Le nautibus voyageur spectateur

ARTICLE TIRÉ DU NUMÉRO 1 DE LA REVUE TANGUN – LE JOUR OÙ LES CORÉENS SONT DEVENUS BLONDS, MARS 2007.

Par Adrien GOMBEAUD

Jules Verne habitait boulevard de Longueville, à Amiens, mais il déménagea en 1882 pour s’installer rue Charles Dubois. Toujours à Amiens. En 1890, il se réinstalla boulevard de Longueville … à Amiens, où il mourut cinq ans plus tard. Jules Verne détestait voyager. Ayant fait fortune, il effectua bien quelques croisières aux États-Unis et en Méditerranée à bord de son yacht le mal nommé « Great Eastern ». Il s’agissait du plus grand paquebot à aubes ayant jamais navigué. Il lui servit de modèle pour Une ville flottante. Verne était fondamentalement un précurseur : plutôt que d’être le dernier explorateur, il préféra devenir le premier touriste !

Dans un court texte des Mythologies, intitulé « Nautilus et bateau ivre », Roland Barthes oppose deux types de vaisseaux marins, deux types de voyageurs. Indirectement, il nous parle du monde du tourisme et de celui de l’aventure en décrivant le Nautilus de Jules Verne et le Bateau ivre de Rimbaud. Le Bateau ivre est : « le bateau qui dit « Je » et libéré de sa concavité peut faire passer l’homme d’une psychanalyse de la caverne à une poétique véritable de l’exploration ». Le sous-marin de Jules Verne est d’une nature opposée : « Verne a construit une sorte de cosmogonie fermée sur elle-même qui a des catégories propres, son temps, son espace, sa plénitude et même son principe existentiel […] s’enclore et s’installer , tel est le rêve existentiel de l’enfance et de Verne. »
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Tous à bord, nous partons pour un grand voyage…
Ils ont de dix-huit à soixante dix ans. Ils sont là pour toutes sortes de raisons : il y a cette jeune étudiante à qui les parents ont offert le voyage. Jamais ils ne permettraient qu’elle s’engage seule dans un périple européen. Elle s’assoit donc dans le bus derrière ce couple de retraités. C’est leur premier voyage à l’étranger, sans doute leur dernier. Parfois le groupe est constitué d’amis, de connaissances, d’une famille élargie. Tous sont réunis dans un même bus pour le circuit habituel du touriste coréen en Europe : huit jours pour visiter quatre pays. La distance d’un marathon parcourue à la vitesse d’un cent mètres. La France arrive après la Hollande et l’Angleterre, avant la Suisse, mais déjà la fatigue a marqué les visages des passagers. On se lève souvent avant cinq heures pour sauter dans le premier train, on se couche après onze heures à la sortie du Lido. De la France, ils visiteront Paris, Chartres et sa cathédrale, Versailles et Fontainebleau. Roissy Charles de Gaulle enfin, pour une ultime photo.
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Le tourisme n’est pas très développé en Corée, de sorte que pour un Coréen, l’étranger est plus loin que pour un Parisien qui voit défiler régulièrement des bus de touristes sous sa fenêtre (chaque année Paris accueille plus de touristes que toute la population parisienne !). Le Parisien voit bien plus d’étrangers que le Séoulite. Paris est par conséquent plus loin de Séoul que Séoul de Paris. Dans le bus, des messages rappellent régulièrement aux passagers de faire attention aux pickpockets qui sévissent dans les rues. Combien de Français ne s’amusent-ils pas devant ses troupes de touristes qui voient Paris à travers le seul viseur d’un caméscope ? Ces mêmes Français moqueurs ont parfois visité le Kenya derrière un appareil photo au cours d’un safari inoubliable. Paris est donc une jungle, nous vivons tous dans la jungle des autres et nous sommes tous le sauvage de quelqu’un. Un seul repas français est prévu au cours du séjour, histoire de goûter cette nourriture étrange à base d’escargots. Bien vite, on en revient aux plats coréens, qui donnent plus d’énergie et d’endurance. Raison de sécurité donc, raison économique aussi. Comment visiter l’Europe entière pour un prix réduit, en un temps si court, en voyageant autrement qu’en tours organisés ? La question de l’argent nous emmène loin, elle nous indique les priorités des voyageurs, car si le prix du billet est bas, c’est pour mieux acheter des souvenirs. Le tourisme organisé n’est pas l’industrie du voyage, elle est l’industrie du souvenir. Les guides sont mal payés, mais touchent des commissions sur les ventes dans les boutiques de souvenirs.
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Un voyage qui commence au retour.
Dans un célèbre magasin de sac sur les Champs Élysées, la queue de touristes est soigneusement organisée par le personnel. Elle se déploie, disciplinée, patiente, serpentant dans la boutique entre deux rubans rouges. Devant le comptoir, le choix est vite fait : le touriste connaît déjà le modèle, repéré à Séoul. Là-bas c’était trop cher. Pour la forme, la vendeuse coréenne présente le sac, dans une langue et une attitude familières. Sitôt emballé, sitôt payé. D’autres boutiques suivent, les grands magasins aussi. Les monuments se succèdent le temps d’un cliché : de Versailles on ne voit parfois que l’extérieur, l’entrée est trop chère, il y a trop de foule au guichet et pas assez de temps, le Louvre et sa Mona Lisa qui sourit sagement à l’objectif, Montmartre, le tombeau de Napoléon, la tour Eiffel inévitablement… Pour 80 dollars de supplément, le touriste peut monter en haut et faire un tour en bateau mouche. Une fois assis à bord, bien souvent épuisé, il s’endort. Peu importe : il rêve de Paris, des berges de la Seine, une vision romantique un peu floue qu’il est venu chercher de si loin et qui se trouvait déjà dans sa tête.
Car cette semaine passée n’est pas le voyage. A bord du bus, c’est toujours la Corée. Il s’établit au sein du groupe une hiérarchie à la coréenne : spontanément, la personne âgée s’impose comme le chef indiscutable, celui qui s’assoit à l’avant du bus, près du chauffeur. Tout s’oriente à l’échelle de Séoul : parfois, dans un hôtel de banlieue, un touriste interroge le guide : « Ici, c’est Paris ? » et le guide sourit en donnant la réponse appropriée : « Non, mais vous savez Paris est très petite, beaucoup plus petite que Séoul, alors pour vous, c’est comme si c’était Paris. ». Le touriste accepte un argument qui va de soi : si Paris était Séoul, Clichy serait au centre de Paris. Il s’endort donc en ayant l’impression d’être au centre de Paris parce que justement… il est toujours à Séoul. D’ailleurs s’il n’est pas content, il protestera une fois rentré, jamais il ne se plaint pendant le voyage.
C’est là que tout ce qui nous apparaissait si absurde devient soudainement beau, poétique. Ce voyage n’existe pas, il n’est que la base de la construction de songes à venir. Le vrai voyage commence à Séoul. Paris, l’Europe, ne fut qu’un détour, une façon d’accumuler en quelques semaines assez d’impressions, de souvenirs et de photos pour revenir en Corée et là, partir réellement, dans sa tête. Qu’importe le voyage, le déplacement, ce qui compte c’est ce qu’il en reste après. On offre des cadeaux on expose des photos : le périple est plus beau raconté à la famille que dans la réalité. Il s’étale sur les murs dans de petits cadres kitsch, il investit l’écran de télévision. Avec le temps, il prend de la valeur, petit à petit la semaine européenne se disloque, elle devient des mois, des années … et l’hôtel était au cœur de Paris.
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Pourquoi Phileas Fogg est-il parti faire le tour du monde en 80 jours ? Ce pari stupide avait-il un sens ? Peut-être que oui, parce que la terre est ronde, parce que lorsque l’on marche dans une direction, on revient inévitablement à son point de départ. Peut-être que tout voyage est un retour, et que donc tout voyage, qu’il dure une semaine, une année ou 80, ne finit jamais.

 

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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