Mr. Trump, Mme Park et M. Mo

Trump et les Corée

Après quelques instants de stupéfaction, les observateurs qui n’avaient rien vu venir nous expliquent maintenant unanimement ce que Trump ne va pas manquer de faire. Nous n’avons quant à nous pas la moindre idée de ce que le futur nouveau président américain fera, non pas parce qu’il serait ‘imprévisible’, mais au contraire parce que les contraintes géopolitiques définissant un certain nombre de déterminations, il y sera soumis comme tout président US. Un Sénat américain peut empoisonner la vie d’un président démocrate, il le peut tout autant avec un président républicain.

Après 70 ans de face à face, il est d’autant plus difficile de croire qu’une période bisounours s’annoncerait, que la Corée du Sud va bientôt entrer en période électorale, marquée par une déception démocratique intense. Principalement en raison de la médiocrité colossale des élites politiques. 

Chwi Myong Bak, puis madame Park ont réduit à néant les rares tentatives de rapprochement initiées par Kim Dae-jung puis Roh Moo-hyun, ainsi que par de nombreux ‘anonymes’, en particulier des hommes d’affaires du Sud, inquiets de voir les contrats leur passer sous le nez au profit des Russes et des Chinois. Confrontations, incidents se sont multipliés, tous attribués au Nord, bien sûr, alors qu’il n’y en avait plus depuis dix ans, pendant la ‘politique du soleil’. 

Sans compter le lourd réarmement, en violation des lois sud-coréennes, de l’île de Cheju, sous prétexte de double danger nord-coréen et chinois.

L’administration Trump changera-t-elle quelque chose, puisque le candidat s’est bruyamment insurgé contre le coût de la défense de la Corée du Sud et du Japon, alors que ceux-ci ne ‘rendent rien’. Une augmentation des redevances suffira-telle à calmer le jeu ? C’est peu probable, vue l’accumulation des charges militaires américaines, qui incombe largement à la politique agressive et erratique des USA. Un ancien chef d’état-major avait un jour vendu la mèche, en affirmant que son pays ne pouvait se permettre de combattre sur trois fronts ouverts en même temps. Depuis, il y en a au minimum un quatrième !

Il est pourtant évident que la RPDC n’est pas mécontente de l’élection de Trump, pour plusieurs raisons simples : il semble préférable au blocage actuel (‘ça ne peut pas être pire’), il inquiète les faucons du Sud et du Japon, il intéresse Russes et Chinois, il a semblé prêt à alléger la présence militaire américaine dans la région, il apparaît comme pragmatique. En regard, sa vulgarité, ses mensonges ou son sexisme ne pèsent guère. D’ailleurs, d’une façon générale, les Nord-Coréens n’ont strictement rien à faire des considérations de politique intérieure américaine. Si les USA avaient élu un balai ou un cheval, personne n’aurait commenté le fait.

La politique étrangère US est vue comme d’autant plus agressive qu’elle se recentre, depuis Obama, sur le nord-ouest du Pacifique. Où elle nage en pleines contradictions, car son attitude à l’égard de la Chine semble peu compatible avec des liens financiers réels entre les deux pays. S’appuyer sur les régimes les plus durs n’a pas vraiment réussi aux USA : Le Japon ne se fait toujours pas d’amis, la Corée du Sud est en plein doute, les Philippines semblent changer de camp, le Vietnam cherche une entente avec la Chine malgré les questions territoriales. Cerise sur la gâteau, Russes et Chinois ont annoncé des manœuvres communes en réponse aux manœuvres américano-sud-coréennes, clairement provocatrices. Tout n’est pas sombre pour la Corée du Nord. 

Au revoir madame la présidente

Et madame Park va mal. Même pour ceux qui n’ont jamais nourri la moindre illusion sur l’ex-première dame de substitution de l’ancien dictateur Park son père, son absence totale de politique économique et sociale et la poursuite de la politique de confrontation avec le Nord engagée par son prédécesseur, l’ampleur des scandales accrochés à ses basques confine à l’exploit. Chamanisme, pillage, ingérences multiples, qui ont jeté des millions de Coréens dans la rue, pour la première fois depuis 2002, lorsque la conjuration des élites politiques avait tenté de destituer le président Ro Muhyôn. Avec son amie Choi Soon-sil, chamane au petit pied, il est vrai qu’elle a poussé le bouchon un peu loin. Mais personne ne se souvient donc de l’épouse de l’ex-président massacreur Chun Doo-hwan et de sa Fondation particulièrement avide de l’argent des chaebols ? C’est le contraire qui aurait été étonnant.

Les semaines de manifestations non seulement renforcent un sentiment démocratique émoussé, mais viennent comme une piqure de rappel pour tous ceux qui persistent à penser en termes de Nord / Sud, comme s’il s’agissait de deux entités homogènes. La société sud-coréenne est bien plus plurielle qu’elle ne se pense elle-même.

 

Est-ce la revanche posthume des enfants du Seweol ? Très certainement, car cette horreur d’état avait déjà marqué la rupture entre le peuple coréen et sa présidente (élue), dont le mépris et la suffisance avaient violé jusqu’aux règles de bienséance. Longtemps assommée, la Corée du Sud s’est trouvée comme réanimée par le scandale Choi Soon-sil. Deux ans qu’elle attendait cela. Mais il s’agit encore d’actions ‘contre’. La nouvelle voie que recherche le pays n’est pas encore dessinée, maintenant que la cohésion nationale et le progrès économique comme seule boussole ont fait naufrage. 

Ban Ki-moon, miraculeusement disponible, se prépare probablement à briguer la présidence que Park Keun-hye aura laissée tomber. Il a pour lui l’absence de concurrent sérieux et aussi une réputation de manque d’autorité qui en font le favori de ceux qui rêvent d’autonomie, à commencer par le patronat.

Au revoir aussi monsieur l’ambassadeur

Dommage collatéral, M. Mo, l’ambassadeur de Corée du Sud en France est pris dans le tourmente. Malgré les multiples risettes françaises à son pays, invitations et médailles pour la présidente, qui a pourtant fait emprisonner toute l’opposition de gauche, la réalité a rattrapé monsieur Mo. Il fallait ne rien connaitre à la politique intérieure coréenne pour croire le contraire. Le ver est dans le fruit politique depuis longtemps. Une Choi dissimule une forêt de profiteurs.

Enveloppes et listes noires. Le signataire de ces lignes est très fier d’en avoir été victime, à côté des quelques 9000 noms évoqués par le parquet de Séoul, même s’il s’interroge toujours sur la porosité de certaines institutions françaises publiques.  

Tout est lié : car dans les interventions de Mr. Mo contre les opposants réels ou supposés, il y avait les tentatives d’interdiction des recherches concernant le naufrage du Seweol, dont il est aussi question sur revuetagun.com.

Peut-être serait-il temps de passer à autre chose, peut-être serait-il temps que la France participe à cette ‘émancipation’, au lieu de toujours couvrir cette vie politique nauséabonde, au lieu de promouvoir des actions de ripolinage comme l’Année France-Corée. Comment ? Par exemple, en cessant de répéter ce qu’on entend, sur le Nord comme sur le Sud, sans avoir cherché à le vérifier.

Patrick MAURUS, professeur émérite à l'INALCO-Langues'O (section coréenne) et professeur invité à l'Université Kim Il-Sung de Pyongyang. Co-fondateur du CRIC et de la revue tan'gun, ainsi que de la collection Lettres coréennes chez Actes Sud. Enseigne à l'Ecole de traduction littéraire du CNL. Traduit les littératures des trois Corées. Auteur entre autres de 'Les Bouddhas de l'Avenir', 'Passeport pour Séoul', 'La Corée dans ses Fables'. Prépare RPDC, 'Voyage déconseillé dans un pays déraisonnable', 'Les trois Corées', 'A l'aller ça monte, au retour ça monte aussi'.

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