Les Corées : photos ou clichés ?

Alors que l’écrit est affligé d’innombrables productions sur la Corée du Nord, sous la plume de gens qui n’y ont le plus souvent pas mis les pieds et expliquent qu’on ne peut pas y aller, qu’en est-il des images, qui, par définition, ne peuvent s’octroyer cette excuse?

Un Real DMZ Project pas si réel

Certains ont quand même essayé, comme l’exposition collective visible du 11 septembre au 6 novembre 2020 au Centre Culturel Coréen et du 12 Septembre au 31 Octobre 2020 à la fondation FIMINCO à Pantin. Son titre est très ambitieux, Real DMZ Project : « Fondé en 2012 par Kim Sunjung, commissaire d’exposition, directrice de la Fondation de la Biennale de Gwangju et du Art Sonje Center, Real DMZ Project est un projet d’art contemporain axé sur des recherches menées sur la zone démilitarisée (DMZ) entre la Corée du Sud et la Corée du Nord. Il présente le travail d’un groupe d’artistes confirmés de la scène internationale d’art contemporain. S’engageant sur ce territoire unique et complexe, les artistes présentent des œuvres récentes à travers des disciplines variées : peinture, photographie, installation, sculpture vidéo… Ils utilisent, dans leurs créations, les matériaux les plus divers (même des plantes récoltées dans la zone de la DMZ), confrontant leurs sensibilités, leurs perceptions et les réalités de la péninsule coréenne divisée. », nous dit le site du Centre Culturel Coréen.

Le style très affirmatif de cette présentation n’est pas propre à cette exposition, mais l’accent mis sur des « recherches menées sur la DMZ » est tout de même trompeur, pour ne pas dire plus. Non seulement pratiquement aucun des artistes considérés ne semble avoir fait de « recherches », mais cette « DMZ réelle » est tout de même bien hémiplégique. Rien sur le Nord, rien du Nord, hormis ce qui a pu être glané sur des médias hors de Corée du Nord. Réfléchir à ce lien entre le Nord et le Sud en ne prenant appui que sur le Sud invalide à nos yeux l’ensemble du projet. Mais, même vue du Sud, cette DMZ nous apprend-elle quelque chose.


Sans tenir compte de 3 ou 4 œuvres sans intérêt (une installation avec des tessons, une grande photo de sacs poubelle, le fleuve Han filmé par drone), l’exposition échoue dans deux domaines : d’abord artistiquement, en nous soulevant aucune question esthétique.

Même Joongho Yun qui offre une série de clichés de la DMZ hors DMZ, c’est-à-dire des barrières et clôtures qui pullulent avant même d’arriver à la zone démilitarisée, mais qui ne surmonte pas le paradoxe de la photo laide du sujet laid. Le plus inquiétant de ce point de vue étant la nécessité impérieuse du commentaire, un peu à rebours de l’histoire de la peinture depuis deux siècles… La quasi totalité des œuvres sont indéchiffrables sans les commentaires, qui pour ne rien arranger sont fort indigestes, et globalement prétentieux. Tout cela symbolise! Ainsi d’une table de négociation couverte d’une carte et qui « symbolise »… la négociation!
Mais l’exposition échoue aussi sur son projet : projection de films d’actualité, cliché des spectacles de masse Arirang, photos banales d’un voyage à Pyongyang « oubliées dans une boite »! Nous entendons déjà l’objection : Comment faire autrement, puisqu’on ne peut pas photographier en Corée? La Revue Tangun serait ravie d’exposer ses milliers de clichés pris au cours des années. Mention passable pour « Hayoun Kwon » et son 489 Years, 2016, vidéo avec la voix-off d’un ancien soldat de la zone, qui tourne au dessin animé fantastique et digital… mais entièrement sudiste. Attendons donc pour une expo « DMZ réelle », rassemblant des artistes du Nord et du Sud, car ce ne sont pas les artistes qui manquent.

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Preuve qu’on peut photographier (avec moult limitations), le journal Le Monde a publié le 6 août 2020 un bien étrange article évoquant la Corée du Nord. Étrange? Pas dans le sens courant, puisqu’il n’est qu’un des milliers d’exemples de ce qu’on trouve sur le sujet. Mais étrange en ce sens que la journaliste fait preuve d’un bien surprenant manque de sens critique et avale tout ce qu’on lui raconte, dans un journal qui est pourtant l’un des rares à publier à l’occasion des articles crédibles sur la Corée du Nord. Il s’agit de : Corée du Nord, un volume chez Actes Sud.

M. Gladieu semble en effet avoir réussi un « véritable exploit » si on en croit Renaud Dély dans l’émission 28 Minutes du 6 novembre 2020. Le questionnement initial de Stephan Gladieu se veut novateur et ambitieux : qui sont les citoyens nord-coréens? Il est vrai que la Corée du Nord est regardée, de manière quasi-systématique, à travers le prisme politique et des questions nucléaires. Ne parlons pas des questions des droits de l’Homme, remises constamment sur la table et empêchant toute réflexion censée sur le pays. Alors qui sont ces 25 millions de Nord-Coréens? Personne ne peut y répondre, mais M. Gladieu propose d’apporter quelques réponses à travers une série de portrait « inédits ». À la vue de certains clichés, la rédaction de Revue Tangun s’est tout de même posée un nombre de questions importantes, tant sur le traitement photographique que sur les commentaires de Stephan Gladieu dans plusieurs médias (Arte, Le Monde, Canal+).

Là où l’individu n’est pas

L’exploit de M. Gladieu se ferait à plusieurs échelles, à commencer par celui de pouvoir entrer en Corée du Nord, car nous le savons, c’est le pays « le plus fermé au monde ». Jusque-là, rien que de tristement habituel. Qu’importe que M. Gladieu oublie comment il a pu voyager. Rappelons tout de même qu’à l’exception des Sud-Coréens et du travel ban imposé par Trump aux ressortissants américains en 2017, aucun citoyen, pas même français, n’est interdit de séjourner en Corée du Nord. Les voyages touristiques à Pyongyang se sont d’ailleurs multipliés et bien démocratisés ces dernières années avec les tour-opérateurs Koryo Tours ou Young Pioneer Tours. Sans compter la Revue Tangun qui propose des voyages culturels et linguistiques.
Mais ce n’est pas ce qui nous interpelle le plus dans les propos de M. Gladieu. Selon lui, « le portrait individuel n’existe pas en Corée du Nord », cette pratique résulterait d’une initiative individuelle inexistante dans le royaume des Kim. Elle serait même réservée au fondateur du régime et donc, à la propagande. Si M. Gladieu avait eu la possibilité de pousser la porte de certains appartements (ou en avait fait la demande), il aurait été étonné de voir à quel point le portrait individuel a le vent en poupe. Quand bien même, lors de ses visites dans certains lieux publics, notamment dédiés aux loisirs, il aurait pu constater que l’appareil photo numérique et les smartphones sont devenus des accessoires indispensables lors des sorties en famille ou entre amis. La photographie ci-dessous, prise en août 2019 au parc zoologique de Pyongyang, montre un attroupement de visiteurs autour d’un père et son fils sur le dos d’un cheval. Devant eux, on perçoit des personnes munies d’un appareil photo numérique. Scène particulière pour un pays où le portrait individuel n’existe pas et où le collectivisme prime! Un telle scène n’étonnerait personne si elle avait lieu au parc de Beauval ou à Disneyland.

Il aurait été intéressant, par exemple, de se pencher sur l’essor du portrait et des initiatives individuelles, notamment dans les espaces dédiés aux loisirs où fleurissent des stands, où on se fait tirer le portrait en guise de souvenir contre quelques wons. Sur le plateau de 28 Minutes, tout le monde acquiesce sans broncher et boit les paroles du photographe aux 30 années de carrière. Qui pourrait le contredire après tout, puisque personne ne peut y aller! Pour reprendre les mots de Bryan Sauvadet dans le premier épisode du podcast Radio Tangun « y aller [en Corée du Nord], n’est pas non plus gage d’une parole très éclairée! » Du haut de ses 5 voyages sur place, Stephan Gladieu ne semble pas avoir compris ne serait-ce qu’une once de la société nord-coréenne ou des Nord-Coréens. D’abord parce que la Corée du Nord, comme il a à cœur de le rappeler, représente 25 millions de personnes. Si la Corée, Sud comme Nord, le passionne, il saurait que de régions en régions, de villes en villes, la Corée est avant tout plurielle. Il n’existe pas une société (nord-) coréenne. Par dessus tout, celle que photographie Stephan Gladieu se limite à celle de Pyongyang. Ensuite, peut-on se targuer de comprendre des gens dont on ne comprend ni leur langue, ni leur histoire? Stephan Gladieu voit-il que depuis une dizaine d’années, le culte de la personnalité connaît un sérieux recul? A-t-il noté que dans les nouveaux quartiers résidentiels de Pyongyang ne figurent ni slogans, ni portraits des dirigeants? Peut-on sincèrement photographier une société qu’on ne comprend pas?

L’éternel Autre

Un article de Brigitte d’Ozouville, pose, il y a de ça 20 ans (!), un constat tout autant alarmant que consternant sur les photographies prises dans les îles Fidji entre 1879-1916. Brigitte d’Ozouville nous rappelle à quel point les images des îles Fidji et des Fidjiens ont été construites par l’extérieur, c’est-à-dire par la conception européennes et coloniale. La Corée du Nord n’échappe pas à ce triste traitement. Elle est l’éternelle « Autre Corée », ses habitants sont les « Autres Coréens ». Cette volonté de charger la barque, dans un pays qui n’en a vraiment pas besoin, est devenu banal. Cette vision européanocentrée (et/ou américano-centrée) n’est que rarement remise en question. Fort heureusement, depuis plusieurs années, une nouvelle génération de photographes ose regarder son passé et faire son propre examen de conscience. Rappelons que le très grand National Geographic en 2018 a procédé au sien, en concédant que ses clichés et ses reportages étaient racistes dans un article particulièrement brillant. La même année, ce même National Geographic octroie une jolie place aux photographies de M. Gladieu sans trouver grand chose à redire. La Corée du Nord échapperait donc à toutes les règles et toutes les remises en question? Dans le 18e numéro du magazine spécialiste des cultures asiatiques Koï, le photographe s’adonne à quelques commentaires. À côté de son cliché phare représentant deux hôtesses d’un centre de tir, positionnées miroir, pistolet à la main, il dit :

« Les Nord-Coréens ont un point commun avec les Américains : ils adorent tirer. Ce sont des militaires dans l’âme. Un service militaire de 7 ans est obligatoire pour tous, hommes et femmes. »

Koï (n°18), septembre-octobre 2020, p.75

On comprend le désir profond de M. Gladieu d’opposer à tout prix la culture américaine et nord-coréenne qui fait sourire le non-averti. Rappelons quand même que le port d’armes en Corée du Nord n’est pas autorisé. Mais au-delà de l’ignorance dont M. Gladieu fait preuve, ne voit-il qu’il perpétue sciemment des clichés racistes du « Coréen belliqueux »? Non, les Nord-Coréens ne sont pas des « militaires dans l’âme », tout comme le service militaire ne dure pas 7 ans – il peut être écourté voire contourné. Stephan Gladieu aurait été étonné, s’il parlait coréen, d’avoir des conversations passionnantes avec des étudiants Nord-Coréens qui n’ont et n’effectueront pas de service militaire. Sur ce même cliché, M. Gladieu ajoute une anecdote sur James Bond, qu’il apprécie répéter dans chaque interview qu’il donne.

« Je leur [les hôtesses] ai dit que ça faisait très « James Bond girl » mais elles n’ont pas compris parce qu’elles n’avaient pas la référence. »

Koï (n°18), septembre-octobre 2020, p.75

M. Gladieu dit que nous ne partageons pas les mêmes références culturelles et sociales avec les Nord-Coréens, que nous ne sommes même pas aux antipodes de ces gens, de ces Autres, qui n’ont même pas la référence de James Bond. Les deux hôtesses seraient probablement ravies d’entendre que M. Gladieu se rit d’elles. On ne pourrait donc pas comprendre les Nord-Coréens parce qu’ils n’ont pas vu James Bond ou ne connaissent pas Michael Jackson? N’a-t-on que pour seuls ponts, des références américaines? Ici encore, si Stephan Gladieu avait été un peu plus curieux, peut-être aurait-il vu que dans les magasins, on peut aujourd’hui acheter légalement des films Disney doublés en français ou en anglais et sous-titrés en coréen. Plus étonnant, J’ai demandé à la Lune d’Indochine n’est pas un titre inconnu chez certains Nord-Coréens. Sera-t-il aussi étonné de voir que Zidane et Mbappé sont des stars, même à Pyongyang. Pourquoi la Corée du Nord serait le dernier endroit où des liens peuvent être établis? Là où M. Gladieu fait preuve d’un profond manque de modestie, c’est quand il affirme qu’avant lui « on n’a jamais rien vu. Il n’existe pas de travail comme ça. » Doit-on rappeler que des chercheurs (français qui plus est) tentent d’observer la Corée du Nord autrement qu’à travers les questions sur l’arme nucléaire ou le régime dictatorial, en adoptant une démarche plus adaptée, en collaborant avec des Nord-Coréens, en leur donnant la parole et en essayant de s’affranchir des approches néo-colonialistes qui ont prédominées dans les sciences sociales jusqu’à très récemment. À ce titre, pourquoi M. Gladieu n’a-t-il pas donné la parole aux Nord-Coréens? Pourquoi n’entend-on jamais les Nord-Coréens parler de leur quotidien? Pourquoi ce sont des visiteurs qui le racontent à leur place? N’ont-ils rien d’important à nous dire? N’a-t-on rien à apprendre d’eux? Pourquoi n’y a-t-il aucun texte pour accompagner les photos?

Comment photographier la Corée?

On pourrait passer des heures à s’arracher les cheveux, à retourner la chose dans tous les sens. Qu’on le veuille ou non, le travail de Stephan Gladieu ressemble à une myriade d’autres travaux produits par des Occidentaux -des Blancs, sur l’Orient, tel qu’Edward Saïd le définit. Pourtant, on trouve parmi les confrères photographes de M. Gladieu, des exemples brillants. Celui du photographe de l’AFP, Ed Jones en 2018 en est un. À l’occasion des Jeux Olympiques de Pyeongchang, il a publié une série de portraits de Coréens, du Nord et du Sud. La série montre que non seulement il est possible de montrer les Nord-Coréens dans leur quotidien sans aller dans des interprétations farfelues, mais qu’ils ne sont pas si différents de leurs voisins du Sud. Jones se contente de montrer, aucun jeu de lumière surréaliste n’accompagne les portraits, aucun commentaire essentialiste n’accompagne les photographies, aucune prétention d’apporter quelque chose de totalement inédit (pourtant, ça l’est). Et pourtant, n’importe qui aura appris quelque chose sur la société nord-coréenne à la fin de l’article. On peut aussi citer l’exemple du livre Coréennes, de Chris Marker, que la Revue Tangun a interviewé.
Le traitement post-production joue un rôle prépondérant, comme le rappelle un article de Suchitra Vijayan sur le génocide de Rohingyas. Le traitement photographique a son importance et dans un monde où tout devient instagrammable, on remarquera que souvent, ce sont les mêmes clichés qu’on retrouve sur la Corée du Nord. Le traitement des couleurs est flagrant : on accentue volontairement les contrastes, on augmente la saturation des couleurs, de sorte à ce que l’effet « utopie socialiste » atteigne son paroxysme. On ajoute parfois du grain, pour rendre un côté « rétro » aux clichés, on privilégie les portraits de militaires, d’enfants en uniforme en rang d’oignons et du flot incessant de citoyens qui apportent des fleurs devant les statues de leaders.
Pour élargir, on peut reprendre l’exemple du documentaire Pyongyang S’amuse de Patrick Maurus et Pierre-Olivier François qui montre des scènes de vie quotidienne en Corée du Nord (et pas seulement à Pyongyang) et donne la parole aux premiers intéressés. Le documentaire va à l’encontre des propos de M. Gladieu qui, dans une interview pour le Canard Enchaîné du 12 août 2020 affirme :

« Pour les Nord-Coréens, le sourire est méprisant, alors qu’un air arrogant est valorisé (…). La volonté de perfection s’apparente moins à une censure qu’à une intention esthétique (…). Cette volonté de perfection s’exprime partout : le soir, on moule les tas de sable sur les chantiers pour ne pas faire désordre. »

Stephan Gladieu, Le Canard Enchaîné, 12 août 2020

Serons-nous les seuls à sentir l’extrême bêtise qui suinte de cette phrase? Une hypothèse : peut-être que les citoyens arrêtés au hasard dans la rue ou sur leur lieu de travail par les guides coréens et français de M. Gladieu et plantés vingt minutes sans pouvoir bouger n’avaient pas du tout envie de sourire? Imaginons des Français à leur place.

« Pyongyang s’amuse » (12min. 53) © Pierre-Olivier François/Patrick Maurus/Alegria Films — Image: Mathieu Pansard/Pierre-Olivier François – Visiteurs au parc aquatique de Munsu

Il est effectivement très difficile de prendre des images en Corée du Nord, et raconter ces difficultés aurait pu être intéressant. Derrière la banalité, « montrer la vérité derrière l’apparence », ce qui est un tour de force quand on ne peut pas communiquer seul avec ses sujets, ces individus deviennent tous  des « types » : la vendeuse, l’ouvrier, la lycéenne, le paysan et se réduisent à des numéros duplicables. Autrement dit, ce que nous dit le lieu commun préféré des déjà nombreuses critiques journalistiques élogieuses de ce volume : « le pays où l’individu n’existe pas ». Au lieu d’extraire l’individu du groupe, il s’agit de refuser son individualité à l’individu et de le généraliser en type. Un coup raté. Ce n’est décidément pas un « beau livre ».

Chercheurs, photographes, journalistes ou simples observateurs, nous devons tous procéder à notre propre examen de conscience. La Corée du Nord n’est évidemment pas la seule « victime », sa voisine du Sud est elle aussi prisonnière de nombres de travaux se limitant à l’analyse « entre tradition et modernité » qui ne rime à rien. L’exotisation perpétuelle et systématique des terrains asiatiques n’a plus lieu d’être. Place aux initiatives collectives et aux collaborations. Donnons la parole aux concernés, prenons nos responsabilités et tentons d’observer le monde autrement qu’en perpétuant des clichés absurdes.

Patrick Maurus et Manon Prud’homme.