« Corée du Nord : sortir du prisme nucléaire », pour Diplomatie

Nous vous proposons un extrait de l’article de Patrick Maurus, « Corée du Nord : sortir du prisme nucléaire », paru dans le magazine Diplomatie, n°89 des mois de Novembre-Décembre 2017. 


Bien que co-responsable de la situation, la Corée du Nord n’a guère de chance avec l’actualité. Non pas parce qu’on ne parlerait jamais d’elle, ce serait plutôt le contraire, mais parce que c’est toujours sur le même sujet (le nucléaire) et presque toujours de la même façon. Etant donné que les commentateurs ne connaissent pas le pays, elle pourrait à juste titre s’en plaindre, mais cela ne changerait rien à l’affaire. Ces quelques lignes n’ont pas pour but de présenter une « vraie » Corée, mais de montrer qu’il est parfaitement possible de s’informer sur la RPDC et donc d’offrir un autre éclairage sur la situation actuelle.

Pourquoi ce regain de tension, ce brusque prurit qui semble trouver chaque jour ou presque de quoi se renouveler ? La banalité répétitive et peu informée des interventions est partie prenante du problème. A répéter sans cesse ‘danger danger danger’, on fait peur et on fabrique ce danger.

Mais de quoi s’agit-il donc ?

D’abord de ‘peu’ de choses, dans la mesure où il ne se passe pas grand chose de nouveau, ni sur le fond ni sur la forme. Les Corées sont en guerre depuis environ soixante-dix ans, en fait depuis plus de cent, si l’on considère cet interminable affrontement comme une guerre civile, comme le font quasiment tous les historiens non coréens depuis les travaux de Bruce Cumings. Un peu de mémoire permet d’évoquer d’autres épisodes sanglants ou non, qui ont vu les gazettes nous annoncer la ‘Troisième guerre mondiale’ imminente, comme l’affaire du Pueblo. Si cette fois-ci nous avons droit à un peu plus d’intensité, c’est largement en raison de l’accumulation des pseudo-informations. N’oublions pas que chaque Coréen vit journellement dans l’évocation de la guerre, dupliquée par le service militaire, les ‘informations’ quotidiennes et les films et feuilletons guerriers. Si le temps n’est plus au couvre-feu, qui entretenait une ambiance de peur, les manœuvres d’un côté et les essais de l’autre viennent sans cesse rappeler à tous les Coréens qu’ils vivent sur une poudrière. De ce point de vue, la « bombe » ne tombe pas comme un cheveu sur la soupe.

Naturellement, la dimension nucléaire vient accentuer les impressions et les réactions, mais à se contenter d’évoquer un ‘danger nord-coréen’ (bis repetita), on ne renouvelle pas la problématique. Un film sud-coréen s’est fait remarquer ces derniers temps Entre les lignes, de Kim Kiduk, sans pour autant trouver son public en France. On nous y présente, de façon sobre, un pécheur nord-coréen entraîné par accident au Sud, où il est suspecté d’espionnage et fort maltraité. Libéré, il est renvoyé au Nord où il est accueilli comme un héros avant de tomber entre les mains du contre-espionnage, qui le traite exactement comme le Sud. Innocenté, il perd son travail et se fait abattre par les garde-côtes. L’impossibilité de régler les problèmes impose toujours aux films coréens une fin apocalyptique. Que peut-on trouver à redire à cette tragédie ? Rien d’autre que le fait qu’en presque soixante-dix ans, nous en sommes toujours au même point. Le livre le plus célèbre sur le sujet, La Place de Ch’oe Inhun, nous présentait dès 1961 exactement la même problématique, avec un héros assez minable passant du Sud au Nord, qui le déçoivent de la même façon, avant de quitter la Corée pour ne pas avoir à choisir un côté après la guerre et se suicider dans la baie de Hong Kong. Aucun des deux côtés ne parvient à penser l’autre, encore moins des solutions autres que la destruction de l’adversaire.

En d’autres termes, l’actualité reste militaire, ce qui exige d’analyser les derniers rebondissements dans ce contexte de 70 ou 100 ans de guerre civile. La stupeur des chancelleries (qui révèlent ainsi leur maigre utilité) n’a d’égal que la prévisibilité de l’événement. Il faut être un bien piètre observateur pour ne pas constater que la RPDC n’a pas bougé d’un pouce depuis vingt ans dans sa quête de l’arme nucléaire. On veut absolument voir dans celle-ci une arme qui changerait la donne stratégique. En partie, certes, mais si ce nucléaire modifie tout au point d’interdire son emploi, pourquoi les Américains n’ont-ils pas attaqué la RPDC plus tôt, eux qui s’autorisent à le faire un peu partout ? Si son régime était à ce point monstrueux ? L’écart militaire était alors vertigineux.

Cette arme est aussi une arme moderne, dans un pays à qui le Japon a volé de sa modernisation, lequel Japon est dans l’autre camp, ce qui rend les Nord-Coréens encore plus sûrs de leur bon droit. La prouesse technologique supposée est une véritable revanche, sans compter le fait que la RPDC est de très loin le plus pauvre des pays possédant la bombe.

On ne peut qu’en conclure que l’arme atomique n’est que la continuation (superlative) de données fondamentales déjà engagées, indépendance nationale, cohésion sociale, redistribution des cartes politiques.

[…]


Retrouvez la suite de cet article dans le n°89 de Diplomatie et son dossier « Corée du Nord – Mythes et réalités d’une nouvelle puissance nucléaire ». 

Patrick MAURUS, professeur émérite à l'INALCO-Langues'O (section coréenne) et professeur invité à l'Université Kim Il-Sung de Pyongyang. Co-fondateur du CRIC et de la revue tan'gun, ainsi que de la collection Lettres coréennes chez Actes Sud. Enseigne à l'Ecole de traduction littéraire du CNL. Traduit les littératures des trois Corées. Auteur entre autres de 'Les Bouddhas de l'Avenir', 'Passeport pour Séoul', 'La Corée dans ses Fables'. Prépare RPDC, 'Voyage déconseillé dans un pays déraisonnable', 'Les trois Corées', 'A l'aller ça monte, au retour ça monte aussi'.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *