Corée, parle-moi de ton crime

Parle moi de ton crime, BAN Si-yeon, traduction par Patrick Maurus, Éditions Matin Calme, Couverture : Barbario

Ce n’est plus un secret, c’est même un phénomène de librairie : le polar sud-coréen a trouvé son lectorat. Le polar noir en particulier, qui occupe par ailleurs une place de plus en plus grande sur les écrans.

C’est d’ailleurs la première caractéristique du phénomène, cette sorte de remariage entre l’écrit et l’image. Le cinéma a en effet très longtemps entretenu des relations très étroites avec la littérature, jusqu’à la Nouvelle Vague. Une part importante de la production s’appuyait sur des textes, même si c’était parfois de façon purement cosmétique (publicitaire). Puis les metteurs en scène se sont changés en scénaristes. Or, avec le roman noir et le film noir, les deux se rapprochent à nouveau, apportant chacun leur logique, mariant leurs rythmes narratifs, et partageant leurs ambiances. En premier lieu, les ruptures narratives.

Car, deuxième caractéristique, le « noir » n’est pas totalement nouveau, même si le polar, dans cette ampleur, est moderne. Si l’idée du policier est apparue pendant la colonisation avec les traductions, si Kim Naesông peut être à juste titre comme l’initiateur du genre (마인, Le Diabolique, 1939), les grands représentants du polar, comme Kim Sônjong (최후의증인, Le dernier Témoin, 1979), restent tributaires à la fois du primat de l’enquête sur l’ambiance et des pesanteurs politiques (divisions, dictatures). Ce roman-là n’est pas très différent dans sa tonalité de l’ensemble de la littérature sud-coréenne, grave, grise, prise entre ses devoirs démonstratifs et pédagogiques et les censures. L’ambiance globale est au tragique. On ne s’évade guère par l’humour, un peu seulement par le fantastique.

Si les ingrédients ne sont pas toujours originaux, il est possible de voir là un effet collatéral du « post-moderne » à la sud-coréenne, c’est à dire non pas tellement la fin des ‘grands récits’ mais la contraction en un temps très bref d’éléments artistiques et techniques apparus ailleurs sur des périodes beaucoup plus longues.

Bien sûr, une part du polar reste tournée vers le passé, l’histoire, la mémoire (ce qui ne signifie pas nécessairement passéiste). Car la Corée du Sud, même si elle est devenue un pays à part entière et non plus seulement un demi pays, vit encore partiellement sur ses blessures et ses traumatismes, voire sur ses questions non résolues. Le Garde, le Poète et le Prisonnier, ou Eternel Empire, comme avant Le dernier Témoin.

L’identité, la recherche de l’identité est un des axes majeurs des polars, écrits ou filmés. Et peut-être la raison d’être des incontournables (à défaut d’être convaincants) films de zombies. Le succès de Koksông (Chant funèbre, The Strangers) de Na Hong-jin en 2016 en atteste. Les nombreuses références à la « mémoire » aussi. Memories of Murder

Mais le polar est manifestement et surtout à nos yeux le genre de la Corée du Sud autonomisée, celle qui se fonde sur ses propres règles dans un débat avec la mondialisation (américanisation). Celle qui n’est plus (seulement) obsédée par la division. Et donc d’un public jeune, fils et filles de la Nouvelle Vague. Qui se pose ses nouvelles questions, sans se croire obligé de répéter ad libitum celles des générations précédentes (qui, incidemment, sont loin d’y avoir répondu). Qui ne sacralise plus la littérature, tout en restant fasciné par le moderne et ses produits, dont sont imbibés les textes qu’il lit encore : internet, digital, réseau sociaux, K-pop, cinéma hallyu, etc.

Une seconde explication tient en fait à ce qu’on nomme toujours trop vite mondialisation, c’est-à-dire avant tout l’américanisation, d’autant plus prégnante que des troupes US stationnent depuis 1951, autrement dit de la mémoire pratiquement toute la population. Sans se laisser aller à la facilité de « l’influence », qui n’explique jamais le pourquoi des choses, la Corée du Sud a su se « servir » dans le réservoir des modes et genres occidentaux, d’autant plus aisément qu’elle y trouvait des réponses depuis très longtemps, lorsqu’au tournant du siècle dernier (celui d’avant), elle cherchait à échapper à son néo-confucianisme féodal réifié et congelé en faisant appel, ironie de l’histoire, au Japon déjà en débat avec l’Ouest. De ce point de vue, le monde angoissé, obscur, questionneur du polar noir ne pouvait que l’attirer.

Sur ces bases, la littérature coréenne a accouché d’une nouvelle génération (en gros, celle née dans les années 1980), plus sombre encore que les précédentes, d’abord parce que les causes anciennes (division, dictature) sont devenues moins claires. La démocratisation relative a posé des questions imprévues et la division ne peut plus servir d’explication à tout et au reste. Parmi les cinéastes (Bong Joon-ho) et les romanciers (Kim Un-su, Lee Jung-myung), émerge la figure de Ban Si-yeon. Il est certainement un de ceux qui poussent à l’extrême les traits du roman noir à la coréenne. Et noir il est bien. Comme un Kim Un-su (par exemple Les Planificateurs), il semble ne reculer devant rien. Sa vision noire du monde touche aux principes même du roman réaliste local. Le protagoniste de Parle-moi de ton crime, si tant est même qu’on puisse le repérer, est aussi noir et criminel que le monde qu’il prétend rectifier. Personne ne sort indemne de la course à l’horreur.

Le gosse de riche No Nam-young sort de prison après dix ans, bien décidé de continuer à tuer. Mais il est attendu par un justicier, qui s’avère très vite aussi peu net que lui. D’autant que tuer des tueurs est le moyen d’entrer dans une société de redresseurs de torts. Dont les méthodes sont ignobles. Et dont les actes ont des conséquences au moins aussi brutales. Sans parler de la bonne conscience de celui qui euthanasie. Et ainsi de suite, le fil se déroule, sans jamais mener à une véritable solution. Y en a-t-il une d’ailleurs ? Que faire quand chacun a une justification parfaite de ses actes ? Quand les actes des autres semblent tous criminels ? Quand tout acte semble mériter une rétribution violente ? Quand il n’y a plus que violence ?

Ban Si-yeon nous dit que la Corée du Sud, trente années après sa démocratisation, n’est pas en paix avec elle-même, et ce n’est pas seulement en raison du naufrage du Seweol. Elle ne sait pas encore pourquoi, mais avec Ban et le roman noir, elle ne peut plus échapper à la question.

Parle-moi de ton crime, titre original 무저갱 (Mujôgaeng), BAN Si-yeon (반시연), traduit par Patrick Maurus, éditions Matin Calme, 379 pages, 20,90€. Sortie le 5 novembre 2020.

Patrick Maurus

Comprendre les Corées : La Corée dans ses fables

La Corée dans ses fables de Patrick Maurus

La Corée dans ses fables de Patrick Maurus

Comment parler d’un autre pays ? A moins de se laisser aller à ses impressions ou à répéter ce qu’on aura entendu sur place ou lu dans un journal, la question n’est pas simple.

S’astreindre des années à en étudier la langue, l’histoire, la littérature ou autre est un bon viatique mais ne vaccine pas contre l’opinion, l’idée toute faite, le logocentrisme. La méthode ici choisie, la sociocritique, se propose de ne foncier la réflexion que sur ce que les Coréens disent d’eux-mêmes, sans considérer a priori que ces Coréens existeraient ou seraient dotés d’une spécificité évidente.

Il s’agit donc de prendre au sérieux et même au pied de la lettre ce que la Corée, les Corées disent d’elles-mêmes, et surtout le discours de victimisation qu’elles partagent. Ainsi, tous les lieux communs, miracle, nationalisme, sont-ils remis en perspective, en particulier avec le social-darwinisme.

Car ce que dit de lui un pays n’est ni vrai ni faux mais forme l’ensemble de ses représentations identitaires. Ce qu’on appelle ici des fables. Analysables à la condition de toujours se rappeler qu’elles sont vues, d’ici, à partir d’autres représentations.

Les littératures coréennes d’aujourd’hui

L’événement des années 90, c’était la rupture des liens avec le cinéma et l’émergence des nouvelles technologies ; aujourd’hui, nous voyons naître deux littératures de deux pays et non plus celles d’un pays divisé, même si elles en conservent bien des marques. Cela a des conséquences en matière de sociologie littéraire et en matière générique. Il convient donc d’en étudier les effets sur ces littératures qui restent fondamentalement confucéennes, antées/hantées dans et par le réel, obsédées par leur devoir d’intervention. Ces questions se posent désormais de façon radicalement différentes au Nord et au Sud (et en Chine).

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Le Confucianisme comme méta-récit 유교와 메타 담화

Le roman coréen nous avertit des précautions qu’il convient de prendre lorsqu’en littéraire on s’aventure en terres confucéennes. Il est ainsi possible de s’inspirer de la mésaventure du vieux Maître Yun, le pitoyable nouveau riche héros de t’aep’yông ch’ônha, La grande paix sous le ciel, le très humoristique roman de Ch’ae Mansik (1938). Soucieux d’honorabilité, ce Yun tente par tous les moyens d’obtenir le titre, la dénomination qui prouvera son honorabilité. Le plus court chemin consiste à acheter la direction d’une école confucéenne, hyanggyo. Lire la suite

Séoul en tant que mythe dans ‘Le Piquet de ma mère’ de Pak Wansô – 박완서 <>보여진 신비적인 서울

par JEONG Eun-Jin

Nombreux sont les récits coréens qui mettent en scène Séoul, symbole de la modernité par opposition à la province, à la campagne, ou plus exactement au « pays natal », thème également cher à la littérature coréenne moderne. Plus que sa prodigieuse urbanisation, c’est sa population, composée en grande partie de gens venus y chercher une vie meilleure, qui très tôt attire l’attention de certains écrivains. Confrontées à la dure réalité qui les oblige à se débrouiller pour se faire une modeste place, ces « petites gens » doivent se livrer à une âpre lutte quotidienne où seuls leur apportent une maigre consolation les souvenirs de leur pays natal, auquel ils restent à jamais attachés et qu’ils se promettent de retrouver après avoir « réussi ».

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