VIRTUAL SEOUL : La Corée du Sud, la nuit, l’alcool

Seoul 2016

En 2016, on m’a demandé de commenter les photos prises par Françoise Huguier à Séoul, pour le livre et l’exposition VIRTUAL SEOUL. Tout n’a pas été utilisé. Voici les textes, avec un aspect inévitablement composite.

La Corée du Sud, la nuit, l’alcool 

 

Mais que font-ils donc dehors, si nombreux, si tard, au point que la ville ne s’arrête jamais. Pour une part, ils continuent ce qu’ils ont fait la journée, dans la mesure où rien ne se fait chez soi. Travailler, rencontrer. Décompresser. 

L’une des plus célèbres nouvelles de la littérature coréenne d’avant guerre s’intitule significativement Une Société qui pousse à boire

“ Imaginons que nous organisions une association. Les gens qui vont fréquenter cette association, si on les écoute, c’est le peuple, c’est la société qui passe avant tout, et il n’y en a pas un qui donnerait sa vie pour cette cause. Et pourtant, au bout de deux jours, au bout de deux jours seulement, ça n’ira plus…… (..) Ils se disputent à propos d’un crédit, ils se battent pour un poste, j’ai raison, t’as tort, j’ai plus de pouvoir que toi…… Nuit et jour, ils se déchirent les uns les autres et se détruisent les uns les autres. Et qu’est-ce qu’on a réalisé ? Et ce ne sont pas seulement les associations, mais toutes les sociétés, tout…… Tous les groupes que nous, gens de Choson, avons formés sont des fragments de cette société, et ils sont tous les mêmes. Qu’y a-t-il à faire dans une telle société ? Celui qui veut faire quelque chose est un fou. Celui qui n’a pas su rester sur ses gardes meurt en crachant du sang, sans pouvoir rien faire. Et s’il ne meurt pas, il ne lui reste strictement rien d’autre que l’alcool. Un temps, j’ai moi aussi voulu faire quelque chose. Tout est parti en fumée. J’étais stupide. Je ne bois pas parce que je le veux. J’ai fini par m’habituer à l’alcool, mais, au début, j’ai failli mourir. Quelqu’un qui n’a pas eu l’expérience de la douleur d’être soûl ne peut pas comprendre. La migraine qui harcèle, l’alcool qu’on régurgite, même comme cela c’est mieux que de boire. Parce que même si on souffre physiquement, on ne souffre plus moralement. Que peut-on être dans cette société, si ce n’est un ivrogne……” (Hyôn Chin’gôn, 1921)

Il faut rendre aux fêtards nocturnes ce qui leur revient. A mesure que la spéculation bétonisante et son outil favori, le parking, progresse, pimatgol et mojang macha ont bien du mal à résister, et une sorte de mode ethno-passéiste envahi bars et restaurants, s’efforçant de recréer tout ce que le pays a perdu en passant de la campagne à la ville. Les mets servis sont à l’unisson : Pieds de porc en tranches, galettes de pomme de terre, poissons grillés, tripes, boudin aux nouilles translucides, raviolis, et, aliments symboles, brochettes de pâte de poisson odeng, dont le bouillon chaud ressucite les Séoulites chaque hiver, et ttôbbogi, la petite madeleine de tous les gosses, boudins de riz dans une sauce épicée.   

Les pimatgol, ces ruelles parallèles aux grandes avenues, et dont on attribue l’origine au désir des plébéens d’éviter justement ces grandes avenues où ils étaient sempiternellement obligés de saluer jusque terre les aristocrates et les autorités, étaient des paradis pour buveurs et gastronomes.  Il en reste près de Chongro. Le génie alcoolisé des Coréens tente d’en récrer au bas des immeubles, comme des moules sur des ponts, mais l’ambiance suit difficilement. Peut-être lorsque les traditions se croisent et que les restaurants à roulettes, les pojang macha apparaissent encore à la nuit tombée. Ces tentes ou ces bâches sur triporteurs abritent quelques chaises pour des client buveurs qui souhaient des amuse-gueules pour éponger. Toutes de couleur orange de par la loi, elles doivent avoir une ouverture sur l’extérieur, ainsi l’avait exigé la polique de la dictature. C’est toujours une pensée rassurante de savoir qu’une dictature se méfie des gastronomes.

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Pojang macha dans les rues de Séoul

La quantité de débits de boissons, gargotes et restaurants donne à penser que Séoul vit dehors et dans la lumière. L’affluence est un bon signe et personne ne sort pour s’isoler (éventuellement de sa famille). Cela ne facilite pas nécessairement la vie des fêtards, dans la mesure où la durée de vie moyenne de ces établissements est minimale. Une fois qu’on les a trouvés (sans adresse visible, ce que ne facilite pas la disparition des boites d’allumettes avec plan), encore faut-il qu’ils soient toujours là. Le renouvellement en est précipité, en général pour rénovation totale. Fripes et restaux alternent, pour le plus grand plaisir des agences immobilières.

La verticalité des entreprises coréennes est telle que la résolution des conflits obéit à des règles précises. Dans la mesure où tout est fait pour éviter une solution extrême, licenciement ou démission, il faut bien mettre de l’huile dans les rouages. Mais comment discuter avec un patron avec lequel on ne discute pas ! Dans bien des cas, ira boire, avec des intermédiaires chargés de faire passer l’info tout en désamorçant ce qui doit l’être. 

« Le premier bistrot où ils étaient entrés se trouvait dans une ruelle du quartier Tadong. Il ne se souvenait même pas de l’enseigne. Ils avaient bu et pris un bol de riz avec de la viande grillée en guise de dîner.

Ils en étaient sortis après avoir vidé deux bouteilles, pour remplir leur engagement de ne boire qu’une seule bouteille chacun, sans sentir l’alcool monter à la tête. A ce moment-là, il avait encore certainement sa serviette. A coup sûr, Shin s’était moqué de lui en lui disant qu’avec sa serviette il avait l’air d’un agent du fisc et il avait rétorqué : Pourquoi pas d’un professeur d’université ? 

Comme dans chaque tournée du même genre, il avait entraîné l’employé de banque ailleurs, en lui proposant de faire passer le goût du soju avec un peu de bière. Ils étaient entrés par hasard dans un quelconque bistrot à bière en se dirigeant vers l’avenue Chongro.

Leur deuxième serment – se borner à se changer le goût – avait vite été oublié. Ils avaient bu sans compter. Il devait être entre dix heures et dix heures trente lorsqu’ils étaient ressortis. Il se souvint que Shin titubait légèrement. Ah ! Ensuite, il l’avait entraîné dans une pâtisserie pour acheter des gâteaux. Il ne savait pas trop au juste pourquoi, mais Shin lui avait dit qu’il l’enviait d’être célibataire, alors que lui était englué dans des problèmes de toutes sortes. ‘J’ai trois enfants’. A l’heure qu’il est, ils ont dû s’endormir, mais je sais qu’ils m’attendaient ce soir. Chaque fois que je rentre, ils s’accrochent à mes jambes. »

Il avait ri, mais Shin ne l’avait pas imité. « Quand ils s’accrochent à moi comme ça, ça me rend triste, parce que je me dis : C’est peut-être cela ma seule raison de vivre. Et puis il y a ma femme qui me harcèle tous les jours, sans exception ! Elle a le même débit qu’une rivière. Ça ne s’arrête jamais ! » Il avait certainement eu l’envie soudaine de consoler Shin au moment où celui-ci, mélodramatiquement, avait déversé sa bile.

Sortis de la pâtisserie, ils avaient marché dans la rue au gré de leur ivresse. Et c’est à ce moment-là que Shin avait insisté pour une troisième tournée. « Ecoutez-moi, je n’aime pas les types qui se font tout offrir. Moi, ça fait dix ans que je vis le nez planté dans l’odeur de l’argent, alors pourquoi je ne pourrais pas vous payer un verre à mon tour ? »

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Yi Kyunyong, L’Autre côté d’un souvenir obscur

Dans bien des pays, le café, le bar, le bistrot, le pub ont développé une culture propre et à bien des égards indispensable. Du vieux tabang qui servait du thé ou même seulement du thé d’orge et du café instantané Maxim aux cafétérias suréclairées, les lieux non destinés à la restauration occupent une place prépondérante dans la vie sociale. Ce sont les lieux privilégiés de l’expression des relations qui fondent les relations sociales, liens de famille (ou de sang), liens académiques, liens géographiques (ou de la terre). La plus amusante cause de rencontre à observer, ce sont les meetings de toutes sortes, du simple rendez-vous arrangé aux rencontres des futures belles-familles.

Patrick MAURUS, professeur émérite à l'INALCO-Langues'O (section coréenne) et professeur invité à l'Université Kim Il-Sung de Pyongyang. Co-fondateur du CRIC et de la revue tan'gun, ainsi que de la collection Lettres coréennes chez Actes Sud. Enseigne à l'Ecole de traduction littéraire du CNL. Traduit les littératures des trois Corées. Auteur entre autres de 'Les Bouddhas de l'Avenir', 'Passeport pour Séoul', 'La Corée dans ses Fables'. Prépare RPDC, 'Voyage déconseillé dans un pays déraisonnable', 'Les trois Corées', 'A l'aller ça monte, au retour ça monte aussi'.

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