« Regards sur les trois Corées », pour Critique

Retrouvez ci-dessous un extrait de l’article de Patrick Maurus, « Regards sur les trois Corées », paru en février dernier au sein de la revue CRITIQUE (n°848-349) des éditions de Minuit. 

Divisions

On connaît cette demi plaisanterie de François Mauriac : « J’aime tellement l’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux ! ». C’est un peu ce qu’on a envie de dire à propos de la Corée, à ceci près que l’analyse en verrait plutôt trois.

Avouons que cette affirmation a d’abord une valeur heuristique, destinée à secouer un peu l’absence d’analyse qui caractérise l’essentiel des discours sur la péninsule coréenne. Car le fait qu’il y ait officiellement deux Corée provoque rarement autre chose que des soupirs ou des imprécations, chaque analyste autoproclamé considérant a priori la division de ‘la’ Corée comme la cause de tous les maux.

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Il est toujours surprenant pour les non-spécialistes d’apprendre qu’il n’existe pas de terme consensuel, acceptable et accepté par tous pour dire ‘Corée’. Les Allemands s’opposaient sur le nom de leurs états, pas sur le mot ‘Allemagne’. Cette Corée Une, dont la réunification serait si évidente, ne dispose pas de nom pour se désigner. En clair, il n’existe pas de mot commun à tous les Coréens pour dire Corée en coréen ! N’est-ce pas étrange pour un pays qui s’attribue 5000 ans d’histoire ? Au Sud on dit Han’guk ou Taehan min’guk, au Nord Chosôn ou Chosun minjujuui inmin gonghwaguk, en Corée chinoise Xiaoxian, mais Hanguo pour le Sud, on propose Koryô pour se réunifier, on essaie Korea sur le plan international, auquel Corea, davantage de gauche, fait immédiatement concurrence. Et encore, je simplifie. On m’objectera que tout cela dépend de celui qui parle. C’est exactement le problème ! En fait, et cela ne surprendra que les inattentifs, toutes ces questions soulèvent bien des interrogations terminologiques. Pourrait-il en être autrement au royaume de Confucius et des ‘dénominations correctes’ ?

 .En ce qui concerne la ‘troisième Corée’, c’est un terme pratique, mais d’usage croissant, pour désigner le fait national coréen en Chine, dont la forme ‘étatique’ est le district autonome coréen de Yanbian (Yonbyon pour les Coréens). En termes chinois, ils ont la ‘citoyenneté’ chinoise et la ‘nationalité’ coréenne. Les choses ne sont pas simples pour autant.
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Contradiction
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La cause de tous les maux de la Corée est la contradiction entre la coréité, ce sentiment d’appartenance à une communauté faite de souvenirs et d’oublis communs, comme disait Renan, et l’existence institutionnelle de deux-trois Corées inconciliables. Le nationalisme tient lieu de lien, et en même temps interdit toute solution. Nous nous proposons d’explorer les trois Corées, non par goût du paradoxe et désir de compliquer les choses, mais comme un des rares états de faits susceptibles de faire ‘surmonter la division’. (La Corée dans ses Fables, P. Maurus)
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Histoires
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II n‘est pas question d’esquisser ici une histoire de la Corée, d’autant que l’histoire confucianiste des dynasties féodales, puis celle de la puissance coloniale, et enfin celles des deux états ennemis ont toutes conspiré contre une histoire indépendante des solutions dictées d’avance.
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Mais le phénomène déclenchant des troubles et des divisions est probablement le paradoxe colonial : Avant la mainmise de 1905, le Japon modernisé de force depuis 1854 est pour tous les jeunes ‘Modernes’ l’alpha et l‘omega. En l’absence d’une classe moyenne (quelques rares commerçants ou interprètes), ce sont les laissés-pour-compte de la classe dominante (fils cadets et illégitimes, filles) qui vont au Japon satisfaire leurs aspirations, et c’est le bon choix. Mariage non arrangé, union libre, contraception, études supérieures, traduction, industrie, état, le tout dans un contexte de révolution industrielle et d’accès – certes indirect – aux cultures et pensées du monde, communisme et nationalisme pour commencer, social-darwinisme surtout. Tout ce qu’ils n’ont pas chez eux et dont ils se feront les avocats lorsqu’ils rentreront au pays. Lequel pays est confit dans son confucianisme rural séculaire. Le combat intellectuel est rude, mais ce n’est rien à côté du choc, comme disait Benjamin, que représente la transformation du Japon moderne en puissance impérialiste coloniale, qui place tous les jeunes modernes dans une situation inextricable : moderne et donc pro-japonais, indépendantiste et donc passéiste, pour simplifier.
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Quelques uns optent pour la lutte armée, vite balayés par la surpuissance japonaise, et ceux qui survivent doivent se replier à la frontière chinoise, où ils vont rapidement devoir se battre contre d’autres Coréens (engagés avec les Japonais ou d’autres tendances politiques ou entre tendances communistes). Les Mémoires de Kim Il Sung sont étonnamment candides sur ces sujets.
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La suite dans le numéro 848-849 de la revue CRITIQUE, chez Minuit.

Le Grand Leader doit venir nous voir

Elle est fascinante cette Alexandra, adolescente bulgare propulsée de façon inattendue à l’été 1989 à l’autre bout du monde dans un camp de pionniers socialistes en Corée du Nord.


Peu sensible aux secousses politiques qui se manifestent dans son pays natal, elle découvre un pays entièrement à son goût, admire ses beautés, multiplie les rencontres. Délirante, obsédée, délicieuse, insupportable, intenable, elle tombe amoureuse et décrit la situation avec une confondante naïveté. Et chaque fois qu’une activité collective l’ennuie un peu, elle se persuade qu’il faut bien faire quand même, car le Grand Leader pourrait bien venir leur rendre visite ce jour-là.

Alexandra rentre en Bulgarie au moment où le régime s’écroule et elle aura grandi entretemps.

Trente ans plus tard, l’aventure coréenne d’Alexandra se transforme en une cascade de questions essentiellement posées au travers de sa myopie désopilante.


Pour plus d’information, lire notre précédent article sur le roman de Velina Minkoff Le Grand Leader doit venir nous voir. Le livre paraîtra en mai 2018 chez Actes Sud.

Comprendre les Corées : La Corée dans ses fables

La Corée dans ses fables de Patrick Maurus

La Corée dans ses fables de Patrick Maurus

Comment parler d’un autre pays ? A moins de se laisser aller à ses impressions ou à répéter ce qu’on aura entendu sur place ou lu dans un journal, la question n’est pas simple.

S’astreindre des années à en étudier la langue, l’histoire, la littérature ou autre est un bon viatique mais ne vaccine pas contre l’opinion, l’idée toute faite, le logocentrisme. La méthode ici choisie, la sociocritique, se propose de ne foncier la réflexion que sur ce que les Coréens disent d’eux-mêmes, sans considérer a priori que ces Coréens existeraient ou seraient dotés d’une spécificité évidente.

Il s’agit donc de prendre au sérieux et même au pied de la lettre ce que la Corée, les Corées disent d’elles-mêmes, et surtout le discours de victimisation qu’elles partagent. Ainsi, tous les lieux communs, miracle, nationalisme, sont-ils remis en perspective, en particulier avec le social-darwinisme.

Car ce que dit de lui un pays n’est ni vrai ni faux mais forme l’ensemble de ses représentations identitaires. Ce qu’on appelle ici des fables. Analysables à la condition de toujours se rappeler qu’elles sont vues, d’ici, à partir d’autres représentations.