Le karaoke : adieu les corps

ARTICLE TIRÉ DU NUMÉRO 1 DE LA REVUE TANGUN – LE JOUR OÙ LES CORÉENS SONT DEVENUS BLONDS, MARS 2007.

Nous employons en Occident le terme japonais karaoké pour désigner ce que les Coréens appellent 노래방, noraebang, littéralement chant / salle, salle où l’on chante1. Rappelons rapidement le principe du karaoké : pendant que sur un écran défilent les paroles d’une chanson, une bande son électronique en joue la musique. Le client muni d’un micro chante donc en suivant le texte sensé le maintenir dans le rythme sur la télévision.

 Le karaoké a connu en Asie dès son apparition au milieu des années 80 un succès foudroyant, puis un succès plus relatif en Occident. Les Asiatiques, et les Coréens en particuliers, sont effectivement plus friands de chansons que les Européens. Cependant le succès du karaoké n’a pas été aussi massif aux Etats-Unis qu’en Asie alors que les Américains sont tout aussi musiciens que les Asiatiques (on pourrait d’ailleurs faire la même remarque pour l’Espagne et l’Amérique latine ou encore pour l’Italie). En Corée, la popularité du karaoké est telle qu’il a une véritable influence sur la musique pop coréenne. Il suffit d’écouter quelques refrains de vedettes éphémères pour comprendre que ces chansons sont conçues pour devenir des tubes de noraebang : l’instrumentation, quasi inexistante est remplacée par une mélodie synthétique comparable à celle que l’on écoute dans les noraebang. Parfois, le chanteur parle plus qu’il ne chante, de façon extrêmement rapide, véritable défi à l’amateur de karaoké. Celui-ci, pour s’illustrer, devra faire preuve de virtuosité en matière d’articulation, mais pas forcément de talent en matière d’art lyrique. De toute façon, le chant est-il bien la réelle attraction du noraebang ? Nous essayerons dans cet article de montrer que le succès du karaoké en Corée est autant dû à son aspect bang qu’à son aspect norae. Enfin, nous verrons comment le karaoké préfigure une nouvelle industrie des loisirs.
 
Les derniers salons où l’on chante.
Il faut faire une distinction entre deux types de karaoké. Le karaoké tel qu’il est pratiqué chez nous est un bar qui dispose d’une installation karaoké et d’une scène sur laquelle les clients viennent chanter. Le chanteur de karaoké se produit donc en public. On trouve aussi ce type de bars en Asie. Mais le noraebang tel que les Coréens le pratiquent, et dont il sera question ici, est de nature tout à fait différente. En Corée, les bars sont généralement situés en étage, alors que les karaokés sont situés en sous sol. La « pièce où l’on chante » est une sorte de salon minuscule et douillet avec pour seul décoration un sofa, une table basse et des écrans de télévision disposés à chaque coin de la pièce de façon à ce que chaque participant puisse voir les images et suivre les paroles des chansons. L’établissement se compose donc d’un long couloir bordé de portes donnant sur les « pièces où l’on chante ». Cette structure nous est familière. On pense bien sûr au peep-show de notre place Pigalle, mais aussi aux salons de massages et saunas particuliers que l’on trouve en Asie du sud-est. C’est aussi la structure des Love Hotel du Japon et de certains yôgwan en Corée.
Le point commun de ces divers endroits est d’être conçu pour nous faire oublier le temps : pas d’ouverture sur l’extérieur, lumière faible et constante, on ne vit qu’au rythme des chansons, ou de l’effeuillage de la strip-teaseuse dans le peep-show. Evidemment, comme le karaoké, le peep-show est un endroit où le temps se compte aussi en argent. Il ne s’agit pas d’assimiler le karaoké à un lieu de perversité, mais toujours est-il que le noraebang, comme le peep-show, est un lieu isolé du temps. Isolé dans le temps, mais aussi isolé dans l’espace. Isolement visuel : les écrans offrent la seule illusion d’ouverture de la « pièce où l’on chante » qui ne possède pas de fenêtres, et dont les murs sont souvent bordés de miroirs qui renvoient à l’infini les images diffusées. Isolement sonore évidemment : seule la chanson meuble le silence total du « salon » insonorisé.
Le karaoké offre donc à ses clients un lieu d’intimité absolu, chose rare dans la société coréenne contemporaine. Le noraebang a joué auprès des jeunes coréens le rôle que jouait dans les années 50 aux Etats-Unis la banquette arrière du break de papa dans le drive-in. Cette fonction ne suffit pas à expliquer le succès du noraebang. Le karaoké n’est pas une version moderne de la guitare qu’on gratte entre copains autour d’un feu de bois. Les clients de karaoké ne sont pas assis en cercle, ils ne se font pas face, ils sont en demi-cercle face à un écran.
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Plongée dans un monde niais. 
Pour s’assurer que le karaoké n’est pas un phénomène musical, il suffit d’écouter le son de l’instrumentation du noraebang et constater que n’importe quel mélomane serait outré du traitement musical donné aux chansons (j’ai personnellement fait l’expérience douloureuse d’une version karaoké de « l’amour est enfant de Bohème…» du Carmen de Bizet). Le karaoké est une machine à transformer une chanson en un inaudible concentré électronique (sauf si, comme les tubes coréens, elle ne l’est pas déjà dans sa version originale). Ce n’est généralement pas l’amour du chant qui pousse un client dans un karaoké, pas plus que l’amour de la danse ne poussera quelqu’un à entrer dans une discothèque un samedi soir. Le karaoké, comme la discothèque, est une expérience sociale. Si le karaoké était une distraction assimilable au chant, le film qui défile sur les écrans serait inutile, il pourrait très bien être remplacé par une série de couleurs (ou même par la mire de l’ex-ORTF !). Mais le chanteur de karaoké est aussi spectateur, spectateur plus attentif encore que le téléspectateur, car il reste rivé sur son écran pour suivre les paroles de la chanson.
Le monde vu à travers l’image karaoké est monstrueusement niais. L’image oscille entre l’érotisme propret de blondes siliconées en bikinis trop petits, qui s’éclaboussent en riant dans une piscine de Floride, et un romantisme kitsch où une jeune fille quitte son amant après une dispute et pleure en se remémorant les bons moments passés ensemble. Mais ces clichés sont précieux tels quels au système du karaoké, car ils sont justement montrés sans aucune subtilité. L’heure est à la confession totale, à l’expansion abusive. Le spectateur de karaoké fait face aux sentiments les plus bruts, réduits par une mise en scène plate à l’état de concepts : bonheur, tristesse, sexualité… Le monde de l’image karaoké ne comporte aucune retenue. C’est un monde où les sentiments sont sur-exprimés. Un monde où les jeunes amoureux s’élancent sans hésiter dans les bras l’un de l’autre aux yeux de tous, où les filles se déshabillent sans rougir sous des soleils lointains. Mais aussi un monde où l’on pleure sans se retenir quand on est triste. Cette sur-expressivité s’exprime jusque dans les couleurs : l’image est scintillante, les couleurs basiques et sans nuances. Ce monde qui enveloppe le chanteur de karaoké le temps d’une soirée, est le reflet inversé de celui qu’il vit dans la journée : la plupart des films de karaoké quand ils ne nous viennent pas de l’étranger sont d’ailleurs tournés à la campagne ou au bord de la mer, alors que le noraebang est une distraction essentiellement urbaine. Dans une société et une éducation qui étouffent tout mode d’expression individuel au profit d’un comportement social type, le karaoké offre un univers d’exhibition totale.
Au niveau vocal, cela se traduit par une façon de chanter particulière. En début de soirée, les chanteurs tentent de chanter avec application, de rester dans les règles de la musique, et plus l’on s’enfonce dans la nuit plus le chanteur hurle dans le micro, chante de plus en plus fort, de plus en plus faux. La boisson l’y aide bien sûr, mais la machine l’y incite aussi : la sono est installée de telle façon que la voix résonne puissamment et donne au chanteur le plus médiocre, des airs de Pavarotti de pacotille. De plus, en Corée la machine donne une note au chanteur. Une note qui ne correspond pas à la qualité de l’interprétation bien entendu, mais au nombre de décibels poussés.
C’est pour cela que le karaoké est si important en Asie aujourd’hui. Si chez nous, il correspond à une nouvelle distraction qui se range au côté du billard, du bowling, de la discothèque… il offre, en revanche, au Coréen des années 2000 un plaisir unique que seul l’alcool lui apportait jusqu’à présent (rassurons-nous, les deux sont très complémentaires). A la différence de l’alcool cependant, le karaoké ne lui laisse rien dévoiler de sa personnalité, même en groupe le chanteur est isolé, puisque les regards sont tous tournés dans la même direction : l’écran. Parfois, l’attention se porte sur le lourd catalogue de chansons que propose l’établissement, parfois vers un verre ou une assiette. D’une manière générale personne n’écoute le chanteur de karaoké, donc personne ne le juge. Après une soirée passée à s’égosiller dans un karaoké, on n’en saura pas plus sur les convives qu’avant, il n’y aura eu aucun propos échangés. Le karaoké offre une forme de convivialité, une proximité qui annule la notion de conversation.
Quel autre lieu que le karaoké permet tout cela ? A bien y réfléchir, dans le contexte social coréen, le karaoké est un lieu plus intime et plus tolérant encore que son propre appartement souvent partagé avec femme, enfants, et parfois grands-parents, autant de regards et de comportement sociaux à adopter… La disposition fermée de la « pièce à chanter » est faite pour cela. Le noraebang est un lieu intérieur, mais selon une perspective coréenne, il est en fait un extérieur. Dans le petit salon insonorisé, le chanteur est hors du monde, hors de la ville et des regards. Il nous faut bien admettre ce qui nous semble paradoxal : c’est en s’enfermant qu’on trouve la liberté, c’est dans un espace confiné que l’on est délivré.
Dans la cage capitonnée, le chanteur trouve donc un lieu d’extériorisation, mais cela ne fait pas pour autant du karaoké un mode d’expression. En effet le chanteur se défoule, s’éclate, de façon passive : il suit la chanson telle qu’elle lui est dictée par la machine. Il ne lui est pas possible s’il le désire de modifier quelque peu le texte, d’accélérer le rythme ou de le ralentir au milieu d’un couplet. Le chanteur de karaoké n’interprète donc pas une chanson. Tout au mieux peut-il l’imiter. On voit d’ailleurs souvent des chanteurs de karaoké, vedettes le temps d’une chanson, prendre des poses de star en scène… dans l’indifférence générale. C’est à lui de s’adapter à une orchestration qui lui est donnée. Au karaoké, le seul « chef d’orchestre » c’est la machine, pas l’homme.
On dira que le karaoké soutient la chanson en tant qu’art populaire, mais jamais une chanson contestataire ne sortira d’un karaoké. Le karaoké est sans doute une distraction populaire mais cette distraction est avant tout consensuelle, car elle est mécanique. En Occident, le karaoké n’intéresse que quelques amateurs, il n’a pas lieu d’être un phénomène massif dans une société plus démocratique, plus tolérante : si, les soirs de week-end, les karaokés insonorisés de Séoul sont bondés, il est rare, à part dans des endroits très précis, de voir un musicien s’approprier un trottoir et une rame de métro…
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Adieu les corps.
Le karaoké a donné naissance à un dérivé plus physique, le DDR (dance dance revolution !) qui pousse plus loin la robotisation de l’individu. On trouve depuis quelques années ces nouvelles machines à danser dans les salles de jeu vidéo. En voici le principe : des dalles s’allument sur le sol et le danseur pose ses pieds là où la machine le lui indique au rythme synthétique de la musique, devant lui sur l’écran une ombre électronique lui renvoie son mouvement… Les dalles s’allument de plus en plus vite et le danseur saute de plus en plus furieusement sur sa machine. Il s’opère sur le corps du joueur ce que le karaoké avait fait à la voix : une fusion parfaite entre l’homme et la machine. Son cœur palpite sur le rythme électronique, il devient l’ombre diffusée sur l’écran. Cette modernité tant désirée, tant glorifiée, il finit par l’incarner.

Ainsi, le karaoké, le DDR et tout ce que les inventeurs nous offrirons dans cette lignée, seront l’alcool de ce nouveau siècle. Les artistes masochistes nous avaient montré la voie dans l’automutilation, dans le don de leur personne à l’art et au public. Nul doute que les plus grands plaisirs que l’homme prendra dans les nouveaux loisirs électroniques seront comparables à ce qu’éprouve celui qui saute à l’élastique du haut d’un pont. Il éprouvera désormais avec la machine la sensation la plus forte, la plus délicieuse et la plus brutale : la chute, l’abandon de son propre corps.


1 on trouve aussi norae yônsûpsil, la salle où on s’exerce à la chanson.

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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