Objets

ARTICLE TIRÉ DU NUMÉRO 1 DE LA REVUE TANGUN – LE JOUR OÙ LES CORÉENS SONT DEVENUS BLONDS, MARS 2007.

Umberto Eco

Comment voyager avec un saumon – Umberto Eco

Les jeux vidéo connaissent un grand engouement en Corée, plus fort qu’en France, sans le complexe mouvement d’approbation / réprobation auxquels ils donnent lieu ici. Parce qu’objets, parce qu’objets nouveaux, parce que jeux. Trois raisons d’être loués, recherchés et appréciés en Corée, trois raisons d’être mis en question en France. Autrement, un excellent sujet pour une étude comparativiste1.

En France, en Europe, de longue tradition philosophique, l’objet-machine est soumis à un discours critique, à un questionnement poussé. Philosophique (Marx ou Heidegger) ou superficiel, ce questionnement met en examen tout nouvel objet à la mode, sans toujours chercher à savoir si, par hasard, ce n’est pas cette mode qui pose problème. Car tout objet et tout discours sur l’objet sécrètent des représentations dont le noyau conflictuel est immuable : plus qu’humain / moins qu’humain. De deux choses l’une, ou bien cet objet (outil, marchandise, machine, objet, technique, gadget) vient au secours de l’homme, l’aide, le multiplie, démultiplie ses moyens et ses potentialités, ou bien il lui soustrait quelque chose, le déshumanise, au pire le machinise ou le remplace (Chaplin). Libérés d’un côté par la machine qui travaille à notre place ou décuple notre force, robotisés de l’autre par une machine qui prend une place qui devrait rester la nôtre, nous posons sur l’objet un regard inéluctablement fait de ces deux aspects. Surhomme ou sous-homme. L’ordinateur ou l’informatique sont venus réactiver cette problématique, dont les conflits sociaux, depuis les Canuts, ont été gros utilisateurs.
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Ainsi de l’outil fétiche de ce tournant de millénaire, le téléphone portable (휴대, hyudae, portatif, c’est la même image en coréen). Sa rapidité à se répandre et l’avancée technique de ses modèles ne sont pas seulement dues à une industrie plus performante. Elles profitent d’un accueil unanime qui vaut bien la qualité du marketing. La seule question que pose le portable en Corée est celle de la possession du dernier modèle.
Je n’ai pas de preuve statistique, mais j’affirme sans hésiter que la quantité d’épisodes de feuilletons télé utilisant le portable est incomparablement plus grande en Corée qu’en France (même si l’indigence de certains scénaristes d’ici les pousse à y avoir recours de plus en plus souvent). Mais, en disant cela, par quoi suis-je motivé, la qualité des feuilletons ou la critique de l’objet ?
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Lorsque cette chose, qui tient son propriétaire comme son collier le chien de La Fontaine, a commencé à se répandre ici, le mépris critique a immédiatement claqué. Umberto Eco, dans Comment voyager avec un saumon, se gausse avec talent de ses utilisateurs, dont le souci principal n’est pas de communiquer mais de montrer qu’on les appelle. Qu’ils sont donc suffisamment importants pour mériter d’être appelés. Qu’ils existent. On me téléphone, donc je suis. Je ne sais si les yeux d’U. Eco sont tombés sur cette interview du numéro 2 de Nokia (Libération, 6.9.2006) : « Nous avons même un modèle qui n’a plus de fonction téléphone. » Si oui, il doit encore en rire.
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Le portable croise le jeu vidéo. Il va dorénavant jusqu’à en utiliser. Le noyau représentatif du jeu est aussi ambivalent que celui d’objet. Détente / perte de temps, actif / passif, possession / dépossession (être le jouet de). Que dire donc d’un téléphone qui vous asservit non seulement à l’inquisition de celui que vous appelle, mais désormais aussi à la passivité du jeu. Sans parler du détournement d’un objet sérieux à des fins ludiques. Car telle était la justification première du portable : les cas d’urgence. On ne revendique pas en sa faveur la possibilité de pouvoir jouer à tout moment, ce qui montre bien que même ses « défenseurs » sentent le poids du discours critique contre l’objet. En France.
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Car la représentation de l’objet croise celle du moderne, fondée de même sur un noyau contradictoire : Plus / Moins. Soit le moderne est une création, quelque chose qui vient s’ajouter à toute l’expérience humaine, soit il est une destruction, une disparition d’un pan du passé par lui rendu caduque et donc éliminé. Si ces deux éléments existent aussi en Corée, il me semble qu’ils ne constituent pas un noyau conflictuel, qu’ils ne vivent pas l’un de l’autre. On y peut aisément développer les deux idées, sans contradiction, célébrer en même temps le moderne et déplorer en même temps la perte du pays natal2. L’unité de pensée est fournie par l’increvable victimisation, fleuron du national-cléricalisme coréen. La valeur positive entière du moderne reste intacte et vient soutenir la représentation positive de l’objet. Et ce ne sont pas les récriminations des mâles au bistrot, sur cette chaîne qui permet désormais de les suivre à la trace, qui limitent l’expansion du portable : bien au contraire, il est l’objet d’un nombre infini d’anecdotes sur les écueils (épouse découvrant des numéros louches, car trop fréquemment appelés, sur le portable de son mari) et les aventures (utiliser la fonction caméra pour montrer où l’on se trouve).
 
L’objet n’est pas le souci du public coréen. N’était pas. Il est possible que nous soyons en train d’assister à un changement de questionnement. Les pratiques sociales doivent être envisagées de façon dynamique. Un chercheur-journaliste comme 강준만, Kang Chunman, s’en prend désormais régulièrement dans les colonnes du Hangyore 21 à ces symboles modernes. Son étude des portables est titrée, significativement, 휴대전화 노예공화국, la république (des) esclave(s) du téléphone portable3.
Est-ce la mise en forme d’une modernité dans le moderne, c’est-à-dire le contemporain + le sentiment critique de ce contemporain ? Le souhaiter ne serait ni condescendance, ni conviction que toute société doit suivre la même évolution. C’est simplement se réjouir de la mise en place d’un questionnement sur ses propres pratiques, qui n’est jamais une mauvaise chose. Parmi bien d’autres, un aspect du phénomène mérite d’être souligné, aspect qui apparaît dans les trois photos illustrant l’article de Kang Chunman, et qui montrent toutes des utilisateurs de la fonction caméra des portables : public d’un spectacle regardant le spectacle sur son téléphone, journalistes abandonnant leur carnet de notes, caméra filmant… la télévision. Y voir l’équivalent amélioré d’un magnétophone portable n’est sans doute pas suffisant. Il est la très surprenante re-création d’un médium « inutile » dans sa fonction première puisque utilisé en direct ! Sa fonction (mais pratique convient mieux) est donc autre, soit de témoignage, soit, plus certainement, d’inversion du message et de son médium : le message n’existe plus que sur un médium obligé, qui est, symboliquement, le contraire exact du miroir, ce médium invisible. Le portable est médium-preuve. Le message c’est le médium, ou du moins la preuve de son existence.
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Car le phénomène pose bien des questions. L’épisode de lancement du TGV Corée, c’est-à-dire le KTX, nous fournit l’occasion d’une réflexion. Très peu de jours après son lancement officiel, un passager est décédé à bord d’une rame, une histoire d’épilepsie, dit-on alors. Aussitôt une rumeur déferle sur le pays : c’est à cause des sièges opposés au sens de la marche ! La rumeur est si forte que, pour la petite histoire, le KTX se retrouve provisoirement rebaptisé TGV dans la presse, et que, de façon moins anecdotique, les places contraires au sens de la marche ne trouvent presque plus preneurs. Au point qu’un tarif réduit leur est appliqué. Quelques semaines après l’inauguration, j’ai encore voyagé de Pusan à Séoul absolument seul dos à la marche du train. Avec réduction.
Il ne s’agit pas ici de discuter ou de moquer un comportement que les apparences feraient vite qualifier de pré moderne, voire de magique : de retour à Séoul, le même soir, j’ai évoqué la question à un aréopage de scientifiques, tous d’un tel niveau que celui qui prendrait encore la Corée pour un pays pré moderne serait un parfait imbécile. Pas le genre de gens à accepter sans broncher un comportement magique. L’immense majorité de ces scientifiques a approuvé le comportement prudent du public (« le principe de précaution », grigri du XXIème siècle) : il valait mieux s’abstenir tant que l’enquête n’aurait pas prouvé qu’il n’y avait pas de liens entre le décès et la grande vitesse.
Mais pourquoi alors les Français ne tombaient-ils pas comme des mouches depuis tant d’années dans le TGV ? Réponse nationaliste teintée d’évidence : il y a des gens qui ont intérêt à ne pas donner les vrais chiffres… L’idéologie, disait Althusser, a réponse à tout.
 
Cette philosophie spontanée des savants4 illustre à mes yeux l’état actuel du questionnement de l’objet. Il existe, mais il ne pèse pas encore grand chose à côté de l’idéologie du nouveau, du dernier modèle. Si j’étais un homme d’affaires, j’étudierais très attentivement cette publicité pour portable dernier cri, tellement performant qu’il efface à la fois les méfaits de l’âge (la belle-mère perd la tête et laisse le gaz allumé) et les clivage traditionnels (la belle-fille l’éteint à distance, justement avec son portable). Un objet capable de gommer l’antagonisme séculaire belle-mère / belle-fille ne peut pas être entièrement mauvais.
Du moins pour le commerce5.6.

1 par le terme comparativisme, on exclut évidemment le comparatisme, dévalué pour avoir couvert trop d’usages négligents, objets sans contexte, d’époques différentes, vulgaire thématisme, sans parler des programmes d’agrégation et de trop de départements universitaires. Le comparativisme s’applique à mettre en regard des objets qui possèdent déjà un lien fondé, antérieur à la recherche: littératures postcoloniales entre elles, bloc linguistique, descendance d’un métarécit commun (comme le confucianisme).
2 le pays natal, kohyang, est une autoreprésentation fondamentale de la Corée moderne, qui cristallise de façon naturellement contradictoire à la fois la Corée ancienne et la Corée éternelle. La Corée ancienne, qui serait meilleure que celle que le modernisme (la ville, les étrangers) a défiguré, n’interdit en rien la célébration du moderne via la Corée éternelle, c’est-à-dire des succès que le peuple coréen peut engranger quand son génie peut s’exprimer librement. Comme expliqué plus haut, cette contradiction n’étant pas conflictuelle, ses deux termes peuvent être tenus dans un même discours.
3 15 novembre 2005
4 je détourne à dessein le sens du concept d’Althusser, qui pensait que la pratique scientifique ouvrait au raisonnement philosophique juste. Je pense que la pratique scientifique crée d’abord une tendance à lire le monde à l’aune de sa pratique, scientifique ou non, et peut-être plus fortement quand elle est scientifique, puisqu’elle peut s’appuyer sur des « preuves ». Le scientifique dit donc qu’aucune affirmation n’est acceptable tant qu’elle n’est pas démontrée. Exact, sauf que cela peut avaliser la peur sociale et la rumeur. Le scientifique se devait de demander d’abord : en quoi cette question est-elle fondée ?
5 il faudrait aussi analyser la tendance à lier systématiquement « l’émancipation » féminine à la possession du « dernier » produit en vente.
6 une autre trace de cette interrogation nouvelle se trouve dans le film Le Téléphone (Ahn Byung-ki), sous forme d’un traitement relativement fantastique.

Patrick MAURUS, professeur émérite à l'INALCO-Langues'O (section coréenne) et professeur invité à l'Université Kim Il-Sung de Pyongyang. Co-fondateur du CRIC et de la revue tan'gun, ainsi que de la collection Lettres coréennes chez Actes Sud. Enseigne à l'Ecole de traduction littéraire du CNL. Traduit les littératures des trois Corées. Auteur entre autres de 'Les Bouddhas de l'Avenir', 'Passeport pour Séoul', 'La Corée dans ses Fables'. Prépare RPDC, 'Voyage déconseillé dans un pays déraisonnable', 'Les trois Corées', 'A l'aller ça monte, au retour ça monte aussi'.

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