Le Sewol, deux ans après

 

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Le 16 avril 2014, le ferry Sewol, qui conduit dans l’île paradisiaque de Cheju vacanciers et lycéens, sombre en vue de la côte. La fuite du capitaine, l’impéritie des secours, les mensonges des officiels, la veulerie des journalistes, le suicide du propriétaire ont alimenté le scandale, sans que la vision des quelques trois cents cercueils parvienne à s’effacer du souvenir de toute la population. La Corée est depuis comme sonnée, à la recherche de réponses, mais sans réussir à formuler ce que chacun ressent pourtant et qui transcende largement les multiples et réels scandales : En restant à bord, en obéissant sagement à l’ordre qui leur était donné, les petites victimes ont tout simplement réagi comme la société le leur demande en toute occasion. Cette obéissance, cette cohésion, n’est-ce pas là justement ce dont la même société faisait des valeurs essentielles ? N’est-ce pas là justement ce dont elle s’enorgueillissait et ce qui expliquait ce qu’elle voulait voir comme son miracle ?

Il existe à Séoul des salles où des ados, pour la plupart, viennent se vêtir d’une tenue de funérailles en chanvre, méditer à côté d’un cercueil puis s’y glisser une dizaine de minutes, couvercle refermé, qui ne peuvent provoquer que stupéfaction incrédule, et qui expliquent indirectement pourquoi les enfants du Sewol ont sagement attendu la mort. Quelle passivité il faut pour entrer dans ces salles, même si on est persuadé qu’il s’agira d’une expérience de la mort. A quelle abdication il faut consentir pour se faire poser avec sa propre photo mortuaire dans les mains. Le plus célèbre de ces centres s’appelle Hyowon, piété filiale. On imagine que les pratiquants sont les mêmes qui, plus jeunes encore, passent des semaines à se faire maltraiter dans des stages militaires, pour se durcir et apprendre la vie. Là aussi, les mères accompagnant leur progéniture fondent en larmes et se répandent en excuses.

Informations sur le film

Réalisateurs : LEE Sang-ho, AHN Hae-ryong

Genre : Film documentaire
Premier prix, Festival du film asiatique à Fukuoka, Japon
Invité spécial, Festival du film documentaire à Salaya, Thaïlande, 2015
31th LA Asian Pacific Film Festival
29th Fukuoka Asian Film Festival

Site Officiel


Note d’intention pour la projection-débat du film documentaire
« The truth shall not sink with Sewol »

Proposée par le 세월호를 기억하는 재불인들/Collectif Sewol Paris

I La tragédie du ferry sewol

Le gouvernement sud­-coréen et le Bureau de Police Maritime ont fait plusieurs annonces officielles. Ils se sont dédits à plusieurs reprises concernant l’ampleur de l’accident ou le plan de sauvetage qui fut retardé par la Police Maritime. La cause du drame fut dès lors l’objet de controverses sans fin. Le gouvernement a annoncé que le naufrage aurait été provoqué par un empannage trop poussé à tribord. Le Rapport Spécial sur la tragédie du ferry Sewol publié le 29 décembre 2014 par la Tribune nationale de la sécurité maritime accusa encore une fois le navigateur timonier d’avoir tenté de manoeuvrer le ferry trop à tribord.

Cette explication adoptée par le gouvernement a facilité la mise en accusation du capitaine, des membres de l’équipage et du propriétaire présumé du ferry, YOO Byung­eun,­ connu comme le photographe Ahae, mécène des Bosquets de Versailles. Le premier ministre CHUNG Hong­won, présenta sa démission onze jours après l’accident, reconnaissant ainsi sa “lourde” responsabilité. Six semaines après le jour de l’accident, le premier plan d’investigation gouvernemental sur le naufrage fut adopté (29 mai 2014). Sept mois plus tard, la première phase de l’investigation par le Ministre des Océans et de la Pêche s’arrêta pour raison de sécurité (11 novembre 2014). Encore quinze jours plus tard, la Loi Spéciale pour faire toute la lumière sur le naufrage du ferry Sewol fut instaurée. Par conséquent, la Commission Spéciale de l’investigation sur la Tragédie du ferry Sewol fut créée à la fin de l’année 2014 et continua depuis ses recherches et ses investigations.

De cette nouvelle structuration politique et sociale autour du naufrage résultèrent de nombreuses confrontations : entre le gouvernement et les familles des victimes ; entre le gouvernement et les citoyens sympathisants des familles des victimes ; entre les partis politiques­ car c’est à eux qu’incombe la tâche d’émettre des propositions et outils (loi, commission, investigation gouvernementale etc…) ­ et entre les familles, les sympathisants des familles (partis politiques inclus) et les soutiens du gouvernement.

Il y eut un « Après Sewol » engendrant un phénomène de société marqué par l’ampleur des mobilisations civiles. Parmi les plus importantes, celle des familles de victimes qui continuent à manifester contre l’autorité en place depuis deux ans. Leur revendication ne porte pas tant sur une demande de réparation ou de dédommagement, ni de punition des coupables ; ce qu’elles revendiquent, ce n’est que leur droit légitime à connaître la ‘vérité’, sur la base de la connaissance des faits qui se sont réellement produits lors du naufrage du Sewol. Mais plus encore, elles réclament que cette vérité soit énoncée et donc reconnue par le gouvernement, ce dernier étant responsable de la sécurité de son peuple.

 

II Dissymétrie de l’information et le film documentaire « The truth shall not sink with sewol » (titre original : « Diving Bell »1)

Lors du naufrage, le gouvernement réussit à monopoliser le champ médiatique et à contrôler la diffusion des informations par les mass media sud­-coréens (notamment par les chaînes TV), afin que ces derniers ne donnent aux citoyens que des informations triées et filtrées par les autorités. En revanche, les média indépendants fournirent des informations recueillies par divers moyens : témoignages, recours aux experts ou aux personnes de terrain, informations disponibles en anglais et dans d’autres pays. Certains d’entre eux reprirent également des informations sélectionnées et diffusées par la voie « officielle » (mass media) et des éléments de différents rapports, en les analysant autant qu’ils pouvaient. Ces investigations se firent dans l’idée de confronter les faits par les preuves, par la recomposition de bribes d’informations éparpillées, dissimulées ou déformées.

C’est dans ce contexte de tension autour de l’information que le film documentaire intitulé « The truth shall not sink with Sewol » a été réalisé, avec pour objectif de transmettre ce qui est en train de se passer sur le lieu de l’événement. Le journaliste et ­réalisateur du film ne livre pas uniquement une simple captation des images et des paroles, mais il devient partie intégrante du récit en se positionnant littéralement comme médiateur entre les familles des victimes et les fonctionnaires de l’Etat, voire même en agissant comme le porte parole des victimes. Cet aspect relève une notion problématique sur la question de la subjectivité de la caméra et participe au débat sur le rôle de média et du journalisme.

Cependant, considérant les conséquences de sa diffusion, The truth shall not sink with Sewol est devenu aujourd’hui un évènement en lui­-même. Malgré la pression externe, le Busan International Film Festival diffuse ce film en 2014. Ce festival, de dimension mondiale, a été sanctionné financièrement en voyant sa subvention d’État diminuer de 40 % en 2015. En février 2016, LEE Yong­kwan, directeur du BIFF, n’a pas été reconduit à la direction du festival. Le conflit entre l’organisation et la ville de Busan fait l’actualité des gazettes. Prenant position dans le conflit, de nombreux professionnels du cinéma de part le monde réagissent en dénonçant les attaques et les méthodes employées qui menacent la liberté d’expression (cf : la pétition lancée par Thierry Frémaux2).

Le naufrage du ferry Sewol devient un symbole d’une question structurante pour la société, celle de la confiance en l’Etat qui n’a pas su faire face à la gestion de la sidération, de la terreur engendrée par l’ampleur de l’accident lui­-même, tout en manquant de coordination et d’efficacité dans les mesures et moyens de secours.

De plus, cet accident pointe et met en exergue les rapports entre le gouvernement et le monde des affaires ; la question de la circulation de l’information corrélée à celle de la censure ; la liberté de la création artistique. Le naufrage du ferry Sewol devient un évènement majeur, peut-être comparable à d’autres évènements historiques où la société sud­-coréenne se structure et se recompose ?

Il faut aussi souligner l’abnégation farouche, obstinée des citoyens à obtenir gain de cause en voulant absolument connaître la vérité. Le phénomène « Après Sewol » démontre comment un accident tragique se retrouve au cœur des sujets sociaux, politiques, mais aussi artistiques et invite peut­-être même à redéfinir le cadre du mouvement social.


1 Diving Bell : la cloche de plongée en français. C’est un équipement qui emprisonne un volume d’air et permet ainsi à une ou plusieurs personnes un temps d’exploration allongé sous l’eau.

2 Voir Busan Open Letter

Patrick MAURUS, professeur émérite à l'INALCO-Langues'O (section coréenne) et professeur invité à l'Université Kim Il-Sung de Pyongyang. Co-fondateur du CRIC et de la revue tan'gun, ainsi que de la collection Lettres coréennes chez Actes Sud. Enseigne à l'Ecole de traduction littéraire du CNL. Traduit les littératures des trois Corées. Auteur entre autres de 'Les Bouddhas de l'Avenir', 'Passeport pour Séoul', 'La Corée dans ses Fables'. Prépare RPDC, 'Voyage déconseillé dans un pays déraisonnable', 'Les trois Corées', 'A l'aller ça monte, au retour ça monte aussi'.

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