« La Troisième Corée », pour la revue Le Débat

Nous vous proposons un extrait de l’article de Patrick Maurus, « La Troisième Corée », publié au sein de la revue Le Débat, n°198 des mois de Janvier-Février 2018, chez Gallimard.


La frontière nord de la RPDC n’a droit à l’actualité que pour ses images de réfugiés affamés, filmés le plus souvent l’hiver et en noir et blanc, risquant leur vie pour traverser un fleuve qui se franchit pourtant le plus souvent à pied. Romans d’espionnage américain et films chinois sont généralement plus proches de la réalité que les reportages répétitivement misérabilistes, mais toujours avec le même absent : le peuple coréen de Chine, que son existence administrative interdit de réduire à une horde de réfugiés. Ces quelques trois millions de personnes, stratégiquement placées entre Chine, Russie et Corée du Nord, sont appelées à jouer un rôle essentiel dans l’évolution de l’extrême Extrême-Orient, sans parler de l’application toute cosmétique des sanctions de l’ONU contre la RPDC.

Le constat est probablement valable un peu partout, mais certains lieux semblent davantage que d’autres surdéterminés par leur géographie, physique, humaine, politique, climatique. Ce qui ne leur assure pas pour autant une place privilégiée dans l’histoire ou l’actualité.

Tel est le cas de Yanbian, qui parvient à peine à exister dans quelque narration que ce soit. C’est rarement que l’on veut bien assimiler cette troisième Corée à l’un des Trois Royaumes dont le roman national s’est toujours réclamé. Il s’agit pourtant, dès l’origine (XIe-XIIe siècle) d’une vision rétroactive, pour décrire les histoires de trois entités qui englobaient des territoires jusque très haut en Mandchourie. Le royaume qui nous concerne qui occupait la région s’appelait Koguryo. Rien n’est plus difficile que de savoir qui l’occupait réellement, ce à quoi se rattachaient ses habitants, et même quelle langue ils parlaient vraiment. Trop d’intérêts contemporains ont conspiré pour interdire une véritable réflexion historique.

L’histoire de ces territoires est assez étrange. Tributaire de la Chine, la péninsule sous la dynastie Koryô (X-XIVéme s.) comme sous la dynastie suivante Chosôn se détourne définitivement de ‘ses’ anciens territoires au nord des fleuves Amnok et Tuman. Il devient dès lors très difficile de tracer les ‘Coréens’ locaux, qui ont depuis une géographie sans avoir histoire.

Avec l‘arrivée assez massive de Chinois dans cette région sous-peuplée, les anciens ressortissants des dynasties Koguryô et Parhae (la dynastie suivante) ont subi une forme d’assimilation et il est impossible de dire avec précision ce que la population actuelle doit aux anciens occupants ou aux vagues d’immigration de la fin du XIXème siècle et de l’occupation japonaise.

Evènement probablement plus important que bien d’autres, c’est la Chine Qing qui a limité les mouvements en interdisant toute immigration dans la région. La fin de cette interdiction n’est pas une ‘libération’, elle correspond aussi aux traités inégaux de 1858 et 1860, aux termes desquels une Chine à genoux cède à l’empire russe des territoires à l’est. Depuis ce jour, la Chine n’a plus accès à l’océan. Il convient d’en tenir compte aujourd’hui.

Le système d’exploitation et d’expropriation mis en place dans la Corée colonisée par les Japonais dépossède l’immense majorité des paysans qui n’ont plus qu’à se faire engager sur des terres japonaises, se faire fermiers avec des droits indignes, partir dans les villes ou enfin fuir en Mandchourie. Pratiquement un sur cinq passera la frontière. Ils vont aussi en Sibérie et au Japon. Là où il y a du travail ou du trafic. La frontière va devenir un lieu stratégique, malgré les soldats japonais de part et d’autre, mais c’est surtout un lieu de passage des émigrés et des trafiquants. Kukkyôngûi pam, La nuit de la frontière, de Kim Tonghwan en fait une évocation saisissante. Tous ces exilés-là ont une histoire. Ils croisent la grande vague précédente, celle de la famine de 1864 qui a vu venir des vagues de défricheurs. L’histoire se répète, et on a l’impression que la Mandchourie n’en finira jamais d’être défrichée. Le rail et les usines industrialisent quelque peu le paysage, mais provoquent surtout des mouvements à l’intérieur des populations coréennes, qui vont et viennent au point de brouiller tous les parcours individuels. La plupart de Coréens de Chine ignorent le trajet de leur famille, sauf s’il est récent. On appelle cela l’immigration.

Car lorsqu’on interroge la population composite du District autonome coréen, situé de l’autre côté de la frontière nord-est de la RPDC et proche de Vladivostok, chacun semble se considérer comme issu d’une immigration bien plus récente. Fuite devant les Japonais, fuite devant la collectivisation, fuite devant les effets de la Guerre de Corée (1950-53), fuite devant la famine. En fait, il est très rare de rencontrer un « Coréen de souche » qui s’affirmerait descendant d’ancêtres glorieux ou « chez lui ».

Contrecoup de l’histoire, les kilomètres communs à la Russie et à la RPDC ont aujourd’hui une importance vitale pour les deux pays ainsi que la Zone Economique Spéciale de Rason (au nord-est de la RPDC mais à l’intérieur), enjeu de multiples tractations avec la Chine qui souhaite participer au festin extrême-oriental. Les Nord-Coréens le savent parfaitement. Après bien des années de pression chinoise (participation à la ZES puis départ de toutes les entités économiques chinoises, et enfin retour malgré les « sanctions » de l’ONU), le ballet Chine-Russie-RPDC profite fortement au port de Chongjin, autrefois place forte japonaise.

(…)

Retrouvez la suite de cet article dans la revue Le Débat !

Le CRIC, centre de recherches internationales sur les Corées, est l’éditeur de la revue tan’gun (site et papier). Ce centre de recherches est une association de loi 1901 à but non lucratif, tournée entièrement vers l’étude des trois Corées et le développement des moyens de cette étude, en particulier les voyages.

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