Actualités coréennes, avril et mai 2016.

Les élections législatives en Corée du Sud

En Corée du Sud, avec le deuxième anniversaire du naufrage du Sewol, l’actualité est faite des élections législatives. Tenues le 13 avril, elles sont une véritable défaite pour le parti gouvernemental de la présidente Pak Keun-hye, donné gagnant par les sondages, dont on devrait peut-être s’être rendu compte depuis le temps qu’ils sont toujours faux !
Le chiffre le plus significatif est le taux très bas de participation dans un pays qui ne vote pas depuis très longtemps. 58%. Geste de défiance contre les principaux partis.
Le parti d’opposition, étrangement baptisé de gauche ou de centre-gauche par une presse de plus en plus paresseuse, le Minjoo (Démocratie) obtenu quelques sièges de lus, et nettement plus si on les additionne à ceux du parti du Peuple (mon dieu !) du businessman Ahn Cheol-soo, et qui est essentiellement formé d’une scission du Minjoo. Bien malin qui pourra distinguer ces trois partis sur leurs programmes économiques, d’autant qu’un nombre conséquent de leurs députés sont des transfuges d’autres partis.
Tout ceci n’a pas grande importance, n’en déplaise à certains commentateurs. Qu’un parti au pouvoir perde des sièges dans des élections intermédiaires, c’est quasiment systématique. S’agit-il d’un vote contre les dérives autoritaires de la présidente, contre l’arrestation des députés d’opposition de gauche et des syndicalistes, contre le piétinement des négociations avec le Nord ? Même pas.
Il est trop tôt pour spéculer sur la prochaine présidentielle, et sur les étranges scandales qui fleurissent toujours juste avant, mais pour ce qui concerne la campagne de l’homme d’affaires, on rappellera qu’à chaque élection une personnalité avec ce même profil apparaît.

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Le congrès du Parti du Travail de Choson

L’actualité du printemps 2016, en RPDC, c’est la tenue du congrès du Parti du travail (Nodongtang), pour la première fois depuis 1980. Large couverture médiatique sur place (mais c’est toujours le cas) et nombreux journalistes invités. Le rapport d’activité du Comité central au VIIe congrès du Parti du Travail de Corée, comme prévu, a été présenté par Kim Jong Un.
Il s’agit d’un long texte de style explicatif et légèrement ampoulé assez traditionnel, qui ne contient ni critique ni autocritique directe. Une lecture attentive révèle pourtant quelques informations fondamentales. La question de l’absence de congrès du PTC pendant 36 ans n’a pas été évoquée :
« La période qui nous sépare du VIe congrès du Parti du travail de Corée a été parsemée des plus âpres luttes dans la longue histoire de notre Parti, c’étaient des décennies de grands changements et de glorieuses victoires. »
On peut comprendre que ce sont ces luttes qui expliquent l’absence de congrès, mais cela n’a rien d’évident et ce n’est pas notre thèse. C’est le dépérissement du parti qui, à nos yeux, en est la cause.
 
L’histoire officielle est toutefois tracée. Ces 36 années, marquées entre autres par le décès du président Kim Il Sung, la désignation de son fils, les drames alimentaires, le Songun, le décès à son tour du général Kim Jong Il et enfin la nomination du petit-fils, Kim Jong Un, sont qualifiées de « Grande victoire des idées du Juche et de la politique du Songun. » (C’est le titre de la Ière partie)
« Les grandes idées du Juche et la politique du Songun du Parti du travail de Corée ainsi que la lutte pleine d’abnégation de notre armée et de notre peuple infiniment dévoués au Parti ont conduit à d’exaltantes victoires au niveau de l’édification du socialisme et à l’implantation de solides assises de l’achèvement de l’œuvre révolutionnaire Juche. » La légitimité est donc refondée sur le « socialisme » qui était moins évoqué, et qui est donné comme analogue au Juche. Cette victoire ne s’est pas présentée sans épreuves :
« La sécurité de notre patrie et le sort de notre socialisme étaient en danger, et notre peuple a été forcé de se lancer dans une dure marche, une marche forcée sans précédent dans l’histoire. Le monde s’inquiétait du sort de la Corée et les impérialistes parlaient stupidement de « changement d’orientation » de notre part et de « effondrement du régime », quand le grand Dirigeant Kim Jong Il a proclamé formellement sa volonté irréductible de sauvegarder intacte et de poursuivre jusqu’à son achèvement l’œuvre révolutionnaire Juche entreprise par le Président, quelque difficile que soit la voie de la révolution. (…) La politique menée lors de la dure marche était celle « du Songun, c’est (à-dire) le mode de gouvernement socialiste fondamental du Dirigeant Kim Jong Il qui consiste à donner la priorité aux affaires militaires, obéissant au principe d’accorder une grande importance aux armes et de privilégier les affaires militaires. »
L’armée étant la force principale (et donc pas le Parti), l’appareil d’Etat lui est soumis selon des formules plus ou moins nouvelles. « On a vu naître l’esprit de Kanggye qui incarne ledit esprit (= l’esprit révolutionnaire militaire), monter le flambeau de Songgang et se succéder sans répit des miracles et des prouesses sur tous les fronts de l’édification du socialisme. » Quant à la dure marche, correspondant à la période de famine, c’est la même expression que pour la marche des partisans de Kim Il Sung pendant l’occupation japonaise.
Les familiers des classiques du marxisme (sous n’importe quelle forme) auront quelque peine à les reconnaître dans ces formules, même si l’approche nord-coréenne consiste à souligner le fait que le pays est en guerre pratiquement depuis 70 ans. Le rapport souligne l’évolution interne (?) de ce système, le Songun, qui aboutit en 2016 (mais formulé depuis trois ans au moins), à la notion de développement parallèle.
« Tenant compte des impératifs de la situation et du développement de la révolution, le Parti du travail de Corée a proposé la ligne stratégique de développement parallèle (byungjin) de l’économie et des forces armées nucléaires et s’est employé activement à l’appliquer. »
Voilà l’information majeure du congrès, reste à l’analyser. Notons tout d’abord qu’il s’agit d’une description et non d’un slogan, qui aurait pu partager la tâche entre armée et parti, par exemple. Deuxièmement, et sans doute plus important d’un point de vue interne, même si ce « n’est pas une contre-mesure temporaire visant à faire face à un changement subit de la situation, mais une ligne stratégique à suivre en permanence pour les intérêts suprêmes de notre révolution », la question est de savoir ce que cela implique quant à la nature du pouvoir. Car on passe d’une économie mise au service du Songun (et gérée par lui) à une diarchie, à un double développement présenté de deux domaines d’égale importance. De façon légère, on pourrait dit qu’on passe de ‘l’armée d’abord’ à ‘l’armée d’abord mais pas toute seule’. Ce qui n’est pas du tout la même chose.
On ne s’étonnera pas que cette inflexion majeure de la politique soit accompagnée de slogans à l’ancienne : « Notre armée et notre peuple, (..), inaugurant l’époque du Mallima, où ils foncent en faisant en un an le travail de dix ans et en imprimant une nouvelle vitesse à la Corée dans l’édification du socialisme. » Le Mallima, c’est le Chôllima multiplié par 10. C’est le cheval qui fait des bonds 10.000 li au lieu de mille.
Cette thèse du développement parallèle conduit à une autre, qui est à la fois sa cause et sa conséquence : « Un parti n’ayant pas à sa tête un grand homme ne peut triompher dans la révolution, et si la cause du leader n’est pas poursuivie judicieusement, le parti dégénère et la révolution est voué à l’échec. » Les analystes qui répètent à l’envi « culte de la personnalité » auraient dû se pencher un peu plus sur cette formule. Ce n’est pas le prolongement de la glorification de Kim Il Sung (et donc de Kim Jong Il). L’ordre des choses a changé. Le leader n’est pas (seulement) l’incarnation des masses, il est nécessaire à la révolution et au parti. Pas le contraire, semble-t-il. La nature même du parti du Travail a changé.
La principale justification du pouvoir du leader reste l’environnement international hostile : « Nous ne pouvons plus aujourd’hui compter que sur nous-mêmes. Nul n’est disposé à nous venir en aide ni ne veut voir notre pays refaire son unité, devenir puissant, vivre dans l’aisance et prospérer. Nous devons rejeter la servilité envers les grandes puissances et la dépendance à l’égard des forces étrangères, promouvoir l’édification d’une puissance socialiste en nous appuyant sur nos efforts, techniques et ressources et avec la confiance en soi et l’opiniâtreté révolutionnaires et réaliser par nos propres efforts la réunification du pays, aspiration nationale, grâce à l’accroissement de nos forces autonomes. »
Ce leader possède une image de marque forte et réelle, la science, objet de toutes ses attentions depuis au moins trois ans.
« On prendra des mesures scientifiques et techniques pour remédier à la pénurie d’électricité dont souffre le pays et donner la priorité à l’alimentation en énergie sur la croissance économique. Tout dépend des hommes de talent. On s’occupera de former à bon escient les rangs des talents scientifiques et techniques, protagonistes de la future puissance scientifique et technique, et de porter leurs aptitudes à rechercher et à développer au niveau mondialement avancé. (..) On fera grand cas des scientifiques et techniciens, les mettra à l’honneur et leur assurera de bonnes conditions de travail et de vie pour qu’ils puissent s’adonner entièrement aux travaux de recherche. »
A ces principes correspond le nouveau plan quinquennal 2016-2020. Aucun bilan n’est tiré des précédents, mais son contenu correspond en creux aux principaux problèmes du pays. De façon peu surprenante,
« On donnera la primauté à la production d’électricité d’origine hydraulique, en y combinant judicieusement celle d’origine thermique, accroîtra la part de celle d’origine nucléaire et exploitera activement diverses sources d’énergie naturelle pour satisfaire par nos propres moyens les besoins énergétiques de l’Etat. De gros efforts sont à consentir pour explorer et développer des domaines économiques où notre pays puisse conquérir la suprématie dans le monde en utilisant ses abondantes ressources naturelles, y compris magnésite, graphite, silice et minerais de terres rares, et en employant ses propres technologies. »
Cela fait un peu langue de bois, mais l’histoire récente transparaît. D’abord dans l’explication technique d’une partie de la crise alimentaire, c’est-à-dire l’absence d ’énergie, consécutive à l’inondation des mines. Ensuite la question des métaux rares, qui pourrait rapidement devenir stratégique.
Le rebond économique n’est pas qu’une question technique ou organisationnelle. Il exige une redéfinition des relations avec l’étranger. « La coentreprise et la commandite seront organisées du point de vue de la rentabilité à partir d’une prise de position Juche de façon qu’elles puissent contribuer à l’introduction des techniques avancées et au développement économique. » Dans le même ordre d’idées, « Il est nécessaire d’assurer aux zones de développement économique une ambiance et des conditions d’investissement favorables, activant leur exploitation, et d’organiser à grande échelle le tourisme. »
Puis sans doute l’essentiel :
« Quartier général économique du pays, le Cabinet ministériel doit résolument rompre avec la finasserie, au formalisme et au défaitisme, (..) Conformément aux exigences du système de responsabilité du Cabinet et de celui de sa prééminence, toutes les affaires économiques du pays doivent être concentrées sur lui, et une discipline et un ordre rigoureux, établis, supposant l’obéissance de tous les secteurs et unités économiques à son commandement unifié. Le système de responsabilité de gestion des entreprises socialistes sera judicieusement appliqué ».

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Une partie importante du discours a été consacrée à la littérature et aux arts « socialistes ». C’est certainement la plus décevante, du moins à nos yeux.
« La littérature et les arts socialistes jouent un rôle important pour amener les gens à se doter d’une pertinente conception de la révolution et de la vie et de nobles et belles qualités spirituelles et morales et à s’engager de leur mieux dans la révolution et le développement du pays, pour guider la civilisation de la société. Aujourd’hui, alors que l’œuvre révolutionnaire Juche a abordé un tournant historique, dans notre pays des changements successifs s’opèrent, et tous les secteurs d’activité avancent à l’allure du Mallima, mais le secteur de la littérature et des arts ne produit pas assez d’œuvres de grande valeur qui fassent bouillonner la société entière d’ardeur à la révolution et à la lutte et embrasent tous les cœurs. 
Cette remarque, Kim Jong Eun l’a faite à plusieurs reprises. Selon nos informations, c’est de façon plus positive et plus précise (parlant même des ‘goûts’ du public) que ce qui est ici avancé et qui n’apporte rien par rapport à ce qui se dit depuis des décennies. On est en droit de se demander si ce n’est pas cette conception utilitariste, réductrice et uniformisante de la littérature et des arts qui est la cause du manque d’œuvres de grande valeur.
Notre littérature et nos arts ont pour mission fondamentale d’inculquer au peuple entier les idées et les intentions du Parti et de stimuler les masses pour promouvoir la cause révolutionnaire Juche.
Les cadres, auteurs et artistes du secteur de la littérature et des arts soutiendront éternellement notre Parti au premier rang, en porte-drapeau sur le front idéologique, en héritant de la tradition de lutte de la génération précédente de militants littéraires et d’artistes qui avaient servi d’avant-garde et de clairons à notre Parti en défendant le Leader et la révolution par la création de chefs-d’œuvre.
Dans le secteur de la littérature et des arts, on créera des chefs-d’œuvre et des œuvres à succès, qui décrivent profondément les glorieuses histoires révolutionnaires, les hauts faits mémorables et les nobles qualités morales de nos grands Leaders.
On produira nombre de romans, poèmes, scénarios et pièces de théâtre excellents qui puissent fournir un aliment idéologique et spirituel aux militaires et aux civils et les motiver avec force à la lutte.
Le secteur de l’art cinématographique se dégagera au plus tôt de son marasme et allumera le feu d’une révolution cinématographique du nouveau siècle, jouant ainsi un rôle de pionnier dans l’inauguration de la floraison de la littérature et des arts. L’art scénique et les beaux-arts créeront des chefs-d’œuvre où seront concrétisées les idées et les théories de notre Parti en matière de littérature et d’arts de même que sa conception du beau et qui répondent aux goûts esthétiques de notre peuple et méritent l’amour de celui-ci. On multipliera les activités culturelles et artistiques de masse pour populariser l’art à un haut point et fera retentir haut des chants révolutionnaires et des chants de combat sur tous les chantiers d’édification du socialisme en effervescence.
Nous ne nous souvenons pas qu’il ait déjà été affirmé que le Parti avait « une conception du beau ».
Il faut écraser les manœuvres de pénétration idéologique et culturelle des impérialistes et sauvegarder de pied ferme notre culture et notre mode de vie socialistes.
Les idées et la culture impérialistes sont un venin dangereux de nature à paralyser les esprits sains et à saper la base du socialisme. Il faut neutraliser les tentatives de pénétration idéologique et culturelle obstinées et scélérates des impérialistes par une offensive idéologique et culturelle révolutionnaire et veiller à ne jamais laisser s’infiltrer dans nos rangs les idées et culture hétérogènes et le mode de vie excentrique.
On renforcera la formation morale chez les membres du Parti et autres travailleurs ainsi que les jeunes, y compris les enfants et élèves, pour que s’épanouissent de beaux rapports humains, tels que le respect dû aux aînés révolutionnaires, aux maîtres et aux supérieurs, l’amour pour les camarades, une attitude favorisant une bonne entente dans la famille et la collectivité.
Nous devons veiller à ce qu’une observation consciencieuse de la morale et de l’ordre publics et surtout l’usage noble et soigné de la langue prévalent dans notre société comme une tendance inébranlable. »
Respect aux aînés, langue soignée viennent couronner un discours à l’ancienne, confucéen, mais heureusement, à nos yeux, différent des pratiques réelles. Il n’en reste pas moins que, d’une part la même attitude est attendue de tous, d’autre part les créations artistiques sont toutes présentées comme secondes par rapport à la ligne du Parti ou du Leader.
La question nucléaire a donné lieu à une pétition de principe rassurante, sinon nouvelle.
« Tant que persisteront la menace nucléaire et le despotisme des impérialistes, nous développerons toujours les forces armées nucléaires d’autodéfense sur les plans qualitatif et quantitatif en nous tenant en permanence à la ligne stratégique de développement parallèle de l’économie et des forces armées nucléaires.
Notre République, pays nucléarisé responsable, n’emploiera pas la première l’arme nucléaire, comme elle l’a déjà déclaré, tant que les forces hostiles d’agression ne porteront pas atteinte à sa souveraineté avec cette arme, et travaillera à s’acquitter loyalement du devoir de non-prolifération des armes nucléaires qu’elle assume devant la communauté internationale, et à dénucléariser le monde. »
Les ennemis et dangers sont plusieurs fois évoqués, ce qui donne une sorte de dessin en creux des débats politiques.
« Notre Parti a déclaré la guerre à l’abus de pouvoir, à l’esprit bureaucratique et aux actes de corruption et les a combattus, mais ces maux n’ont pas encore été complètement éliminés. Si l’abus de pouvoir et l’esprit bureaucratique sont admis et tolérés, la corruption peut sévir, et le despotisme et l’arbitraire, se faire jour. A la longue, ils risquent de faire germer des tendances antiparti.
Une lutte tenace et toujours intensive doit être lancée contre l’abus de pouvoir, l’esprit bureaucratique et les actes de corruption chez les cadres jusqu’à ce qu’ils soient déracinés.
Les organisations du Parti ne parviennent pas encore à diriger efficacement les affaires économiques.
Il faut voir l’homme vivant, et non son dossier, le juger, non sur son passé, mais bien sur sa fidélité actuelle au Parti. On approfondira l’action envers les masses selon le principe d’éduquer et d’intégrer tout le monde, à l’exception d’une poignée d’éléments hostiles.
Le travail idéologique du Parti a pour but d’imprégner le Parti et le peuple entiers de la pensée du Leader de sorte qu’ils respirent et agissent uniquement selon cette pensée. Le moindre facteur et le moindre « cas exceptionnel » allant à l’encontre de l’idéologie du Parti ne doivent pas y être tolérés.
Une lutte intense contre l’abus de pouvoir, l’esprit bureaucratique et les pratiques de corruption s’impose pour que notre Parti préserve sa nature de parti-mère qui veille sur le sort du peuple sous sa propre responsabilité, défende et réalise parfaitement les besoins et intérêts des masses populaires.
On veillera surtout à déceler complètement ce genre de manifestation chez les permanents du Parti et à appliquer sévèrement la discipline du Parti à ceux qui s’y livrent en abusant de leur titre officiel. »

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La caractéristique première de ce congrès est donc d’avoir eu lieu ! On peut se poser la question dans les deux sens : pourquoi tant d’années sans congrès ou bien pourquoi un congrès après tant d’années sans !
Première hypothèse, la faiblesse politique. L’impossibilité de tenir un congrès contrôlé. Ce n’est pas très probable, mais la question peut prendre du sens en la reformulant : quel effet aurait eu un congrès coûteux aux yeux de la population prise dans la ‘Dure marche’ ? Et d’ailleurs, le régime était-il vraiment en mesure de réunir un congrès en peine déliquescence de l’état ?
Ce n’est sans doute pas là (seulement) qu’il faut chercher, mais cela nous met sur la piste : quel congrès pour quel parti ? Où était-il, ce parti, à part dans les articles occidentaux ?
Une sorte de réflexion darwinienne peut nous aider à comprendre. A l’occasion de ce congrès, la RPDC a invité force journalistes, dont une large proportion d’ennemis déclarés du pays, des journalistes dont on aurait pu écrire (comme d’habitude) les articles à l’avance : Vilain le parti, méchant le pays, affreux les interprètes sans lesquels on ne peut pas sortir, terrifiant le souterrain de dix mètres devant l’hôtel qui donne l’impression devant la caméra de sortir des enfers.
La question est toute simple : pourquoi faire venir ces gens-là, sachant ce qu’ils vont dire ? réponse, peu flatteuse pour eux : Parce qu’on sait ce qu’ils vont dire, et que cela peut être utile. Leur discours : le ‘parti’ règne sur la Corée du nord depuis 70 ans, sans jamais desserrer son étau. Ça a l’air vrai, puisqu’on le répète depuis 70 ans. Or, c’est exactement ce que veut faire dire le régime actuel. Car, de son point de vue, il s’agit de sa légitimité. La succession familiale des trois Kim et la permanence du parti sont deux chansons sur le même air.
Or, on l’a signalé, le PTC n’a pas tenu les rênes du pays de façon indiscutée pendant 70 ans. La notion même de Songun est une contradiction dans les termes. Le parti ne peut être l’avant-garde des masses si, au même moment, toute la société accepte de rôle dirigeant de l’armée.
Et celui qu’on redécouvre après la Dure Marche a changé de nature : il est désormais (?) le parti de soutien au leader. Le lien avec les classiques est de plus en plus que ténu.

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Post-scriptum au congrès du Parti des Travailleurs.
Quelques semaines après la tenue du congrès, une réforme institutionnelle majeure est annoncée, qui ne vient pas contredire notre analyse.
C’est l’équilibre, le dessin général des institutions, du régime, de la répartition des pouvoirs, qui est modifié. Et qui était annoncé avec la transformation du Parti en Parti du Leader. Jusqu’à plus ample informé, il semble que les trois piliers du régime, armée, parti et gouvernement soient dorénavant regroupés sous une direction unique, la Commission des Affaires d’Etat, qui vient chapeauter les trois institutions, et que Kim Jong Eun dirige avec trois vice-présidents. C’est une décision de l’Assemblée suprême du Peuple. Cette commission remplacerait la Commission de défense nationale, mais cela reste à vérifier.
Autrement dit, il n’y a plus ni armée d’abord, ni rôle dirigeant du parti, ni quartier général économique (le gouvernement). De ridicules, les articles occidentaux concernant le parti vont devenir comiques. Tout ceci mérite étude et observation, mais il semble qu’on puisse d’ores et déjà en conclure que la nature du régime vient de changer.

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Le calendrier a donc offert à l’observateur à peu près au même moment les élections législatives au Sud. Célébrations au Nord, mais sans vote, vote au Sud, mais sans célébrations. Pour quiconque qui a vécu le ‘tournant démocratique’ et la chute de Chun Doo-hwan, et les immenses manifestations de l’époque (1987), c’est un crève-cœur que de constater l’affadissement de cet espoir. La médiocrité des partis principaux, l’emprisonnement des députés de gauche (et des dirigeants syndicaux), la persistance du régionalisme, l’inexistence de programmes politiques dignes de ce nom ont, entre autres causes, découragé les électeurs. Deux ans après le Sewol, il aurait fallu un véritable homme d’état pour donner au pays une nouvelle impulsion.
On en vient à se demander si les présidents Yi Myong-bak et Pak Keun-hye sont une exception navrante, ou si, hypothèse terrifiante, c’étaient Kim Dae-Jung et Roh Moo-hyun les exceptions.

Patrick MAURUS, professeur émérite à l'INALCO-Langues'O (section coréenne) et professeur invité à l'Université Kim Il-Sung de Pyongyang. Co-fondateur du CRIC et de la revue tan'gun, ainsi que de la collection Lettres coréennes chez Actes Sud. Enseigne à l'Ecole de traduction littéraire du CNL. Traduit les littératures des trois Corées. Auteur entre autres de 'Les Bouddhas de l'Avenir', 'Passeport pour Séoul', 'La Corée dans ses Fables'. Prépare RPDC, 'Voyage déconseillé dans un pays déraisonnable', 'Les trois Corées', 'A l'aller ça monte, au retour ça monte aussi'.

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