산으로
7 mélange de soju et de maekchu (bière).

Lya MAYAHI, titulaire d’une licence LLCER de Coréen à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO-Langues’O), a effectué dans le cadre de ses études un séjour linguistique à l’Université Kim Il-Sung de Pyongyang (CDN) ainsi qu'un échange universitaire à la Pusan National University (CDS). Elle poursuit actuellement sa formation de coréen en Master 1 de Traduction Littéraire sous la direction du professeur JEONG Eun-Jin. Ses domaines de recherche : Littératures coréennes (changp'yŏnsosŏl, tanp'yŏnsosŏl, kŭrimch'aek, manhwa), Cinémas coréens, Traduction et Sous-titrage.

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