Le culte pulgama

ARTICLE TIRÉ DU NUMÉRO 1 DE LA REVUE TANGUN – LE JOUR OÙ LES CORÉENS SONT DEVENUS BLONDS, MARS 2007.

 

Un habitant de Séoul pousse, traîne, pédale, roule, avance, projette sa vie selon un ensemble de normes et d’habitudes qui s’intègrent dans un grand corps tentaculaire de lignes, passages, ruelles et couloirs qui constituent un réseau nerveux en ébullition. Sa vie s’achemine donc d’un bon pas, comme partout ailleurs dans les mégalopoles, et, s’il n’y a pas trop de bancs publics pour souffler, il existe, ici aussi, des moyens pour se détendre ou faire une pause.

En Corée, l’idée de santé est générale, contre un mal qui ne peut être que proportionnellement aussi important, même si sa nature n’est pas clairement diagnostiquée. Il n’est sans doute pas exagéré de dire qu’il ne se trouve pas un jour où l’on ne vous fasse remarquer que « cette nourriture, cette boisson, ce sport, cette posture, etc. sont bénéfiques, énergétiques et stimulants pour la santé ». Chacun est ainsi le médecin de chacun, car tout le monde recherche la pureté et l’énergie, le 100% ci ou ça, pour un corps qu’on expose de plus en plus.

C’est ainsi que la population a élaboré des rituels de purification ou de santé. Les moyens sont nombreux pour réussir cette quête du pur, qui exigent tous, outre un certain effort, aussi bien physique qu’imaginatif, un équipement approprié. Ainsi, on ne peut pas se promener sur la moindre montagne périphérique sans tenue d’alpiniste de l’Himalaya pour respirer « l’air pur ». Aller à la source implique deux ou trois jerrycans plastiques pour recueillir « l’eau pure » et la porter sur le dos, en pleine banlieue, comme au travers d’un désert, jusqu’à son quinzième étage où les filtres à eau ont la couleur du sable.

Mais les méthodes qui s’attaquent directement au mal ne se pratiquent pas en plein air. Des temples de santé quadrillent la ville et vendent des carnets de coupons à prix réduits, qui deviennent des bons offerts par les sociétés à leurs employés. Au cours de ces rituels, on tente d’éliminer des profondeurs vers la surface des toxines rendues visibles par une sécrétion des pores de la peau. Là aussi les pratiques sont variées, comme celle du mogyoktang ou bain public et son sauna, implanté dans chaque quartier, que l’on fréquente avec son bout de tissu vert pour se gratter les peaux mortes jusqu’à s’écorcher à vif. Il y a aussi le hanjûngmak ou hutte de vapeur et sa toile pare chaleur sur tenue immaculée. Pour se faire cuire comme un pot traditionnel, rien de mieux. Sous un toit en forme de dôme de pierre et de terre, on s’assoit sur des nattes tissées épais. La hutte étant chauffée à 700 ou 800 degrés, c’est à une température atteignant les 90 à 150 degrés que le volontaire peut entrer, protégé sous sa toile pare chaleur, pour recevoir le feu salvateur. Cette technique du hanjûngmak remonterait au XVème siècle, ce qui est, en ces temps de mémoire fluctuante, un label de garantie durée et pureté. D’ailleurs les centres de santé à la mode ne se privent pas de tisser toutes les pratiques d’hier et d’aujourd’hui en une toile d’un luxe abordable estampillé « méthode de style traditionnel coréen » où le « traditionnel » côtoie « l’équipement moderne » pour un résultat connu depuis des générations, alors pourquoi s’en passer.

Mais, le rituel qui m’intéresse particulièrement, c’est le dernier des cultes de purification à la mode, apparemment né, il y a seulement quelques années, d’une manipulation de semences culturelles et d’une opération commerciale. C’est un exemple caractéristique de ce besoin irrépressible de santé qui tient aussi de l’immolation collective : le culte pulgama.

불가마, pulgama signifie « four de feu » et c’est un peu comme si vous pénétriez dans un des fours de terre des anciens potiers coréens, sans voir le feu lécher les troncs de pins et danser sous vos plantes de pieds. Pas aussi brûlant que le hanjûngmak, le pulgama a malgré tout une chaleur ambiante de 70 degrés, et bien plus quand vous êtes près du foyer de pierres rougeoyantes. En fait, certaines personnes sont persuadées, d’une façon quasi religieuse, que s’exposer aux plus grandes chaleurs sert à maintenir son corps en état de marche. On attribue ainsi au pulgama des vertus agissant sur : la circulation du sang, le renouvellement des cellules, la fatigue générale, le vieillissement, la couleur de la peau et son élasticité, et bien d’autres choses. Des articles de journaux où des miraculés du pulgama témoignent sont affichés pour informer la clientèle qu’elle a mis le pied dans un monde où l’extraordinaire prend corps, où le feu conjugué à d’autres éléments de la nature peut purifier et guérir aussi bien le corps que l’esprit.

Le lieu du culte pulgama peut se réduire à quelques pièces étroites en enfilade, sans bain, dans un sous-sol de quartier jusqu’à s’étendre en un grand complexe proposant aussi le bain public et toutes sortes de services. Mon lieu de prédilection actuel est plutôt de cette dernière taille, il est appelé harim mongol maekbansôk, fondé par un autodidacte ancien résident coréen du Japon, qui s’est formé sur le tas… à la cuisine chinoise et qui a fait fortune, etc.

Ce pulgama dispose de quatre grandes salles à feu aux murs de terre jaune ou loess. Cette terre appelée 황토, hwangt’o possède la spécificité d’absorber les impuretés. On l’utilise particulièrement en poudre fine pour purifier l’eau des poissons destinés à être découpés vifs pour la table et cicatriser du même coup les blessures qu’ils se sont faites en se frottant à leurs congénères, à cause de l’étroitesse de l’aquarium. Il ne faut pas lire ici une quelconque métaphore ironique concernant la vie sociale et la pratique du pulgama, mais l’utilisation de la terre a le même but : purifier et soigner. Cette terre sert également à combattre la pollution des mers par le pétrole et à construire des murs comme ceux des maisons traditionnelles. On en revêt aussi les murs et les sols de ciment qui veulent se donner un air d’autrefois, où tout devait être évidemment plus sain. Ces salles sont donc chauffées au sol recouvert de nattes de paille pour s’y asseoir ou s’étendre. Dans chacune d’elles, un chariot de pierres de Mongolie chauffées à l’électricité sort d’un four géant mural, sur des rails. Les pierres rougeoient en lançant leurs rayons rouges dans un miroir tendu au plafond qui les renvoie dans la foule assemblée. C’est la radiation particulière de ces pierres qui est prétendument bénéfique pour le corps. Ces pierres ont une texture à forme de grains d’orge d’où leur nom de mongol maekbansôk, pierres de grains d’orge de Mongolie. Elles ont été importées de Mongolie par le propriétaire du lieu et auraient des vertus reconnues depuis deux ou trois mille ans, par les voisins chinois et japonais. Ailleurs, elles sont aussi utilisées pour filtrer l’eau, fabriquer de la vaisselle, des matelas ou des sommiers.

Quoi qu’il en soit, quand le client ou l’adepte pénètre dans ce lieu, il se voit introduit ou réintroduit dans un monde de pureté originelle, imprégné de symboles qui se retrouvent dans l’utilisation des matériaux : pierre mongole ou de jade, mais aussi terre jaune, charbon de bois, bambou, paille, herbes, etc. La consommation de nourritures saines : soupe d’algues, oeufs de canard cuits dans la terre, boisson à base de riz, servies dans le restaurant ajoute à cette cure.

Outre les pierres mongoles chauffées, des pierres de jade vert sont dans des pièces adjacentes posées à même le sol, où intégrées aux murs pour le repos des corps brûlants. Elles n’ont sans doute pas perdu leurs cinq vertus majeures : charité, modestie, courage, justice et sagesse. Et à cette atmosphère minérale on a joint un monde végétal cristallisé : charbon de bois au pouvoir désodorisant et humidificateur, bambou, paille et herbes odorantes.

Ce monde où toutes les puretés se conjuguent, ce monde contre ciment pousse à présent partout dans la ville. Les habitants croient raviver, renouveler au sein d’un corps de terre ou d’une caverne, sa peau, son énergie, ses racines. Autrement dit, ils s’enfoncent dans le monde tellurique maternel pour y puiser une nouvelle vie. Cependant, la terre et la pierre qui sont l’idée même de la pureté et de la résistance rendues visibles marquent moins un retour à la nature contre un univers de béton qu’un désir d’éliminer les douleurs du quotidien qu’elles soient physiques ou morales pour mieux résister au présent (le téléphone portable reste dans la poche, même au plus grand feu !). Et puis, il s’agit aussi de donner tout bonnement sa place à la paresse, créer un autre lieu de rencontre.

Cet en-terrement, en-pierrement vivant se fait toujours en tenue blanche, qui favorise cette idée de cérémonie. Le linge immaculé personnel ou loué sur place pour une petite somme (1000 wôn par objet : tee-shirt, short, serviette, paire de chaussettes), masque moins les corps qu’il ne les laisse transparaître dans leur sueur, car l’important est de bien faire jaillir les mauvais fluides qui attaquent la santé. Aussi, cette tenue abolit-elle les différences sociales, sexuelles et de l’âge, car tous sont invités au grand sabbat des éléments : terre, pierre, feu dans le même costume.

Les femmes et hommes de tous âges et conditions se croisent, se rassemblent discutent, jouent dans un corps dégoulinant de sueur. Un manager comme un homme politique peut y réunir ses collaborateurs en croyant que « pour mieux penser, il faut suer » et puis on ne boit pas, ce qui est un avantage. D’autres peuvent choisir de se cacher dans ce temple moderne à l’instar d’un certain président de la république qui, lui, avait élu un vrai temple de montagne. Des mères de famille s’y rencontrent, des adolescents s’y donnent des rendez-vous. On y vient aussi pour dessoûler comme cette jeune femme qui m’a déclaré, au détour d’un mur brûlant, avoir une sacrée gueule de bois, ceci pour refuser mon offre de fraises dont le parfum décuplé dans ce four de terre avait attiré son regard.

Enfin, ce rituel n’est pas fixe. Le lieu de culte est ouvert 24 heures sur 24 et on tient à réconforter les participants en leur procurant tous les services pouvant conduire à un état de décontraction totale. Outre qu’on peut s’y restaurer, on y trouve toutes sortes de massage de la tête aux pieds, et la télévision est présente dans les deux halls où l’on peut pique-niquer. Dans ces halls qui donnent sur un extérieur artificiel de cascade à la belle saison et de montagne de glace en hiver, le bruit est permanent et il faut rejoindre des chambres noires aux pierres de jade pour être au calme et même dormir. En fait, pour le prix d’entrée de 10 000 wôn, 5000 ailleurs, certains passent la nuit au pulgama, surtout les voyageurs ou les salariés ayant raté l’heure d’un retour décent au foyer. Enfin, pour les jeunes couples, c’est un lieu où l’on peut se faire mutuellement des massages sans être remarqués, même si le massage en question dénude un peu trop le compagnon ou la compagne, de toute façon, ils sont protégés par la pancarte stipulant qu’il est interdit d’avoir des gestes trop tendres et non de faire des massages.

La plupart des pulgama offrent donc aux habitants un lieu idéal, puisque sans limite de temps pour satisfaire une fringale de santé et de repos grandissante, qui n’est sans doute pas étrangère à l’actualité politique et sociale et au rythme même de la ville. Cet autodafé de son propre corps invite en effet l’adepte à réaliser que son corps est bien le plus fidèle des compagnons de route et l’ultime preuve de vérité comme de l’existence. Pourtant cet acte de foi ou cette révélation ne s’accompagne pas d’un changement de vie vers le pur et le simple. Finalement, le culte du pulgama est une mode de plus, satisfaisant particulièrement les marchands qui y trouvent leur compte. Mais il est bien agréable de faire cette pause santé et de dégorger toute son encre sous un feu de pierres mongoles.

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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