Une opération douteuse : La Dénonciation, de BANDI

La facilité à obtenir des financements sud-coréens, surtout cette année, explique sans doute la négligence avec lequel le dossier éditorial de cette oeuvre « exceptionnelle » est présenté. Il est quasi inexistant et ne pose AUCUNE des questions qui s’imposent, surtout quand on affirme présenter le premier texte littérataire qui serait venu clandestinement de RPDC. Cela méritait quelques détails. L’aventure éditoriale elle-même aurait pu servir le livre, puisque c’est ce qui intéresse d’abord la presse.

Or il s’agit d’un texte extrêmement problématique, dont absolument rien de sérieux ne nous est dit. Il s’agirait d’un roman écrit au Nord par un membre officiel de l’Association des Ecrivains. Il convient de préciser d’emblée qu’aucun coréanologue n’a encore jamais entendu parler d’un texte littéraire clandestin, phénomène qu’on pourrait d’ailleurs interroger. Ce recueil de nouvelles est écrit dans un coréen qui ne permet pas vraiment de se faire une opinion sur son authenticité, la langue était particulièrement fade. La médiocrité linguistique permet d’effacer les particularismes et interdit d’affirmer définitivement de quel côté de la Corée il a été écrit. Une hypothèse est celle d’un Nord-Coréen écrivant au Sud. Mais dont le travail aurait alors été très très remanié, par des gens qui peuvent imaginer qu’une protagoniste soit effrayée par un portrait de Marx placé devant sa fenêtre. On croirait un décor d’un vieil épisode du feuilleton Mission Impossible. Et, au fait, il n’y a pas de portait de Marx à Pyongyang… Mais ça fait communiste !
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La trame narrative nous en dit un peu plus : le premier texte nous raconte l’histoire d’une évasion du Nord, ou plus exactement des causes de cette évasion, car celle-ci n’est pratiquement pas décrite : dommage, cela aurait été le plus intéressant, mais comme on nous parle de l’achat clandestin d’une barque improbable sur la côte ouest et que cela est hautement improbable, il valait sans doute mieux ne pas se risquer à la décrire.
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Mais le plus étonnant est la motivation : le héros serait d’un seul coup désespéré de ne pas pouvoir entrer au Parti en raison de son origine de classe. Ceci est parfaitement invraisemblable, car personne ne se présente au Parti avec une origine de classe négative. C’est une absolue évidence. Tout donne à penser que le « rédacteur » n’a pas osé charger la barque. Les très nombreux témoignages de réfugiés, parus au Sud, en disent cent fois plus. J’irai plus loin : je ne suis absolument pas persuadé qu’un tel sujet est impossible à traiter au Nord.
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J’ai interrogé des coréanologues compétents en matière littéraire : l’un n’a jamais entendu parler du livre et a eu toutes les peines du monde pour en trouver mention, malgré la nouveauté supposée du phénomène. Le second m’a dit que seuls certains illuminés y ont cru. La troisième rappelle que le texte a été édité par le plus extrémiste de droite des chroniqueurs du Sud.
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Mon opinion, surtout après avoir terminé la traduction d’une anthologie de douze nouvellistes nord-coréens, tous stylistiquement bien plus marqués que celui-là, est celle d’un faux médiocre, inutile quant à l’information et sans aucun intérêt littéraire. Peut-être une fabrication d’officine de guerre froide, avec des infos d’ici et de là. La préface de l’ineffable Rigoulot qui ne va pas en RPDC et ne parle pas coréen, donc « spécialiste » toujours invité par les médias, pose tout de même une question intéressante : pourquoi les Sud-Coréens n’ont-ils pas lu ce livre, le ‘premier’ de sa catégorie ? Oui, tiens, au fait, pourquoi ?
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La traduction n’aidera en rien à se faire une opinion, les traducteurs n’ayant semble-t-il pas été gênés de ne pas connaître les dialectes du Nord : les enfants pleurent en faisant « ouin ». Tout va bien. ‘Mômes’, ‘mollasson’, ‘fais gaffe’, on est sûr que c’est du français. Cela rassure et évite de connaitre le contexte : le « pic » Moran (Moranbong) est une colline rondouillette connue de tous les Coréens, en plein centre de Pyongyang, et qui nécessite autre chose que le premier sens trouvé dans un dictionnaire paresseux.
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Conclusion : si d’aventure ce livre venait réellement du Nord, ce serait tout simplement un mauvais livre d’un mauvais écrivain du Nord. Il ne devient pas bon sous prétexte qu’il est passé au Sud. Autrement dit, il n’existe aucune raison littéraire de le publier. Ses divers éditeurs, parfaitement ignorant de la littérature coréenne de toute façon, le comparent bien sûr à Bulgakov et Soljenitsine. Ce qui nous met sur la piste du projet : ce « bandi » nous dit ce que nous voulons entendre sur la RPDC. En cela non plus, il n’est pas le premier !
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Quant au « fond » à ce qu’on pourrait y apprendre du Nord, il y a quantité de livres de transfuges, certains étonnants. A condition de ne pas choisir ceux qui ont été publiés avec « l’aide » d’un ami français.
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Patrick MAURUS, professeur émérite à l'INALCO-Langues'O (section coréenne) et professeur invité à l'Université Kim Il-Sung de Pyongyang. Co-fondateur du CRIC et de la revue tan'gun, ainsi que de la collection Lettres coréennes chez Actes Sud. Enseigne à l'Ecole de traduction littéraire du CNL. Traduit les littératures des trois Corées. Auteur entre autres de 'Les Bouddhas de l'Avenir', 'Passeport pour Séoul', 'La Corée dans ses Fables'. Prépare RPDC, 'Voyage déconseillé dans un pays déraisonnable', 'Les trois Corées', 'A l'aller ça monte, au retour ça monte aussi'.

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