Voyage dans le parcours post-mortem : comment « l’au-delà » est devenu Coréen ? – Partie 2

Ce texte fait partie d’une série d’articles abordant la question de l’au-delà et de la mort en Corée. Cette recherche est le résultat de plusieurs travaux de terrain, de rencontres avec des professeurs et chercheurs Français, Coréens, Américains, Chinois et Taïwanais. L’ensemble des données et réflexions présentées ici sont partie prenantes d’un travail de recherche plus large mené au cours d’un cursus de Master et ont été consignées, présentées dans un mémoire de recherche de Master 2 défendu en 2017.  Par conséquent, sauf mention contraire, l’ensemble des données présentées appartiennent à l’auteur. Des notes de bas de pages en fin d’articles citent les sources primaires et secondaires ayant servit à l’étude. Les images présentes dans les articles sont la propriété des institutions mentionnées et sont utilisées ici à titre de citations avec mentions légales. Toute personne diffusant et/ou utilisant les données sans accord préalable s’expose à des poursuites judiciaires.





Episode 2 : Le soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ : première représentation coréenne


Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ (deuxième cour sombre), 1246, ©kabc.dongguk

La plus ancienne représentation connu de l’au-delà en Corée est le Soutra des Dix rois illustré de la Grande Corbeille du Koryŏ 高麗大藏經, dont les planches sont conservées au monastère de Haein 海印寺.Le corpus est composé de quatre-vingt un mille deux cent cinquante huit planches de bois gravées. Ces planches ont été gravées sur commande royale, entre 1236 et 1251, pour invoquer l’aide du Bouddha afin de refouler les invasions mongoles. En 1244, mille cent cinquante artistes furent mobilisés sur l’île Kanghwa et neuf cent quarante à Haenam pour graver le la Grande Corbeille . Le Soutra des Dix rois du monastère de Haein ne fait pas partie du « corpus principal » de la Grande Corbeille du Koryŏ (codé K-), mais de son supplément (codé KS-), dont le mécène est un homme politique de l’époque du nom de Chŏng An 鄭晏 ( ?-1251).

Il est décrit comme une figure politique de la cour de Kaegyŏng, originaire de Hadong 河東 (dans le sud de la péninsule, dans l’actuelle province du Kyŏngsang du Sud). Il aurait été le commanditaire principal du soutra, partageant les dépenses avec l’État, pour la réalisation du supplément dont fait partie le Soutra des Dix rois (KS-4) lors d’un séjour dans sa province d’origine. Le Soutra des Dix rois du Haeinsa est composé de vingt-quatre planches de bois 木版, organisées en trois parties. La première partie est composée de cinq planches de bois comportant le frontispice et une description illustrée du panthéon de l’au-delà. La seconde partie est composée de sept planches où sont gravées uniquement le texte du soutra. Enfin, la troisième partie est composée de huit planches de bois représentant les dix cours sombres. Les planches en bois des première et seconde parties mesurent 18cm de large sur 58.5cm de long, alors que les planches en bois de la troisième partie mesurent 20cm de large sur 52cm de long. Cette différence de format entre les deux parties du soutra, est au cœur du travail de recherche menée par le professeur Pak Sangguk, spécialiste des planches xylographiées auprès de l’Agence Coréenne pour les Biens Culturels 文化財廳. Après avoir examiné le fond des planches du monastère de Haein et, après une étude stylistique et technique des gravures, Pak Sangguk a conclu que les deux parties étaient contemporaines mais, qu’il était possible, que la différence de format s’explique en fonction du lieu de réalisation : l’une a été gravée dans la forteresse de l’île de Kanghwa, l’autre à Haenam.

Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ (frontispice), 1246, ©kabc.dongguk

Le frontispice du Soutra des Dix rois du monastère de Haein représente la même scène que celui du Soutra des Dix rois chinois du fond Pelliot n°2003 datant des Tang. Cependant de grandes différences séparent les deux représentations. L’orientation des personnages n’est pas la même entre les deux frontispices. L’image du frontispice Pelliot n°2003 est construite autour d’un axe de symétrie où les personnages principaux sont représentés de face, entourés de personnages secondaires répartis autour de l’axe de symétrie verticale. L’image du frontispice de la version du Haeinsa représente des personnages de trois-quarts où les personnages principaux sont répartis de manière concentrique. Les personnages regardent vers la gauche, partie vers laquelle continue le texte du soutra, invitant le regard à s’y porter. Le frontispice du monastère de Haein porte le titre du soutra ‘預修十王生七經變相’ dans un cartouche, sur la droite de l’image, ce qui n’est pas le cas de la version Pelliot n°2003.  Au centre du frontispice, le bouddha Śākyamuni est représenté en train d’exécuter le mudrā de ‘l’Enseignement de la Loi’ 說法印. Il est entouré par ses deux premiers disciples : Śāriputra à sa droite et Maudgalyāyana à sa gauche, ainsi que par le bodhisattva Kṣitigarbha, le bodhisattva Nāgārjuna, le bodhisattva Avalokiteśvara, le bodhisattva Sadaprarudita, le bodhisattva Dhāraṇī, le bodhisattva Vajragarbha, et les Quatre rois célestes. 

Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ (panthéon de l’au-delà), 1246, ©kabc.dongguk

La première scène du soutra est séparée du frontispice par un volet de nuages. Celle-ci se présente comme une succession de divinités de l’au-delà, représentées debout, ordonnées d’après leurs fonctions et identifiables aux cartouches accompagnant chaque personnages. Nous estimons, en comparaison avec les soutras chinois, que cette longue présentation du panthéon infernal est une originalité du soutra coréen. Le panthéon commence par une illustration de la scène initiale du soutra, celle où « le roi Yama reçoit la prophétie d’être éveillé ». L’illustration de ce passage représente le roi Yama, reconnaissable à sa coiffe impériale, agenouillé dans une pluie de fleurs, et tourné vers la droite, face à la scène du frontispice et au bouddha historique. Des nuages le séparent de trois autres personnages. Il est suivi du Roi de tous les Grands empires 諸大國王 et par le Roi divin du Dragon céleste 天龍神王 que seules les cartouches permettent d’identifier ou de différencier. Le quatrième personnage de la scène est le roi des Asuras. La divinité est représentée debout, pied-nus sur deux lotus. Elle possède quatre bras, dont deux sont blottis contre son torse en geste de prière et deux autres sont levés au niveau de sa tête, portant chacun le soleil et la lune. La figure du personnage est dessinée courroucée et ses cheveux sont dressés sur sa tête.


Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ (les six bodhisattvas), 1246, ©kabc.dongguk

Ce premier groupe est suivi par six bodhisattvas comprenant le bodhisattva Kṣitigarbha en tête de cortège, le bodhisattva Nāgārjuna, le bodhisattva Avalokiteśvara, le bodhisattva Sadaprarudita, le bodhisattva  Dhāraṇī, le bodhisattva Vajragarbha, qui étaient déjà présents dans le soutra de Dunhuang.


Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ (le moine Daoming et le Roi Sans-poison), 1246, ©kabc.dongguk

Le moine Daoming 道明 (780-877) et le roi démon ‘sans-poison’ 無毒鬼王, barbu et couronné, forment le troisième groupe du panthéon (Fig.6.4). D’après le texte anonyme du Huanhunji 還魂記 (IXe siècle),le moine Daoming est un moine de l’époque Tang connu pour avoir rencontré Kṣitigarbha lors d’un voyage aux enfers. Le Roi démon ‘Sans-poison’ semble apparaître pour la première fois dans le Soutra du bodhisattva Kṣitigarbha. Il y est décrit comme la divinité majeure d’un des dix-huit enfers. Ces deux personnages liés aux enfers vont accompagnés les représentations du bodhisattva Kṣitigarbha dès la période du Koryŏ et jusqu’à nos jours. Le Soutra des Dix rois illustré du monastère de Haein est la première affiliation connue entre ces divinités. La liste continue donc avec une énumération précise de plus de quarante-six juges 判官 et qui n’apparaissent que dans la version coréenne, qui est de loin la plus importante en termes de nombre de personnages. Le panthéon se termine avec le cavalier noir portant un étendard, le seul personnage du panthéon qui ne soit pas tourné vers la droite en direction du frontispice, mais vers la gauche, comme ouvrant sur le texte, comme dans le Soutra des Dix rois de Dunhuang (Pelliot 2003). Le texte du Soutra des Dix rois du Haeinsa est gravé sur sept planches de bois indépendantes des illustrations des dix cours.


Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ (le cavalier noir), 1246, ©kabc.dongguk

La troisième et dernière partie représente les dix cours sombres. Les illustrations reprennent le schéma original tel que nous avons pu le voir avec l’exemple du soutra des Tang (Pelliot 2003). Cependant, nous allons voir que cette version coréenne représente des dix cours avec des originalités iconographiques et stylistiques. La première différence notable avec les soutras de Dunhuang est la matérialité de l’image, le soutra coréen est une xylographie alors que ceux de Dunhuang sont peints. La seconde différence majeure est la présence bien plus nombreuse de personnages dans les scènes du soutra coréen par rapport aux soutras chinois. Les cours sont représentées selon un modèle où l’un des Dix rois occupant la place centrale de la représentation, est entouré par une foule de personnages subalternes parmi lesquels les garçons du bien et du mal, des fonctionnaires, des gardiens des enfers et des donateurs. Le soutra coréen commence avec un contraste marquant avec ceux de Dunhuang (Pelliot 2003 & 4523). Le pont de la Nai 奈河橋 qui dans la version chinoise apparaît dans la deuxième cour, apparaît dans la première cour du soutra coréen ou plus précisément à la jonction entre la première et la deuxième cour. 

Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ (première cour sombre), 1246, ©kabc.dongguk

De plus, dans le soutra coréen le pont de la rivière Nai précède l’arbre où les défunts déposent leurs vêtements (à gauche de l’image) à l’inverse du soutra de Dunhuang. La version coréenne reprend des éléments iconographiques déjà présents dans les versions de Dunhuang. C’est notamment le cas de la balance du karma 業秤 qui pèse les registres écrits par les souverains et qui se situe dans la quatrième cour. 


Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ (quatrième cour sombre), 1246, ©kabc.dongguk

Le miroir du karma 業鏡 apparaît lui dans la cinquième cour et permet d’identifier cette dernière, car le roi Yama ne possède pas ici de coiffe distinctive. Le soutra coréen montre une véritable différence dans sa composition par rapport aux soutras chinois, notamment dans la présence récurrente de personnages effectuant des offrandes devant les rois des différentes cours. Alors que dans le soutra chinois Pelliot 2003, les « femmes pieuses » ne sont représentées que très épisodiquement, le soutra coréen représente dans toutes les cours des femmes effectuant des offrandes. Ces femmes portent de longues robes aux manches longues, et sont en train de présenter un soutra au souverain. Elles portent les cheveux longs, relevés sur le haut de la tête en deux parties et ornés d’éléments qui les mettent en formes, très certainement des ornements en métal. Ce genre de coiffures construites, relevés sur la tête en deux parties, sont caractéristiques des coiffures des femmes Khitans 契丹, observables dans l’art funéraire de la dynastie Liao 遼 (907-1125).


Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ (cinquième cour sombre), 1246, ©kabc.dongguk

Les femmes ne sont pas seules à effectuer des offrandes. Elles sont accompagnées par deux groupes d’hommes. Les personnages du premier groupe portent un couvre-chef à bord plat et pointu derrière la tête. On retrouve ce couvre-chef chez les personnages (Fig.6.33) entourant le défunt de la tombe n°3 d’Anak. Ces coiffes sont visibles de façons encore plus nombreuses, sur le pan de mur de la même tombe, représentant un cortège militaire, et où les personnages autour du char, personnages à pied ou à cheval, portent tous ce style de couvre-chef. Les démons des enfers, apparentés aux démons bouddhiques yakṣa 夜叉, apparaissent plusieurs fois dans le soutra et reprennent les codes de représentations vus dans le soutra Pelliot 2003 de Dunhuang, voir même depuis la représentation des grottes de Bezeklik ; à savoir une musculature proéminente, des grimaces et des expressions faciales outrées et enfin la coiffure en deux pointes de cheveux, le plus souvent rouges. Dans le soutra coréen, les démons portent de nombreuses bannières : un des éléments marquant de la version coréenne, qui en représente beaucoup plus que dans la version chinoise. Le soutra illustré coréen se clôt sur la dixième et dernière cour où le dernier roi est représenté en armures, de la même façon qu’à Dunhuang, et se trouve face aux six voies de renaissances.   


Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ (dixième cour sombre), 1246, ©kabc.dongguk

Le Soutra des Dix rois de la Grande Corbeille du Koryŏ est la représentation des cours sombres de l’au-delà la plus ancienne que nous connaissons à ce jour dans la péninsule coréenne. Il est le résultat de la synthèse des codes iconographiques sur le destin post-mortem hérité de la Chine et reprend les éléments d’illustrations et le panthéon que nous pouvons retrouver à Dunhuang et à Dazu. Ce soutra n’est pas une simple copie de la version chinoise du soutra illustré, il est très certainement la synthèse des influences stylistiques, iconographiques, ornementales et compositionnelles, liés à la circulation des codes artistiques et des images à travers différentes régions du nord de la Chine, mais présente aussi des influences précoces de la xylographie de Hangzhou. De plus, la version coréenne accorde une place importante aux personnages annexes faisant des offrandes. Les représentations de ces donateurs sont, sur de nombreux points, très proche des représentations des personnages qui accompagnent les défunts représentés dans les tombes du royaume de Koguryŏ, aussi bien du point de vu des tenues vestimentaires que des postures. Ce soutra illustré est donc un premier élément d’analyse très riche à la fois porteur du legs fondateur chinois, témoin des circulations et échanges de l’époque et de la capacité de synthèse des artistes de la société du Koryŏ entre sinisation, influences continentales et adaptations du thème à travers un héritage de représentations locales.

Bryan Sauvadet