Développement urbain et loisirs à Pyongyang – Partie 2

Ce billet est le second d’une série de trois articles sur les loisirs à Pyongyang, en Corée du Nord. Cette recherche est le résultat d’un long et minutieux travail d’enquête sur le terrain effectué en 2016 et 2019 dans le cadre d’un master d’études asiatiques àl’EHESS, sous la direction de Valérie Gelézeau. Par conséquent, sauf mention contraire, l’ensemble des données présentées appartiennent à l’auteure. Toute personne diffusant et/ou utilisant les données sans son accord préalable s’expose à des poursuites judiciaires.

L’explosion des marchés noirs

La famine a touché toutes les couches de la société nord-coréenne et elle a eu de profondes conséquences sociales. En parallèle des déplacements internes de la population, désormais incontrôlés, une partie de la population à dû trouver des moyens pour survivre. C’est à cette période de l’histoire nord-coréenne que les marchés noirs ont vu le jour et se sont multipliés à travers tout le pays. Dans les régions urbaines, un système de troc s’était mis en place permettant aux familles de gagner leur vie. Les transformations sociales de la société nord-coréenne de la fin des années 1990 ont été induites par le besoin et la nécessité dus à la famine.

Le système ancien de rationnement avait rendu les citoyens nord-coréens dépendants de l’État à tous les niveaux de la vie quotidienne puisqu’il fournissait nourriture, habits et tous les produits de première nécessité. La multiplication des marchés (장마당, changmadang) a permis de faire circuler un nombre important d’informations et de biens (DVDs, clés USB, films étrangers…) venant de l’extérieur du pays, notamment par le biais de marchands chinois. L’économie parallèle, censée disparaître après la crise a persisté après 1998, lorsque la famine prend fin. L’État, qui n’avait pas pris de mesures juridiques pour encadrer ces pratiques informelles, s’est retrouvé face à une disparité économique entre les régions, en plus de devoir faire face à la corruption qui gangrénait dans l’ensemble du pays. Pourtant, les pratiques illégales, ou plutôt « non encadrées par la loi », sont devenues monnaie courante dans la Corée du Nord de la fin des années 1990. Faute de cadre juridique, elles ont été tolérées par les autorités.

Finalement, en 1998, le gouvernement promulgue une version révisée de la Constitution de 1972 qui permis aux citoyens de gagner de l’argent, en exerçant une activité commerciale en parallèle de leur métier. Cette même nouvelle Constitution introduit la politique songun (선군, sŏngun), « l’armée d’abord », accordant 15% du revenu national à cette dernière. Du côté de la population, cette période de famine a surtout entaché l’image, pourtant inébranlable, du régime et de sa capacité à nourrir la population. Le système d’endoctrinement a été sérieusement mis à mal, poussant la population jusqu’à l’absentéisme des séances d’autocritique ou des campagnes de masses.

Cette période de famine avait créé des opportunités pour les populations qui ne faisaient pas partie de l’élite traditionnelle nord-coréenne. Les minorités coréennes du Japon et de Chine ont joué un rôle important dans la création d’une économie de marché en Corée du Nord pendant les années 1990. Les régions frontalières avec la Chine au nord-est ont été pionnières dans l’économie parallèle, voire illégale, permettant l’entrée de devises notamment.

Mesures économiques du 21e siècle

Le début des années 2000 marque un tournant dans le processus de réforme en Corée du Nord. Kim Jong Il était parvenu à maintenir une stabilité politique et s’est consacré à l’amélioration -certes lente- de la situation économique du pays. À partir de 2002, une série de « mesures » (조치, choch’i) ont été promulguées. Augmentation des prix et des salaires, décentralisation de la gestion économique, suppression du système de rationnement dans la plupart des secteurs (à l’exception des produits de première nécessité), salaires autrefois versés en tickets de rationnement et désormais en liquide, symbolisent la prise de conscience et la légalisation d’une économie parallèle qui s’étaient mise en place pendant la période de la famine en Corée du Nord.

Si ces mesures visent en effet à améliorer la situation économique, il est évident que ces dernières n’ont pas instauré une « nouvelle ère économique » en Corée du Nord, le terme de « réforme » n’est d’ailleurs pas utilisé. Kim Jong Il avait dû se rendre à l’évidence : la période de famine avait provoqué des changements sociaux importants, notamment le début d’une économie de marché et d’une monétarisation qui eut des effets plutôt négatifs (inflation, augmentation des inégalités entre les individus, paupérisation). Pourtant, jusque dans les années 1980, les conditions de vie de la société nord-coréenne avaient été, bien que modestes, assez égalitaires. En 2005, le système de distribution, arrêté pendant la période de la famine, a été finalement réhabilité permettant de limiter les initiatives individuelles. Ces restrictions n’ont en réalité duré que quelques mois en raison des résistances rencontrées dans les régions de par la population et certains officiels. L’accès aux marchés a été de nouveau restreint en 2006, avec l’interdiction aux hommes valides de commercer et l’obligation de retourner dans les usines. Cette interdiction a été étendue l’année suivante aux femmes de moins de 50 ans.

Incertitudes politiques et gratte-ciels

En 2008, Kim Jong Il est victime d’accident cardiovasculaire et beaucoup de questions se posent quant à sa succession. En septembre 2010, lors de la 3e Conférence du Parti du travail de Corée, Kim Jong Un, fils cadet de Kim Jong Il, fait son entrée sur la scène politique nord-coréenne. Le 15 décembre 2011, Kim Jong Il fait sa dernière apparition publique sur le chantier du supermarché de l’avenue Kwangbok. Le 19 décembre 2011, la mort de Kim Jong Il est finalement annoncée à midi sur la chaîne de télévision nationale. Contrairement à son père, Kim Jong Un n’a pas été présenté et intégré dans les postes à responsabilités comme l’a fait Kim Il Sung avant sa mort. Toutefois, huit mois après la mort de Kim Jong Il, Kim Jong Un possède les pleins pouvoirs. Alors âgé d’à peine 30 ans, il est devenu le plus jeune dirigeant du monde et de grandes questions demeurent quant au futur politique de la Corée du Nord. L’ère Kim Jong Il avait été marquée par la crise économique et la famine. Kim Jong Un souhaite incarner une nouvelle ère politique, prospère sur le plan économique, comme ce fut sous l’ère Kim Il Sung pendant les années 1960. À ce titre, le physique de Kim Jong Un n’est pas sans rappeler celui de son grand-père et donc, d’incarner une figure forte, qui rappelle aux citoyens les jours prospères de la Corée du Nord.

La nouvelle ambition politique de Kim Jong Un se concrétise par la construction de grands projets urbains dans la ville de Pyongyang. Jusqu’à présent, ces derniers avaient surtout lieu en dehors du centre-ville de Pyongyang, comme les avenues Kwangbok (1988) ou Thongil (1990-1992) qui sont deux quartiers d’habitations. Depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong Un, on observe un retour de grands projets d’aménagement urbain dans le centre de la ville. Parmi eux, celui de l’avenue Changjon (창전거리, ch’angjŏn’gŏri), situé dans le cœur de ville historique, près du fleuve Taedong, entre le Grand monument Mansudae et la place Kim Il Sung. Il avait été annoncé dès 2008 par Kim Jong Il. Les travaux ont débuté en 2011, mais c’est Kim Jong Un qui inaugurera le projet en juin 2012.

À partir de cette année-là, les transformations urbaines se sont accélérées et multipliées à travers la ville avec en 2015 la construction du quartier de l’avenue des Scientifiques du futur (미래과학자거리, miraegwahakchagŏri), puis en 2017 le quartier de l’avenue Ryomyong (려명거리, ryŏmyŏnggŏri). Ces trois grands ensembles résidentiels se distinguent des précédents projets urbains de Pyongyang : ils se situent en centre-ville, sont le résultat d’un réaménagement spatial et leurs styles architecturaux particulièrement différents. Jusqu’alors, les quartiers résidentiels étaient bâtis de manière plutôt uniforme et en périphérie de la ville. Ces « nouveaux » quartiers, largement relayés et promus dans les différents organes de propagande du régime sont également plébiscités par les citoyens en raison de leur localisation et de leur aspect esthétique. Habiter l’un de ces quartiers est également synonyme de réussite sociale.

Principaux grands ensembles résidentiels de Pyongyang – © Manon Prud’homme – 2020
Nouvelle approche du loisir à Pyongyang
Définition : parc de loisir

L’ensemble des espaces mentionnés sont fermés, leur entrée est payante, ce qui exclut les parcs publics et les parcs sportifs qui sont eux, ouverts et gratuits. Les sites dits « culturels » comme les cinémas, les théâtres ou les musées historiques de Pyongyang ne sont pas mentionnés et n’entrent pas dans la définition d’un « parc de loisir ».
Il en est de même pour les infrastructures sportives qui ne constituent pas des espaces où les Nord-Coréens peuvent se rendre librement pour se divertir lors de leur temps non travaillé. Les infrastructures sportives sont en effet réservées à une pratique sportive de masse, comme pour le stade du 1er Mai pendant la période des jeux de masses, ou à des sportifs professionnels pour leur entraînement.
Enfin, le principal trait commun de ces espaces est leur caractère récréatif. Le caractère divertissant prime sur d’autres aspects comme l’aspect pédagogique, par exemple.

La définition de « parc de loisirs » selon Daniel Gilbert et Philippe Viguier permet de comprendre cet aspect : « [un parc de loisirs se réfère] à l’ensemble des activités récréatives s’exerçant autant dans l’espace local et le temps du quotidien que dans l’espace-temps du tourisme, les parcs “de loisirs” déploient leurs activités en plein air ou en intérieur (espaces indoor) […]. Sur un territoire étendu, ces parcs, qu’ils soient d’attractions, thématiques, scientifiques, aquatiques ou animaliers, se regroupent de plus en plus en parcs multifonctions pour devenir polyvalents. »
À Pyongyang, il y a donc 17 parcs de loisirs différents, possédants au minimum trois caractéristiques communes : un espace clos aménagé avec des installations fixes et permanentes comportant des attractions de diverse nature, à visée récréative ou divertissante et recevant du public à titre onéreux.

Les transformations urbaines à Pyongyang ne se limitent pourtant pas aux quartiers résidentiels. Si au début de l’implantation des parcs de loisirs dans la ville, l’offre était plutôt maigre en matière de divertissement, l’accès au pouvoir de Kim Jong Un marque un tournant dans le développement des espaces dédiés aux loisirs à Pyongyang. Entre 1994 et 2011, période où Kim Jong Il est à la tête du pouvoir, aucun parc de loisirs n’est construit à Pyongyang. Ce dernier se penche principalement sur la rénovation de parcs de loisirs existants comme le parc zoologique et le parc d’attractions de Kaeson. La totalité des parcs de loisirs de Pyongyang ont été construits sous la période de Kim Il Sung (1948-1994). En l’espace de cinq ans, Kim Jong Un a fait ouvrir 8 espaces dédiés aux pratiques de loisir à Pyongyang. Comparativement, avant son accès au pouvoir, 9 parcs de loisirs avaient été ouverts en 35 ans. Parmi les 9 parcs de loisirs existants, 5 d’entre eux ont été rénovés. L’accès aux parcs de loisirs de Pyongyang est garantie par leur localisation en centre-ville et leur proximité avec le réseau de transports en commun. Cette logique d’accessibilité s’inscrit dans un processus plus global de réaménagement urbain et de revalorisation de la capitale initiée depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong Un.

Parcs de loisirs de Pyongyang et lignes de transports en commun – © Manon Prud’homme – 2020

La nature des parcs s’est diversifiée. On trouve des parcs monothématiques (patinoire, la patinoire extérieure, le bowling, le mini-golf et le centre équestre de Mirim), d’amusement (parc d’attractions de Kaeson, le parc d’attractions de Mangyongdae, le parc d’attractions de Taesongsan, le parc d’attractions de Rungna, le complexe aquatique de Rungna et le complexe aquatique de Munsu), à visée éducative (Jardin botanique, le parc zoologique et la musée de nature) et des parcs à spectacles (cirque et le delphinarium). Les parcs de loisirs de Pyongyang sont liés à la fête et à l’amusement puisque 6 d’entre eux sont dans la catégorie des parcs d’amusement. Depuis l’accès au pouvoir de Kim Jong Un, au moins un parc correspondant aux 4 catégories a été créé, marquant ainsi la volonté de diversifier davantage les différents parcs de loisirs de la capitale nord-coréenne. Ce développement correspond également à une volonté de l’état central nord-coréen de se moderniser tout en s’inspirant des parcs de loisirs présents en Asie ou en Europe.

Domaines auxquels sont rattachés les parcs de loisirs de Pyongyang – © Manon Prud’homme – 2020

Toutefois, leur implantation dans la ville est différente des parcs de loisirs étrangers où la majorité des parcs de loisirs se trouvent en périphérie des villes marquant ainsi une séparation réelle avec le tissu urbain comme les parcs Disneyland d’Anaheim en Floride, de Marne-la-Vallée en France ou de l’île de Lantau à Hong Kong. Cette séparation n’est pas seulement physique, elle est également symbolique puisqu’elle symbolise également un endroit éloigné, loin des activités quotidiennes pratiquées en ville. Ce qui est intéressant, c’est constater qu’à l’instar du parc de loisirs Lotte World, ouvert en 1989 en plein cœur de Séoul, dans le quartier de Jamsil, les parcs de loisirs se trouvent au centre de la ville et non en périphérie. À Pyongyang, les parcs de loisirs ne répondent pas à cette logique de séparation entre le parc et la ville. Les parcs de loisirs de Pyongyang forment bien une séparation symbolique avec le reste de la ville de par leur caractère clos et isolé du reste du monde mais également de par leur structure. Le parc de loisirs de l’île de Rungna est un exemple fort de cette séparation symbolique. Le caractère insulaire du parc marque la séparation avec le reste de la ville.

Nord de l’île Rungna avec le Stade du 1er Mai (arrière plan), le parc d’attractions (second plan) et le delphinarium (premier plan) – © Manon Prud’homme – 2016
Projets de développement à l’échelle nationale

Ces projets, initiés et tenus par l’état central nord-coréen laissent penser que leur développement s’inscrit dans une logique plus globale visant à développer l’économie. Le gouvernement nord-coréen a également développé en dehors de Pyongyang de grands complexes touristiques et de loisirs comme la zone touristique côtière de Wonsan-Kalma (원산갈마해안관 광지구, wŏnsan’galma haean gwan’gwangjigu) -encore en construction, la station de ski Masikryong (마식령 스키장, mashingnyŏng sŭk’ijang) ouverte en 2013 et plus récemment en 2019 l’ouverture du complexe de détente de source chaude de Yangdok (양덕온천문화휴양지, yangdŏk onch’ŏn munhwa hyuyangji) et la rénovation totale de la ville de Samjiyon (삼지연시, samjiyŏnshi). Tous ces récents développements touristiques sont également caractérisés par leur facilité d’accès. En effet, le complexe de détente de source chaude de Yangdok se trouve à une centaine de kilomètres de Pyongyang. Quant à la zone touristique côtière de Wonsan et la station de ski Masikryong, située à 20 kilomètres de la zone touristique, elles sont accessibles grâce à l’autoroute reliant Pyongyang à Wonsan. Enfin, la ville de Samjiyon est accessible en avion sur l’une des rares lignes domestiques du pays.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Jong Un, une vaste campagne de revalorisation du territoire et plus particulièrement de la capitale nord-coréenne a débuté. Historiquement réservé à l’élite politique et intellectuelle nord-coréen, le retour en centre-ville des différents parcs de loisirs montre qu’il y a eu une évolution dans la conception des loisirs en Corée du Nord au début du 21e siècle. Tout comme la Corée du Sud à la fin des années 1980, le gouvernement central nord-coréen a fait le choix stratégique de localiser ses parcs de loisirs dans le cœur de ville. À ce titre, à travers sa stratégie territoriale, la ville de Pyongyang se démarque des autres capitales mondiales qui accueillent des parcs de loisirs comme Disneyland ou d’autres parcs à thème en périphérie. On peut se demander, de manière légitime, si l’ensemble de ces mega projets constituent une vaste campagne de propagande et/ou s’ils répondent à un besoin réel d’une population malmenée à la fin des années 1990.

Manon Prud’homme

Développement urbain et loisirs à Pyongyang – Partie 1
Episode 2 – Radio Tangun : Les parcs de loisirs à Pyongyang

Références
– GILBERT, Daniel, VIGUIER, Philippe, 2018, « La Compagnie des Alpes : développement, stratégie et internationalisation d’un acteur majeur du tourisme et des loisirs en France« , Dossier : Les nouvelles dynamiques du tourisme dans le monde, 9 mai 2018
– LANKOV, Andrei, The Real North Korea: Life and Politics in the Failed Stalinist Utopia, Oxford University Press, 2013
– PONS, Philippe, Corée du Nord. Un État-guérilla en mutation, Paris, coll. « La suite des temps », Gallimard, 2015
– YIM, Dongwoo, 2019, « Rise and Fall of the Microdistrict in Pyongyang, North Korea », European Journal of Korean Studies, 2019, vol. 19, n° 1, p. 73-85