Le mariage entre personnes de même sexe : un impensé du droit sud-coréen ?

Le présent article a pour objectif de soulever les raisons juridiques pour lesquelles le mariage homosexuel n’est pas reconnu en Corée du Sud. Il est issu d’un travail de thèse fondé sur un terrain de recherche situé en Corée du Sud de juin 2018 à décembre 2019. Par conséquent, sauf mention contraire, l’ensemble des données présentées appartiennent à l’auteure. Toute personne diffusant et/ou utilisant les données sans son accord préalable s’expose à des poursuites judiciaires. Cet article sera très prochainement publié, avec d’autres, dans un numéro papier de la revue tan’gun (éditions Harmattan) sur le genre et le queer.

A partir des années 2000, la société sud-coréenne a vu l’émergence de revendications de la part des minorités sexuelles (sŏngsosuja) à la suite de plusieurs évènements significatifs qui se sont accompagnés d’une visibilité croissante de l’homosexualité dans les médias télévisuels. La culture populaire a été le principal vecteur ayant contribué à créer un espace de visibilité médiatisé. C’est ainsi que le coming-out officiel de Hong Sǒkch’ǒn1, en 2000, a eu pour rôle de « stimuler un intérêt social à propos de l’homosexualité »2. Il a également contribué au développement de l’intérêt porté aux questions homosexuelles et à leur problématisation politique.

Contre-manifestants évangéliques tenant des banderoles contre le mariage homosexuel, festival de culture queer de Busan, 13 octobre 2018 © Marion Gilbert
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Corée, parle-moi de ton crime

Parle moi de ton crime, BAN Si-yeon, traduction par Patrick Maurus, Éditions Matin Calme, Couverture : Barbario

Ce n’est plus un secret, c’est même un phénomène de librairie : le polar sud-coréen a trouvé son lectorat. Le polar noir en particulier, qui occupe par ailleurs une place de plus en plus grande sur les écrans.

C’est d’ailleurs la première caractéristique du phénomène, cette sorte de remariage entre l’écrit et l’image. Le cinéma a en effet très longtemps entretenu des relations très étroites avec la littérature, jusqu’à la Nouvelle Vague. Une part importante de la production s’appuyait sur des textes, même si c’était parfois de façon purement cosmétique (publicitaire). Puis les metteurs en scène se sont changés en scénaristes. Or, avec le roman noir et le film noir, les deux se rapprochent à nouveau, apportant chacun leur logique, mariant leurs rythmes narratifs, et partageant leurs ambiances. En premier lieu, les ruptures narratives.

Car, deuxième caractéristique, le « noir » n’est pas totalement nouveau, même si le polar, dans cette ampleur, est moderne. Si l’idée du policier est apparue pendant la colonisation avec les traductions, si Kim Naesông peut être à juste titre comme l’initiateur du genre (마인, Le Diabolique, 1939), les grands représentants du polar, comme Kim Sônjong (최후의증인, Le dernier Témoin, 1979), restent tributaires à la fois du primat de l’enquête sur l’ambiance et des pesanteurs politiques (divisions, dictatures). Ce roman-là n’est pas très différent dans sa tonalité de l’ensemble de la littérature sud-coréenne, grave, grise, prise entre ses devoirs démonstratifs et pédagogiques et les censures. L’ambiance globale est au tragique. On ne s’évade guère par l’humour, un peu seulement par le fantastique.

Si les ingrédients ne sont pas toujours originaux, il est possible de voir là un effet collatéral du « post-moderne » à la sud-coréenne, c’est à dire non pas tellement la fin des ‘grands récits’ mais la contraction en un temps très bref d’éléments artistiques et techniques apparus ailleurs sur des périodes beaucoup plus longues.

Bien sûr, une part du polar reste tournée vers le passé, l’histoire, la mémoire (ce qui ne signifie pas nécessairement passéiste). Car la Corée du Sud, même si elle est devenue un pays à part entière et non plus seulement un demi pays, vit encore partiellement sur ses blessures et ses traumatismes, voire sur ses questions non résolues. Le Garde, le Poète et le Prisonnier, ou Eternel Empire, comme avant Le dernier Témoin.

L’identité, la recherche de l’identité est un des axes majeurs des polars, écrits ou filmés. Et peut-être la raison d’être des incontournables (à défaut d’être convaincants) films de zombies. Le succès de Koksông (Chant funèbre, The Strangers) de Na Hong-jin en 2016 en atteste. Les nombreuses références à la « mémoire » aussi. Memories of Murder

Mais le polar est manifestement et surtout à nos yeux le genre de la Corée du Sud autonomisée, celle qui se fonde sur ses propres règles dans un débat avec la mondialisation (américanisation). Celle qui n’est plus (seulement) obsédée par la division. Et donc d’un public jeune, fils et filles de la Nouvelle Vague. Qui se pose ses nouvelles questions, sans se croire obligé de répéter ad libitum celles des générations précédentes (qui, incidemment, sont loin d’y avoir répondu). Qui ne sacralise plus la littérature, tout en restant fasciné par le moderne et ses produits, dont sont imbibés les textes qu’il lit encore : internet, digital, réseau sociaux, K-pop, cinéma hallyu, etc.

Une seconde explication tient en fait à ce qu’on nomme toujours trop vite mondialisation, c’est-à-dire avant tout l’américanisation, d’autant plus prégnante que des troupes US stationnent depuis 1951, autrement dit de la mémoire pratiquement toute la population. Sans se laisser aller à la facilité de « l’influence », qui n’explique jamais le pourquoi des choses, la Corée du Sud a su se « servir » dans le réservoir des modes et genres occidentaux, d’autant plus aisément qu’elle y trouvait des réponses depuis très longtemps, lorsqu’au tournant du siècle dernier (celui d’avant), elle cherchait à échapper à son néo-confucianisme féodal réifié et congelé en faisant appel, ironie de l’histoire, au Japon déjà en débat avec l’Ouest. De ce point de vue, le monde angoissé, obscur, questionneur du polar noir ne pouvait que l’attirer.

Sur ces bases, la littérature coréenne a accouché d’une nouvelle génération (en gros, celle née dans les années 1980), plus sombre encore que les précédentes, d’abord parce que les causes anciennes (division, dictature) sont devenues moins claires. La démocratisation relative a posé des questions imprévues et la division ne peut plus servir d’explication à tout et au reste. Parmi les cinéastes (Bong Joon-ho) et les romanciers (Kim Un-su, Lee Jung-myung), émerge la figure de Ban Si-yeon. Il est certainement un de ceux qui poussent à l’extrême les traits du roman noir à la coréenne. Et noir il est bien. Comme un Kim Un-su (par exemple Les Planificateurs), il semble ne reculer devant rien. Sa vision noire du monde touche aux principes même du roman réaliste local. Le protagoniste de Parle-moi de ton crime, si tant est même qu’on puisse le repérer, est aussi noir et criminel que le monde qu’il prétend rectifier. Personne ne sort indemne de la course à l’horreur.

Le gosse de riche No Nam-young sort de prison après dix ans, bien décidé de continuer à tuer. Mais il est attendu par un justicier, qui s’avère très vite aussi peu net que lui. D’autant que tuer des tueurs est le moyen d’entrer dans une société de redresseurs de torts. Dont les méthodes sont ignobles. Et dont les actes ont des conséquences au moins aussi brutales. Sans parler de la bonne conscience de celui qui euthanasie. Et ainsi de suite, le fil se déroule, sans jamais mener à une véritable solution. Y en a-t-il une d’ailleurs ? Que faire quand chacun a une justification parfaite de ses actes ? Quand les actes des autres semblent tous criminels ? Quand tout acte semble mériter une rétribution violente ? Quand il n’y a plus que violence ?

Ban Si-yeon nous dit que la Corée du Sud, trente années après sa démocratisation, n’est pas en paix avec elle-même, et ce n’est pas seulement en raison du naufrage du Seweol. Elle ne sait pas encore pourquoi, mais avec Ban et le roman noir, elle ne peut plus échapper à la question.

Parle-moi de ton crime, titre original 무저갱 (Mujôgaeng), BAN Si-yeon (반시연), traduit par Patrick Maurus, éditions Matin Calme, 379 pages, 20,90€. Sortie le 5 novembre 2020.

Patrick Maurus

« Regards sur les trois Corées », pour Critique

Retrouvez ci-dessous un extrait de l’article de Patrick Maurus, « Regards sur les trois Corées », paru en février dernier au sein de la revue CRITIQUE (n°848-349) des éditions de Minuit. 

Divisions

On connaît cette demi plaisanterie de François Mauriac : « J’aime tellement l’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux ! ». C’est un peu ce qu’on a envie de dire à propos de la Corée, à ceci près que l’analyse en verrait plutôt trois.

Avouons que cette affirmation a d’abord une valeur heuristique, destinée à secouer un peu l’absence d’analyse qui caractérise l’essentiel des discours sur la péninsule coréenne. Car le fait qu’il y ait officiellement deux Corée provoque rarement autre chose que des soupirs ou des imprécations, chaque analyste autoproclamé considérant a priori la division de ‘la’ Corée comme la cause de tous les maux.

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Il est toujours surprenant pour les non-spécialistes d’apprendre qu’il n’existe pas de terme consensuel, acceptable et accepté par tous pour dire ‘Corée’. Les Allemands s’opposaient sur le nom de leurs états, pas sur le mot ‘Allemagne’. Cette Corée Une, dont la réunification serait si évidente, ne dispose pas de nom pour se désigner. En clair, il n’existe pas de mot commun à tous les Coréens pour dire Corée en coréen ! N’est-ce pas étrange pour un pays qui s’attribue 5000 ans d’histoire ? Au Sud on dit Han’guk ou Taehan min’guk, au Nord Chosôn ou Chosun minjujuui inmin gonghwaguk, en Corée chinoise Xiaoxian, mais Hanguo pour le Sud, on propose Koryô pour se réunifier, on essaie Korea sur le plan international, auquel Corea, davantage de gauche, fait immédiatement concurrence. Et encore, je simplifie. On m’objectera que tout cela dépend de celui qui parle. C’est exactement le problème ! En fait, et cela ne surprendra que les inattentifs, toutes ces questions soulèvent bien des interrogations terminologiques. Pourrait-il en être autrement au royaume de Confucius et des ‘dénominations correctes’ ?

 .En ce qui concerne la ‘troisième Corée’, c’est un terme pratique, mais d’usage croissant, pour désigner le fait national coréen en Chine, dont la forme ‘étatique’ est le district autonome coréen de Yanbian (Yonbyon pour les Coréens). En termes chinois, ils ont la ‘citoyenneté’ chinoise et la ‘nationalité’ coréenne. Les choses ne sont pas simples pour autant.
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Contradiction
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La cause de tous les maux de la Corée est la contradiction entre la coréité, ce sentiment d’appartenance à une communauté faite de souvenirs et d’oublis communs, comme disait Renan, et l’existence institutionnelle de deux-trois Corées inconciliables. Le nationalisme tient lieu de lien, et en même temps interdit toute solution. Nous nous proposons d’explorer les trois Corées, non par goût du paradoxe et désir de compliquer les choses, mais comme un des rares états de faits susceptibles de faire ‘surmonter la division’. (La Corée dans ses Fables, P. Maurus)
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Histoires
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II n‘est pas question d’esquisser ici une histoire de la Corée, d’autant que l’histoire confucianiste des dynasties féodales, puis celle de la puissance coloniale, et enfin celles des deux états ennemis ont toutes conspiré contre une histoire indépendante des solutions dictées d’avance.
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Mais le phénomène déclenchant des troubles et des divisions est probablement le paradoxe colonial : Avant la mainmise de 1905, le Japon modernisé de force depuis 1854 est pour tous les jeunes ‘Modernes’ l’alpha et l‘omega. En l’absence d’une classe moyenne (quelques rares commerçants ou interprètes), ce sont les laissés-pour-compte de la classe dominante (fils cadets et illégitimes, filles) qui vont au Japon satisfaire leurs aspirations, et c’est le bon choix. Mariage non arrangé, union libre, contraception, études supérieures, traduction, industrie, état, le tout dans un contexte de révolution industrielle et d’accès – certes indirect – aux cultures et pensées du monde, communisme et nationalisme pour commencer, social-darwinisme surtout. Tout ce qu’ils n’ont pas chez eux et dont ils se feront les avocats lorsqu’ils rentreront au pays. Lequel pays est confit dans son confucianisme rural séculaire. Le combat intellectuel est rude, mais ce n’est rien à côté du choc, comme disait Benjamin, que représente la transformation du Japon moderne en puissance impérialiste coloniale, qui place tous les jeunes modernes dans une situation inextricable : moderne et donc pro-japonais, indépendantiste et donc passéiste, pour simplifier.
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Quelques uns optent pour la lutte armée, vite balayés par la surpuissance japonaise, et ceux qui survivent doivent se replier à la frontière chinoise, où ils vont rapidement devoir se battre contre d’autres Coréens (engagés avec les Japonais ou d’autres tendances politiques ou entre tendances communistes). Les Mémoires de Kim Il Sung sont étonnamment candides sur ces sujets.
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[…]

La suite dans le numéro 848-849 de la revue CRITIQUE, chez Minuit.

Le Grand Leader doit venir nous voir

Elle est fascinante cette Alexandra, adolescente bulgare propulsée de façon inattendue à l’été 1989 à l’autre bout du monde dans un camp de pionniers socialistes en Corée du Nord.


Peu sensible aux secousses politiques qui se manifestent dans son pays natal, elle découvre un pays entièrement à son goût, admire ses beautés, multiplie les rencontres. Délirante, obsédée, délicieuse, insupportable, intenable, elle tombe amoureuse et décrit la situation avec une confondante naïveté. Et chaque fois qu’une activité collective l’ennuie un peu, elle se persuade qu’il faut bien faire quand même, car le Grand Leader pourrait bien venir leur rendre visite ce jour-là.

Alexandra rentre en Bulgarie au moment où le régime s’écroule et elle aura grandi entretemps.

Trente ans plus tard, l’aventure coréenne d’Alexandra se transforme en une cascade de questions essentiellement posées au travers de sa myopie désopilante.


Pour plus d’information, lire notre précédent article sur le roman de Velina Minkoff Le Grand Leader doit venir nous voir. Le livre paraîtra en mai 2018 chez Actes Sud.