Voyage dans le parcours post-mortem : comment « l’au-delà » est devenu Coréen ? – Introduction

Ce texte fait partie d’une série d’articles abordant la question de l’au-delà et de la mort en Corée. Cette recherche est le résultat de plusieurs travaux de terrain, de rencontres avec des professeurs et chercheurs Français, Coréens, Américains, Chinois et Taïwanais. L’ensemble des données et réflexions présentées ici sont parties prenantes d’un travail de recherche plus large mené au cours d’un cursus de Master et ont été consignées, présentées dans un mémoire de recherche de Master 2 défendu en 2017. Par conséquent, sauf mention contraire, l’ensemble des données présentées appartiennent à l’auteur. Des notes de bas de pages en fin d’article citent les sources primaires et secondaires ayant servi à l’étude. Les images présentes dans les articles sont la propriété des institutions mentionnées et sont utilisées ici à titre de citations avec mentions légales. Toute personne diffusant et/ou utilisant les données sans accord préalable s’expose à des poursuites judiciaires.





Introduction

Huitième cours sombre (détail), 156.1×113, XIXe siècle, Musée National de Corée, Séoul

L’effroi du destin après la mort semble avoir traversé tous les peuples et toutes les cultures, aussi bien sur le plan géographique que temporel. Depuis le Jahannam de l’Islam représenté dans le Mi’râdj nâmeh « Le Livre de l’ascension du Prophète » (XVe siècle), jusqu’au Mictlan des Aztèques du Codex Borgia (1898), en passant par les enfers de la chrétienté que Jérôme Baschet a étudié dans ses Justices de l’au-delà (2014), le thème pictural de l’au-delà a toujours été un sujet de choix dans les arts religieux au cours des siècles et sur tous les continents. Ces images ont toujours eu pour objectif de laisser apparaître l’une des plus grandes questions de l’Humanité : qu’y a-t-il après la mort? À travers de nombreuses productions picturales, les humains ont cherché à répondre à leur peur, ou ont cherché à se faire peur. L’effroi de l’au-delà n’a pas fait exception en Corée. De multiples sources écrites et un corpus d’œuvres important, allant du Koryŏ 高麗 (dynastie des Wang 王, 918-1392) à la fin du Chosŏn 朝鮮 (dynastie des Yi 李, 1392-1910), prouvent l’importance que les Coréens ont toujours accordée au sujet de l’après-mort. La société coréenne ne semble pas avoir dérogé à une certaine peur de ces lieux et des conditions des défunts s’y trouvant. Les productions artistiques liées à ce thème pictural sont les résultats de circulations, d’échanges, et d’adaptation à des environnements esthétiques et culturels foncièrement locaux. 

Le cadre religieux coréen a été marqué par de nombreux apports venus de Chine par vagues successives dans la longue durée. Ces apports sont désignés par le terme générique des Trois enseignements 三敎 (chin. sānjiào / cor. samgyo), qui sont les trois courants religieux principaux des civilisations ayant reçu l’influence culturelle de la Chine : bouddhisme, confucianisme et taoïsme. En Chine, la synthèse des Trois enseignements  a développé une vision commune sur la mort, et surtout sur le destin post-mortem, basé sur la croyance en la renaissance 還生 (cor. hwansaeng). Celle-ci est déterminée d’après le karma 業 (cor. ŏp), le principe selon lequel les actions d’un individu conditionnent la nature de la renaissance. La renaissance se produit alors parmi six voies 六道 (cor. yukdo) de renaissance. Les trois premières sont jugées favorables 三善道 (cor. samsŏndo) : la voie de dieux ou d’êtres célestes 天上道 (cor. ch’ŏnsangdo); la voie de demi-dieux belliqueux (les asura) 阿修羅道 (cor. asurado) ; la voie d’être humain 人間道 (cor. ingando). Les trois dernières sont jugées comme défavorables 三惡道 (cor. samangdo) : la voie des animaux 畜生道 (cor. ch’uksaengdo) ; la  voie des démons affamés (les preta) 餓鬼道 (cor. agwido) ; et la voie des enfers ou « des prisons souterraines » 地獄道 (cor. chiokdo). Les enfers ou « prisons souterraines » désignent la voie où les morts sont punis à travers des tortures et sévices, suite à leurs mauvaises actions de leur vie passée. Parmi les différents textes bouddhiques décrivant ces lieux, le Soutra du vœu originel du bodhisattva Kṣitigarbha 地藏菩薩本願經 est l’un des plus lus en Corée encore de nos jours. Or, le terme « enfers » est aussi utilisé pour désigner « les lieux » traversés par le défunt entre le moment de sa mort et le moment de sa renaissance dans l’une des conditions mentionnées auparavant. Or, bien qu’une iconographie commune soit partagée par les deux thèmes picturaux, il s’agit bien de deux « temps » différents. Cette période intermédiaire est celle des dix cours sombres gouvernées par dix rois  冥府十王 (cor. myŏngbu siwang) jugeant, à la suite, les défunts selon un calendrier rituel précis. C’est de cet espace entre le décès et la renaissance dont il sera question ici.  

Le thème pictural des dix cours sombres qui forment ce destin post-mortem a été le fruit d’un syncrétisme religieux aussi bien que d’un mélange iconographique à la croisée de différents textes et légendes bouddhiques, que la Corée a fait sienne et qui a été l’un des plus prolifiques dans l’art bouddhique péninsulaire. Ce thème pictural reste aujourd’hui une source d’inspiration dans de nombreux domaines artistiques, comme le graffiti (dans le quartier de Naksan à Séoul ou de Tongpirang à Pusan par exemple) ou la bande dessinée (notamment  à travers la série célèbre Ensemble avec les Dieux 신과 함께 (cor. Singwa hamkke) publié entre 2010 et 2012 ou encore « HELLPƎR » Hellper dont la publication a commencé en 2011) qui reprennent le thème pictural des enfers bouddhiques et des cours sombres. 

Il sera ici question de découvrir comment les images illustrant le parcours post-mortem ont été adoptées par les Coréens et comment ce thème pictural s’est adapté en péninsule. Pour cela, la longue histoire de l’adaptation coréenne des images post-mortem sera abordée dans différents « épisodes ». Nous nous attèlerons à présenter comment la conception chinoise du destin post-mortem est arrivée en Corée, à travers les cultes, les légendes et les images. Il sera question aussi de comprendre les logiques de représentations des femmes nobles coréennes dans ces images comme vecteur d’adaptation d’un thème pictural bouddhique dans un environnement palatial coréen. Nous verrons également qu’à la fin de la production d’images bouddhiques par les femmes de palais, les monastères de montagnes ont prit le relai de la réalisation des peintures du thème post-mortem et qu’à cette occasion, les moines-peintres ont cherché à toucher l’ensemble des fidèles coréens à travers ces images. Nous parlerons enfin des extensions contemporaines de ce thème pictural, de nos jours en Corée du Sud, à travers les webtoons, les manhwa, les dramas et le cinéma. 

Comprenez ici, à travers cette instruction, l’invitation qui vous est faite de parcourir ces Dix cours sombres, de rencontrer les Dix souverains qui gouvernent ces lieux d’angoisse, et de découvrir une infime partie de la longue Histoire de l’art bouddhique en Corée, à travers ce thème précis.  

Bryan Sauvadet