La Corée du Nord sort de l’ombre

Étrange sensation que d’arriver à Pyongyang en ce début avril : contrairement à ce que six mois d’annonces apocalyptiques pouvaient laisser croire, la capitale et le reste du pays se caractérisent par un calme impressionnant. Là où d’aucuns ont voulu voir un pays nucléarisé sur le pied de guerre, on trouve une ville comme elle l’est depuis au moins cinq ans : au travail. Simplement. Le pays se couvre de nouvelles constructions et les gratte-ciel poussent dans la capitale. Si les slogans « Pays des fusées » restent visibles, ils sont largement éclipsés désormais par ceux vantant le « Pays de la science ».

Depuis le 7ème congrès du Parti des Travailleurs en mai 2016, tout est orienté vers la science et la technologie, mot d’ordre justifié par le désir et l’obligation d’autonomie, accru par les sanctions de l’ONU. C’est la version actuelle du juche, la volonté de compter sur ses propres forces, qui est le cœur de l’idéologie du régime. Puisque sanctions il y a, il faut tout faire soi-même, et on peut visiter immeubles et usines flambant neufs, supposés construits uniquement avec des produits locaux.

Un pays pris à la gorge par les sanctions internationale ? Certes, elles se font sentir. Mais il y aurait beaucoup à dire de cet étranglement lorsqu’on constate l’augmentation rapide de la circulation, même si les transports en commun restent le talon d’Achille du pays. Les files d’attente aux arrêts de bus restent impressionnantes et les nouvelles locomotives ne suffisent pas à relancer des chemins de fer dignes de ce nom. Mais les magasins sont pleins de marchandises, pas seulement à Pyongyang, mais dans tout le pays, comme nous avons pu le constater dans les villes de la côte orientale : Est en train de se mettre en place un consumérisme inimaginable il y a encore dix ans, et qui témoigne du contournement des sanctions. La frontière sino-coréenne est le lieu d’échanges, trafics et multiples allers-retours, les Nord-Coréens ayant le droit d’aller y commercer. Ceci est valable aussi du côté de la très courte frontière russo-coréenne, puisqu’il n’est plus nécessaire d’avoir un visa pour se rendre à Vladivostok.

Cette autonomie revendiquée ne signifie pas nécessairement isolement. L’actualité, à grand renfort de longs reportages télé, est aux rencontres internationales, à commencer par un voyage officieux – ressemblant beaucoup à un voyage officiel – du Leader Kim Jong-Eun à Pékin, pour des entretiens qualifiés de « francs », terme habituel pour évoquer des divergences. Mais le ton des entretiens officiels a été, semble-t-il, très amical, avec un retour marqué aux formules anciennes – « pays frères », « socialisme » – au fil de l’évocation de toutes les visites des dirigeants précédents, et longues séances de photos avec les épouses. Chine et République Populaire Démocratique de Corée (RPDC) n’ont cessé d’insister sur la « stabilité » de la région, façon de dire que la déstabilisation est du côté des États-Unis. La Chine voit d’un très mauvais œil la sur-militarisation de ses frontières, en particulier la construction de la base navale américano-sud-coréenne de l’île sudiste de Chejudo. Dans un tel contexte, et même si la nucléarisation nord-coréenne énerve les Chinois, pas question de se passer d’un allié. D’autant que l’arme nucléaire est d’évidence soutenue par la population nord-coréenne, entretenue depuis la guerre de Corée (1950-53) dans le sentiment de menace. Kim Jong-Eun a surtout permis le retour de l’armée dans ses baraquements. Exit le songun, « l’armée à l’avant-garde », doctrine de Kim Jong-Il, père du dirigeant actuel, au profit d’un retour des civils aux commandes. Le 7ème congrès a acté la mise en place d’un « Parti du Leader » à la tête d’un pouvoir tripartite : armée, parti, et surtout conseil des ministres.

Cinq ans après l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-Eun, ses « réformes » (terme refusé par la presse officielle au profit d’ «ajustements ») sont un succès : en particulier de l’autonomie accordée aux entreprises et aux fermes collectives. Les entités économiques sont désormais de taille réduite, choisissent leur production dans le cadre d’un plan reconfiguré, et se partagent l’essentiel des revenus. Dans leur mouvance apparaissent des entreprises gérées de façon autonome – sans que l’on puisse parler pour autant de privatisation.
Dans Pyongyang, la sorte de milice (3,5 millions de volontaires, paraît-il) mise en place au plus fort des échanges d’« amabilité » avec Trump, qui avait fait monté la tension dans la péninsule en 2017, est désormais invisible. Les architectes, métier très prisé, croulent en revanche sous les projets. Les trois grands quartiers modernes que compte actuellement la capitale vont être éclipsés par la rénovation du centre-ville : Les immeubles datant de la reconstruction des Années Cinquante sont rasés et la rapidité de construction typiquement coréenne est à l’œuvre.
Pour tout cela, il faut de l’argent, et la question ne cesse d’être posée de sa provenance. Comment construire, remplir les magasins et avoir l’arme atomique ? Inutile de chercher des trafics (drogue et autres). Le pays est effectivement autonome (jusqu’à un certain point : pétrole…) et les entreprises font des bénéfices favorisés par la progressive mise en place d’usines informatisées. Le retour à une économie financiarisée (monétarisée ?) (et non plus de distribution, où l’argent liquide servait à peu de choses) oriente enfin le pays vers la constitution d’un capitalisme primitif destiné à constituer un socle solide.
La rue témoigne de ces nouveautés. Les magasins ou parcs d’attraction à Pyongyang attirent des cohues. Et ces foules voient aussi leur environnement se modifier. Le nouveau Leader n’affiche pas sa tête sur des fresques gigantesques qui sont en revanche consacrées progressivement à des thèmes non politiques. Pour Kim Jong-Eun, le média essentiel est la télévision et non plus les statues géantes, non seulement pour y apparaître, mais pour lancer des formes nouvelles, comme le feuilleton.
Les jeunes générations sont les cibles privilégiées de cette propagande digitalisée. À charge pour eux de devenir des techniciens et technocrates dans un pays qui fait de la science son avenir. Fin mars, des stars de la Pop sud-coréenne donnaient un concert à Pyongyang. Le 27 avril, Kim Jong-Eun rencontrera le président sud-coréen Moon Jae-In ; le mois suivant, probablement, Donald Trump. La RPDC change. Il serait temps de s’en apercevoir….

Patrick MAURUS, professeur émérite à l'INALCO-Langues'O (section coréenne) et professeur invité à l'Université Kim Il-Sung de Pyongyang. Co-fondateur du CRIC et de la revue tan'gun, ainsi que de la collection Lettres coréennes chez Actes Sud. Enseigne à l'Ecole de traduction littéraire du CNL. Traduit les littératures des trois Corées. Auteur entre autres de 'Les Bouddhas de l'Avenir', 'Passeport pour Séoul', 'La Corée dans ses Fables'. Prépare RPDC, 'Voyage déconseillé dans un pays déraisonnable', 'Les trois Corées', 'A l'aller ça monte, au retour ça monte aussi'.

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