Classe verte à Myohyangsan

Il m’est encore difficile de mettre les mots justes au séjour linguistique auquel j’ai participé en Corée du Nord. Ainsi, je me bornerai à partager avec vous, amis lecteurs, une journée de ce séjour qui a remis en question beaucoup de préjugés que je pouvais avoir sur ce pays.

 

Le 4 septembre 2015.
Ce matin, nous sommes partis pour notre premier voyage en dehors de Pyongyang, dans les monts Myohyang, situés à 160 km de la capitale. Il est huit heures tapantes, l’heure du départ. Nous prenons le bus de taille moyenne, très confortable qui nous promène d’ordinaire par-ci par-là, dans la ville. Une fois sortis du milieu urbain, la très large autoroute bordée de fleurs violettes, roses et blanches se déroule devant nous. Le bord de l’asphalte est occupé par les nombreux piétons et cyclistes qui empruntent la route tandis que d’autres, assis, semblent commercer toutes sortes de denrées. Alors que se dévoile ce paysage animé, le bitume parfois cabossé fait secouer le bus. S’en suivent des soubresauts qui nous font rire aux éclats. Quelques voitures roulent, mais ce sont surtout des autocars de transports en commun pleins à craquer que nous croisons. Les automobiles sont loin d’être rares puisque nous sommes même tombés dans un embouteillage lors du retour, à l’entrée de la périphérie de Pyongyang. Nous pensions arriver tard sur le site à visiter puisque le trajet Dandong (ville située à la frontière chinoise) – Pyongyang en train nous a pris cinq heures alors que 220 km les séparent. Cependant, en Corée du Nord, les bus sont plus rapides que les trains, et nous sommes arrivés en seulement deux heures de temps.

La matinée est réservée à la visite de l’exposition universelle des cadeaux reçus par le président Kim Il-sung, le général Kim Jong-il ainsi que le maréchal Kim Jong-un de la part de pays étrangers. La première bâtisse, dont la partie extérieure est construite dans une architecture traditionnelle se prolonge, creusée dans la montagne. Les portes d’entrée en bronze pèsent neuf tonnes chacune. Une fois la porte poussée, nous nous dirigeons vers les vestiaires pour y déposer nos affaires. On nous y donne aussi des pantoufles en tissu extra-extensibles à fixer au-dessous des chaussures afin de ne pas abîmer le sol en marbre reluisant. La visite guidée commence. Nous commençons à explorer quelques unes des cent quarante salles qui abriteraient pas moins de quarante mille cadeaux. Bien sûr, nous n’avons pas tout vu. La visite pressentie barbante se révèle plus qu’intéressante. Même la plus petite des babioles insignifiantes y est exposée, ce qui permet de comprendre les relations politiques et diplomatiques qu’entretient la RPDC à travers ce que les pays étrangers et chefs d’état s’échangent entre eux. De somptueux services à thé russes, d’immenses sculptures creusées dans du jade offertes par la Chine, un stylo bille dépouillé de tout adjectif qualificatif offert par la Banque Postale (oui, oui).

국제친선전람관

국제친선전람관 – Salon d’exposition de l’amitié internationale

Après environ 3 heures de visite, la peau de l’estomac qui nous colle au dos, nous marchons vers le bus. Sur la route, nous croisons un groupe de touristes nord-coréens à qui nous chantons le dernier tube à la mode que nous avons appris quelques jours plus tôt : Karira Paektusanǔro. Contents de voir des étudiants étrangers chanter une chanson du pays, ils applaudissent, souriants ; satisfaits de l’effet produit, nous continuons notre route vers le bus, tout sourire.

Le bus démarre, nous remontons la route pour trouver un coin afin de pique-niquer. (Mal)heureusement, tous les bons spots sont pris. Des coréens occupent les larges rochers de granite blancs qui longent la rivière et sur lesquels ils s’assoient en cercle, un barbecue au milieu pour faire cuire le poisson. L’odeur des grillades nous met l’eau à la bouche et nous décidons de déballer nos plateaux repas sur une plateforme en ciment près d’eux, aux abords de la rivière. En tant que bons coréens, nos camarades avaient amené dix bouteilles de bière, celles-ci faisant un litre chacune ici, ainsi qu’un litre et demi de soju à 30°. Dois-je rappeler que nous n’étions qu’une petite dizaine de personnes ? Le soleil de plomb tapait si fort qu’aucun d’entre nous n’avait envie de boire d’alcool. Il fait 35°C et il est midi. Mais, c’était sans compter l’esprit fédérateur de nos camarades coréens. Voici que le professeur ouvre la bouteille de soju et en déverse quelques millilitres dans le bouchon en métal argenté qu’il utilise comme verre. Après l’avoir bu cul-sec, il le remplit et le passe au voisin en expliquant qu’ici, la politesse veut que l’on boive tous ensemble. Nous mangeons, nous buvons chacun à notre tour, nous rions. Alors commence le concours de « qui-boira-le-plus-de-bière-le-plus-vite ». Puis, Bryan et une camarade fuient près de l’eau afin de laver les pommes, notre dessert.

Chers lecteurs, il est de mon devoir de vous avertir qu’à partir d’ici, la journée prend une tournure que personne n’aurait pu prévoir.

Les passes de bouteilles de bière s’enchainent, nous avons commencé à les mélanger avec du soju pour les finir plus vite. Un peu ivres, et débordant d’une énergie nouvelle, nous zieutons la rivière. Comme elle donne envie, cette eau claire et limpide glissant au gré des rochers de granite blanc. Quel paysage rafraîchissant au milieu de cette journée brûlante.

Le sac de pommes glisse des mains de la camarade, certaines flottes, d’autres sont embarquées par le courant. Qu’est-ce que j’aimerais être une pomme.

Delphine court dans l’eau pour sauver notre dessert. La chaaance.

Finalement, l’idée du siècle que personne n’osait invoquer traverse l’esprit du professeur. Il se met en caleçon et demande à ce qu’on le suive. Assssssaaaa. Olivier le rejoint en caleçon sans aucune hésitation. Ils sont rapidement suivis par Lya. La menace d’attraper à nouveau un rhume me retient… deux minutes. Habillée, je les rejoins. Nous sommes pratiquement tous dans l’eau. Ah ! Quel bonheur de sentir l’eau fraîche couler sur la peau, le corps qui ondoie au rythme des flots. Nous nageons. Les coréens assis sur les rochers sortent leurs appareils photos et prennent quelques clichés de ces étrangers qui barbotent.

Puis, un militaire vient pour nous demander de sortir, prétextant que l’eau est trop froide et que nous risquons de tomber malade si nous continuons la baignade. Voyant nos têtes déçues, le professeur nous dit de rester dans l’eau. Une conversation entre les deux et le tour est joué, nous pouvons continuer à barboter. Nous nous baignons encore quelques minutes. Une fois sortis, le professeur propose que nous fassions une balade dans la montagne afin que nos vêtements puissent sécher. C’est ainsi que nous avons commencé à suivre la route bétonnée qui longe la rivière et monte vers le sommet. On court, on rit, on se porte les uns les autres sur le dos, on fait des courses, on s’amuse. Après quarante-cinq minutes de promenade effrénée, nous suggérons au professeur de retourner en bas puisque nous devons encore visiter le temple Bohyǒngsa, choisi par Bryan qui est en réalité le but même de notre visite. Cependant, il objecte en disant que nous sommes bientôt arrivés à une cascade et qu’il serait bon de la voir.

Pourquoi pas.

묘향산 - Monts Myohyang

묘향산 – Monts Myohyang

Après encore trente minutes de marche, nous arrivons devant un panneau indiquant que la cascade est à 1,2 km… Tout le monde se demande si nous allons un jour y parvenir. Puis, quelques mètres plus tard, un Hermitage bouddhique pointe le bout de son nez. Nous sommes chaleureusement accueillis par un moine qui nous fait entrer dans l’unique pavillon qui le compose. Il fait frais et l’intérieur semble très sombre en contraste avec la lumière aveuglante du soleil qui illumine le dehors. Le moine va jusqu’à organiser une cérémonie afin de prier pour nous, nos études et notre voyage en RPDC. Tous assis les fesses sur la plante des pieds, nous écoutons le chant des sutras. J’essaie d’imiter les gestes de quelques membres du groupe qui savent comment prier. Certains laissent quelques wons en offrande puis nous repartons de plus belle vers le sommet.

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하비로암 – Hermitage Habiro

Las de la balade, nous commençons à couper la route en prenant des raccourcis périlleux qui nous font escalader des rochers, prendre des sentiers de forêts. Aux blocs de granite succèdent d’autres blocs de granite encore plus abrupts. Nous accélérons le rythme. Les plus aguerris montent en premier et attrapent les autres pour les aider. Nous nous sentons légers. C’est tellement agréable de faire les fous en pleine nature après avoir passé toute une semaine en ville.

묘향산 - Monts Myohyang

묘향산 – Monts Myohyang

Ça y est, nous y sommes.

Quelle beauté cette cascade. Elle impose une séance photo. Tout le monde sort son appareil. Puis, assoiffés par nos péripéties, nous buvons l’eau, si pure. Nous nous rinçons la figure puis nous jouons, certains trempent leurs pattes. Nous nous reposons brièvement. Un panneau indique que le sommet se trouve 9 km plus haut. Tant pis pour lui. Il ne faut pas tarder car nous devons encore visiter le temple !

묘향산 - Monts Myohyang

묘향산 – Monts Myohyang

Nous levons l’ancre. Lya et moi ouvrons la marche, trop pressées par des problèmes d’ordre urinaire.

« J’en peux plus, tu te souviens où sont les dernières toilettes qu’on a vues ? »

« Il me semble qu’il y en a à l’Hermitage. »

Nous pressons le pas. Qu’elles sont loin ces toilettes ! Nous ne marchons plus, nous courons… longtemps. Ça y est, l’Hermitage ! Mais… Non ! Il n’y a pas de toilettes. Inapaisées, nous décidons de ralentir. Puisqu’il n’y a pas d’endroit dédié à la chose, nous allons devoir trouver un endroit naturel. Pourtant sur une route bordée par la forêt, les arbres sont trop éparpillés pour nous permettre de faire sans être vues. En effet, la route part du sommet et descend jusqu’au pied des monts ce qui fait que si l’on est pas vu des gens qui se situent en haut, on est vu par ceux qui se situent en bas. Laëtitia et Delphine nous rejoignent, même problème. Mon ventre va exploser. Puis là, un miracle se produit. Nous trouvons un énorme rocher sur le flanc de la montagne. On monte. Des serviettes hygiéniques et autre PQ jonchent le sol terreux. Humm, elles étaient donc là les toilettes ! Bref, pas le temps de réfléchir. Nous avons sûrement semé les autres à courir sur plus d’un kilomètre. Personne ne nous verra.

Après avoir remonté nos pantalons, la gêne a provoqué un fou rire général. Nous redescendons vers le chemin bétonné. Nous voyons les autres au loin qui commencent à arriver. Ouf, personne ne nous a vues. Je retrouve Bryan qui râle, « on aura jamais le temps de le voir ce temple ! » Il a raison, il est déjà 16h passées.

Nous retournons vers le bus dans lequel nous montons. Il roule. Nous nous arrêtons sur le parking du temple Bohyǒngsa et le professeur s’exclame « Bon, on a plus le temps pour le temple. Ça va bientôt fermer, il vaut mieux rentrer directement non ? ». Bryan, spécialiste du bouddhisme, est dépité. Je lance alors un « c’est quand même mieux de le voir, on sera super rapides ». Le professeur sort du bus et négocie notre entrée. Finalement, nous avons droit à une visite guidée express, si rapide que même la guide coréenne me confie qu’elle ne sait pas ce que nous avons bien pu retenir de ses explications. Maintenant, c’est elle qui a l’air dépité.

Enfin, nous sommes remontés dans le bus pour un retour vers Pyongyang. Exténués, on discute, on regarde les photos de la journée, certains dorment. Puis, comme à sa grande habitude, le professeur nous fait chanter pour faire passer le temps. Chacun doit s’avancer à son tour pour beugler dans le micro. C’est alors que, comme à chaque fois, tout le monde scande le prénom d’Anaïs parce qu’elle chante bien, et aussi pour être tranquille.

Les dames de la cantine nous ont attendus pour servir le repas.

Puis c’est la douche.

Et puis enfin, l’heure de se coucher.