VIRTUAL SEOUL : La Corée du Sud et la chirurgie esthétique

Seoul 2016

En 2016, on m’a demandé de commenter les photos prises par Françoise Huguier à Séoul, pour le livre et l’exposition VIRTUAL SEOUL. Tout n’a pas été utilisé. Voici les textes, avec un aspect inévitablement composite.

La Corée du Sud et la chirurgie esthétique

 

Quel problème les Coréens ont-ils donc avec leur visage ? Un pays si fier de lui-même, si viscéralement nationaliste, que cherche-t-il à effacer des visages dont il devrait être si fier ? Quelles sont donc les traces et pourquoi sont-elles devenues insupportables ? Aujourd’hui, la chirurgie esthétique a quasiment statut d’obligation, le mot n’est pas trop fort à défaut d’être compréhensible, et pas seulement pour les femmes. Bien difficile pour une étudiante cherchant un emploi de ne pas s’y plier, croyant ainsi mettre toutes les chances de son côté, cédant ainsi à la vox populi, à la pression de l’évidence et à l’incitation des copines. Sauf à croire qu’un nez plus fin permet de rédiger de meilleurs dossiers, et en tenant compte des croyances collectives, ici encore, la mode coréenne suit la japonaise avec vingt ans de retard. Pourtant la question reste entière : Que trouve la Coréenne une fois ses bandelettes enlevées ? L’occidentale sous masque oriental, une fois les traits affinés, les proéminences gommées, les yeux arrondis, le menton aminci ? Au Japon, il n’y a pas si longtemps, cela s’appelait être half, expression ô combien significative. Mais qui donc, en fin de compte, a décrété qu’un menton en V était plus joli ? Certainement pas 2000 ans de peinture coréenne.

« La belle » par le peintre Shin Yoon-Bok (XVIIIème siècle)

A quoi obéit cette mode ? Au confucianisme, qui exige équilibre et harmonie entre le corps et l’esprit ? Mais le chamanisme et le taoïsme en demandent autant. Croire que la physionomie annonce l’âme n’est pas propre à cette société, même si la physiognomonie y a occupé une place prépondérante. Et cela n’explique pas pourquoi c’est aujourd’hui que cette mode se répand. D’autant que le même confucianisme pourrait, comme toujours, expliquer le contraire : l’obligation première est de garder intact le corps que l’on doit à ses ancêtres. Toute la médecine dite orientale en découle, soigner l’homme sain, respecter les équilibres. Être malade, être tordu relève d’une sorte de faute. Il y a donc un lien entre le défaut physique et une faute quelconque. La chirurgie esthétique permet de gommer ce lien, en profitant des moyens modernes, dont la société sud-coréenne actuelle est persuadée être la principale productrice. Seulement voilà, l’image majorité des corps soumis à la chirurgie n’ont rien à corriger, sauf une originalité.

Et d’ailleurs, en quoi sont-ils donc ‘coréens’, ces visages ? Ce maquillage envahissant prolongé par la chirurgie, ces cheveux teints, ces vêtements clinquants, ces poses théâtrales, ne les retrouve-t-on pas dans toute les capitales tentaculaires d’extrême-Orient ? On sait depuis Chris Marker tout ce qu’un visage de Coréen peut exprimer sans tomber dans la banalité de la ‘face’. On sait moins tout ce qu’à l’occasion on peut lui faire dire. ‘On dirait une Nord-Coréenne’ s’exclame-t-on devant un visage naturel, solide, non maquillé et évidemment non trafiqué. Si la chirurgie esthétique semble s’acharner en premier sur le visage, la culture du corps ne date pas d’hier. Genoux cagneux ou hanche de bœuf sont des signes extrêmes, mais la médecine traditionnelle, à la base de tout ce Barnum, traite d’abord des biens portants.

Campagne publicitaire dans le métro de Séoul ventant les « miracles » de la chirurgie esthétique.

 

Il est tellement évident que les contraintes de la vie quotidienne et les idéaux de santé absolue ne sont pas compatibles, qu’il faut avoir recours à des rituels pour conjurer la contradiction. Historiquement, on allait marcher ‘en montagne’, c’est-à-dire sur les collines de Séoul, avec un superbe harnachement à l’autrichienne, pour revenir vers les bains chauds et les saunas. Puis rapporter à la maison les jerricans d’eau ‘pure’ puisée là-haut. Le lendemain ou le soir même, on utilisera les coupons découpés un peu partout pour profiter des paradis artificiels à hauteur du quartier.

Même fonction avec la valeur médicinale de tout ce qu’on avale. C’est bon pour les yeux, c’est bon pour le foie, et, entendu mille fois, ça combat le cancer, c’est prouvé, tout le monde le sait. Commercialement parlant, le traditionnel est toujours très moderne. 

 

Patrick MAURUS, professeur émérite à l'INALCO-Langues'O (section coréenne) et professeur invité à l'Université Kim Il-Sung de Pyongyang. Co-fondateur du CRIC et de la revue tan'gun, ainsi que de la collection Lettres coréennes chez Actes Sud. Enseigne à l'Ecole de traduction littéraire du CNL. Traduit les littératures des trois Corées. Auteur entre autres de 'Les Bouddhas de l'Avenir', 'Passeport pour Séoul', 'La Corée dans ses Fables'. Prépare RPDC, 'Voyage déconseillé dans un pays déraisonnable', 'Les trois Corées', 'A l'aller ça monte, au retour ça monte aussi'.

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