Développement urbain et loisirs à Pyongyang – Partie 1

Ce billet est le second d’une série de trois articles sur les loisirs à Pyongyang, en Corée du Nord. Cette recherche est le résultat d’un long et minutieux travail d’enquête sur le terrain effectué en 2016 et 2019 dans le cadre d’un master d’études asiatiques àl’EHESS, sous la direction de Valérie Gelézeau. Par conséquent, sauf mention contraire, l’ensemble des données présentées appartiennent à l’auteure. Toute personne diffusant et/ou utilisant les données sans son accord préalable s’expose à des poursuites judiciaires.

Parc d’attractions de Rungna – ©Manon Prud’homme – 2019
Le pays où on ne rit pas

S’il existe un endroit dans le monde où le rire ne semble pas permis, c’est bien en Corée du Nord. À ce titre, le documentaire Pyongyang S’amuse de Patrick Maurus et Pierre-Olivier François pose la question aux téléspectateurs d’Arte : « Peut-on rire en Corée du Nord? » Depuis longtemps, et encore aujourd’hui, beaucoup s’accordent à dire que les Nord-Coréens ne rient pas. Le sourire serait, plus que partout ailleurs en Asie, un « signe de mépris ». Toutes les excuses sont bonnes pour ne pas regarder de plus près la société nord-coréenne. Les restrictions imposées lors des voyages touristiques, sont devenues une excuse parfaite pour l’occidental venu percer les secrets de l’une des dernières dictatures stalinistes du monde. Les analyses se limitent à l’expérience touristique, une expérience qui, nous le savons, n’est pas représentative et ne donne aucun « rare aperçu » de la société nord-coréenne. Combien de voyageurs, ne parlant pas un mot de coréen et ignorant tout presque de l’histoire coréenne, se targuent d’avoir rapporté des « images révolutionnaires » de Corée du Nord ? Parmi eux, combien sont persuadés que la société nord-coréenne peut se résumer à travers des portraits d’agent de la circulation, de militaire-guide au musée de la guerre de Libération, ou encore de Coréens qui déposent des fleurs au Grand Monument Mansudae ? Faudrait-il, là encore, rappeler que les tours opérateurs qui proposent des voyages touristiques assument eux-mêmes, être des expériences particulières, entièrement sous-contrôle, ne se rapprochant ni de près, ni de loin, à une immersion dans la vie quotidienne en Corée du Nord. Pour nombre de voyageurs, la Corée du Nord et ses habitants sont des curiosités, un zoo à ciel ouvert où il est allègrement permis de photographier n’importe qui dans la rue, sans aucune permission préalable, et d’en faire ses propres interprétations. Non seulement de tels clichés entretiennent une vision profondément néo-colonialiste selon laquelle la Corée du Nord est « l’Asie de l’Asie », mais essentialise tout un territoire, dont la culture millénaire n’a rien à prouver. La méconnaissance du terrain, de la langue et de l’histoire entretiennent l’ensemble des clichés essentialistes sur la Corée du Nord. Les Nord-Coréens ne sont-ils que l’ombre d’eux-mêmes, privés de conscience et d’opinion ? Pire, la Corée du Nord peut-elle être le seul endroit au monde où on ne rit pas ? La réponse que nous allons apporter dans cette série d’articles est claire : non seulement il est permis de rire en Corée du Nord, mais surtout, tout est question de tendance.

Tournant idéologique et développement urbain des années 1980
Carte de localisation de Pyongyang –  © Manon Prud’homme – 2020

Si Kim Jong Un a, dans une certaine mesure, contribué à l’évolution des parcs de loisirs à Pyongyang, il n’est pourtant pas à l’origine de l’arrivée de ces derniers. Les premiers espaces dédiés aux loisirs sont apparus en 1959, trois ans après la guerre de Corée (1950-1953) durant laquelle Pyongyang fut entièrement détruite par les bombardements américains. Comme dans de nombreuses autres villes du monde, c’est d’abord le Jardin botanique (중앙식물원, chungangshingmurwŏn) et le parc zoologique (중앙동물원, chungangdongmurwŏn) qui ont été construits au nord de la capitale, au pied du mont Taesong. En 1977, le parc d’attractions de Taesongsan (대성산유희장, taesŏngsanyuhŭijang) est construit en contrebas du cimetière des martyrs révolutionnaires et proche du Jardin botanique et du parc zoologique. Bien qu’il soit le premier parc d’attractions de la ville, il n’attire plus les foules aujourd’hui, malgré quelques travaux de réaménagement en 2012. Il semblerait que les attractions n’aient pas été modernisées, entraînant ainsi, une forte de baisse de fréquentation du parc. Au même titre, le Jardin botanique présente un intérêt moindre et reste peu fréquenté par les habitants de Pyongyang. Il est davantage visité par des groupes scolaires ou des visiteurs étrangers, contrairement au parc zoologique. Dévasté pendant la famine, il a connu plusieurs phases de travaux de réaménagement et d’agrandissement au cours ces dernières années. Les plus récents remontent à 2016 où l’ensemble du parc zoologique a été rénové. Le site est surtout privilégié par les familles pour son côté ludique et éducatif.

Montagnes russes, sport et apothéose du Juche

C’est dans les années 1980 que le développement urbain à Pyongyang s’accélère. Des installations sportives sont construites dans le centre-ville, comme le complexe de santé Changgwang (창광원, ch’anggwangwŏn). Il ne s’agit pas d’une infrastructure sportive à proprement parler, puisqu’on y trouve un salon de coiffure, un café et un spa ; mais aussi des piscines, dont une olympique. Dans le centre-ville, de grands édifices à la gloire du Parti et du dirigeant sont érigés. L’année 1982 est une année symbolique puisqu’elle représente le 60e anniversaire de Kim Il Sung, fondateur du pays. C’est également au court de cette année que son fils, Kim Jong Il, à la tête de la propagande, va faire ériger un nombre considérable d’édifices à la gloire de Kim Il Sung et du Parti.

Parmi eux, l’Arc de Triomphe (개선문, kaesŏnmun), célébrant le retour de Kim Il Sung à Pyongyang à la fin de la colonisation japonaise, la Tour du Juche (주체사상탑, chuch’esasangt’ap) rendant hommage à l’idéologie du juche et la Maison des études du peuple (인민대학습당, inmindaehaksŭptang) sur la place Kim Il Sung. À cela s’ajoutent la construction de la patinoire de Pyongyang (빙상장, pingsangjang) ainsi que l’agrandissement du stade Moranbong, qui devient le stade Kim Il Sung. Initialement construit dès 1959, c’est là où Kim Il Sung a prononcé son discours de retour au pays le 14 octobre 1945 après la libération. En matière de loisir, le parc d’attractions de Mangyongdae (만경대유희장, man’gyŏngdaeyuhŭijang) et le complexe aquatique de Mangyongdae (만경대물놀이장, man’gyŏngdaemulnorijang) sont inaugurés à l’ouest de la ville, aux abords de la maison natale de Kim Il Sung, haut lieu de pèlerinage et de mémoire pour les Nord-Coréens. Le troisième parc d’attractions de Pyongyang, le parc d’attractions de Kaeson (개선청년공원, kaesŏnch’ŏngnyŏn’gongwŏn) est inauguré en 1984, près du stade Kim Il Sung, de l’Arc de Triomphe et du parc Moranbong.

Le 13e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants

La fin des années 1980 marque l’apogée des projets de construction à Pyongyang. En 1987, le chantier de l’hôtel Ryugyong débute. Un des principaux quartiers résidentiels de la ville est inauguré en 1988 : l’avenue Kwanbok (광복거리, kwangbokkŏri). Elle mesure plus de 100 mètres de large et compte 25 000 appartements accueillants plus de 120 000 habitants. La même année, le village sportif de l’avenue Chongchun (청춘거리체육촌, ch’ŏngch’un’gŏrich’eyukch’on) qui se compose de 9 gymnases dédiés à un sport spécifique : badminton, sports athlétiques, tennis de table, handball, basket-ball, volleyball, haltérophilie, lutte coréenne (씨름, ssirŭm) et enfin taekwondo, est inauguré. À proximité de ces gymnases se trouve également le stade football Sosan (서산축구경기장, sŏsanch’ukkugyŏnggijang). En 1989, à l’occasion du 13e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants ce sont le Palais des enfants de Mangyongdae (만경대학생소년궁전, man’gyŏngdaehaksaengsonyŏn’gungjŏn) le long de l’avenue Kwangbok, le Grand Théâtre de l’Est (동평양대극장, tongp’yŏngyangdaegŭkchang) et le hall central de la jeunesse (청년중앙회 관, ch’ŏngnyŏnjunganghoegwan), tous deux situés sur la rive est de Pyongyang, qui sont inaugurés. Le stade du 1er Mai (5월1일경기장, 5wŏl 1il gyŏnggijang), qui accueille le festival et le stade de l’île Yanggak (양악도경기장, yangaktogyŏnggijang) et le le cirque (평양교예극장, p’yŏngyanggyoyegŭkchang) sont eux aussi inaugurés en 1989.

Développements urbains à Pyongyang entre 1959 et 1989 – © Manon Prud’homme – 2020
Crise économique, famine et arrêt des projets urbains

En trente ans, 13 espaces dédiés aux loisirs sont construits dans la capitale nord-coréenne, dont 7 consacrés au sport. Si dès les années 1950 et jusqu’au milieu des années 1970, l’économie nord-coréenne a été croissante, mais a montré ses premiers signes de faiblesse dès les années 1980. Les deux plans septennaux adoptés en 1978 et 1987 avaient tous deux eu besoin d’être allongés de deux années supplémentaires. En outre, la politique de Kim Il Sung visant à développer massivement le secteur de la défense a impacté la croissance économique et n’a pas permis d’améliorer les conditions de vie des citoyens nord-coréens comme promis dans le plan septennal de 1961-1967. Au cours des années 1970, l’état nord-coréen était déjà lourdement endetté auprès de pays étrangers comme l’Allemagne, le Japon, la France et la Russie. Dans le courant des années 1980, les nombreuses campagnes qui visaient à mobiliser une partie importante de la population afin d’accroître la production n’ont pas eu les effets escomptés. Selon Philippe Pons, « [elles] avaient épuisé la population physiquement et moralement ». À cette désillusion au sein de la population nord-coréenne mobilisée dans les « batailles de 200 jours » (200일 전투, 200il ch’ŏntu) s’ajoutent les lourdes dépenses du régime engendrées pour le 60e anniversaire de Kim Il Sung en 1982 et pour l’organisation du 13e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants de 1989. Au début des années 1990, avec l’effondrement de l’Union soviétique en 1991 et les débuts de l’économie de marché en Chine, la situation économique de la Corée du Nord s’empire et les pénuries énergétiques se sont multipliées à travers le pays.

Avec la mort de Kim Il Sung en 1994, des incertitudes politiques ont émergé, alors la situation économique du pays était alarmante. Les pénuries d’énergie ont fait ralentir la production industrielle d’engrais ; entraînant ainsi une baisse des récoltes agricoles. En outre, le système d’irrigation dont bénéficiaient les paysans a également été mis à mal en raison des pénuries d’électricité. La crise économique était inévitable pour le régime nord-coréen. Les fortes intempéries de l’été 1995 et de 1996 ont lourdement aggravé la situation. Seule la moitié de la production agricole est atteinte en 1996 et entraîne l’effondrement du système public de distribution mis en place dès 1957. Après deux années de fortes inondations, l’année 1997 est marquée par une sécheresse sévère. La famine ou la « Dure marche » (고난의 행군, konanŭi haenggun) a touché toutes les couches de la société nord-coréenne et eu de profondes conséquences sociales. Cette crise humaine et économique sans précédent a marqué l’histoire de la Corée du Nord. Ce déclin économique frappe également la capitale nord-coréenne. Les habitants de Pyongyang ont été relativement épargnés par la « Dure marche », contrairement aux habitants des régions du nord-est comme le Hamgyong du Nord ont été plus sévèrement touchés ; poussant nombre d’entre eux en dehors des frontières nord-coréennes. Les dynamiques macropolitiques, mais également économiques ont eu des conséquences sur l’espace urbain avec l’arrêt momentané de grands projets. À Pyongyang, aucun chantier n’a été initié durant cette période. Les constructions ont été mises à l’arrêt et c’est ce qui explique le déclin des espaces dédiés aux loisirs et des grands chantiers de construction. Une autre conséquence de cet effondrement politique et économique est le lourd bilan humain causé par la famine. Pour survivre, les citoyens nord-coréens ont été contraints de trouver des solutions que le régime avait été obligé d’encadrer juridiquement pour freiner ces initiatives individuelles et le marché noir. On comprend alors que les conséquences sociales ont été multiples avec d’abord la mort de milliers de citoyens nord-coréens et pour ceux qui ont survécu, un bouleversement de leurs pratiques sociales.

Manon Prud’homme

Références
– AHN, Changmo, “Seoul and Pyongyang: architecture as the embodiment of world systems”, in PAI Hyungmin et CHO Minsuk (dir.), Crow’s eye view: the Korean peninsula, Seoul, Archilife, 2014, p. 75–88
– FRANÇOIS, Pierre-Olivier (réalisateur), MAURUS, Patrick (réalisateur), Pyongyang S’amuse, Alegria Production — Arte France — 2019, 52 minutes
– JUNG, Inha, « Grands projets à Pyongyang 1970-2010 : le façonnage symbolique des espaces pour une capitale communiste », in Valérie Gelézeau (dir.), Sŏrabŏl. des capitales de la Corée, Paris, Collège de France, IEC, collection Kalp’i-études coréennes, 2018, p. 107–140
– LANKOV, Andrei, The Real North Korea: Life and Politics in the Failed Stalinist Utopia. Oxford University Press, 2013
– PONS, Philippe, Corée du Nord. Un État-guérilla en mutation, Paris, coll. « La suite des temps », Gallimard, 2015
– SCHINZ Alfred, DEGE Eckart, « Pyongyang—Ancient and Modern—the Capital of North Korea », GeoJournal, vol. 22, n° 1, 1990, p. 21–32
– WINSTANLEY-CHESTERS, Robert, « Spaces of Leisure: A North Korean (Pre-) History », SinoNK, 2014